Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Une place au soleil, une exploration profonde des tensions de classe

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Une place au soleil, une exploration profonde des tensions de classe

Adapté du roman “Une tragédie américaine“ de Theodore Dreiser, le récit transpose à l'écran l'histoire de George Eastman, interprété par Montgomery Clift, jeune homme pauvre et ambitieux qui, employé dans l'usine de son riche oncle, se retrouve déchiré entre deux femmes : Alice Tripp (Shelley Winters), une ouvrière qu'il a rendue enceinte, et Angela Vickers (Elizabeth Taylor), une jeune femme de la haute société.

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Dans une nouvelle chronique de sa série « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur « Une place au soleil » de George Stevens, chef-d'œuvre du cinéma hollywoodien classique. Au-delà du mélodrame romantique, il montre comment le réalisateur transforme l'adaptation du roman de Theodore Dreiser en une réflexion profonde sur les fractures sociales, les illusions du rêve américain et les dilemmes moraux d'un homme prisonnier de son ambition.

Driss Chouika

« J’ai lu au fil des années que James Foley dit que “Une place au soleil“ l’a influencé plus que tout autre film. Mike Nichols a toujours dit que c’était “Une place au soleil“ qui avait été son influence séminale. C’est agréable ».

George Stevens.

Sorti en août 1951 aux Etats-Unis et en octobre en France, récompensé par six Oscars lors de la cérémonie de 1952 (Meilleur Réalisateur pour George Stevens, Meilleur Scénario adapté pour Michael Wilson et Harry Brown, Meilleure Photographie (N&B) pour William C. Mellor, Meilleur Montage pour William Hornbeck, Meilleurs Costumes pour Edith Head et Meilleure Musique pour Franz Waxman) ainsi que le Golden Globes 1952 du Meilleur Film Dramatique, “Une place au soleil“ de George Stevens occupe une position singulière dans l'histoire du cinéma hollywoodien. Le film incarne à la fois l'apogée du classicisme hollywoodien et une critique acerbe des fondements mêmes de la société américaine. Adapté du roman “Une tragédie américaine“ de Theodore Dreiser, le récit transpose à l'écran l'histoire de George Eastman, interprété par Montgomery Clift, jeune homme pauvre et ambitieux qui, employé dans l'usine de son riche oncle, se retrouve déchiré entre deux femmes : Alice Tripp (Shelley Winters), une ouvrière qu'il a rendue enceinte, et Angela Vickers (Elizabeth Taylor), une jeune femme de la haute société. Ce triangle amoureux, en apparence conventionnel, devient sous la direction de Stevens le terrain d'une exploration profonde des tensions de classe, de l'échec du rêve américain et de la fragilité morale de l'individu pris dans les rets d'une société impitoyable. Loin du simple mélodrame classique, le film se révèle comme une œuvre profondément ambivalente, dont la puissance tient autant à sa mise en scène saisissante qu'à sa capacité à maintenir le spectateur dans une zone grise où compassion et jugement moral s'entremêlent. Le réalisateur en explicite clairement la démarche : « Le public doit être respecté en lui présentant un film tel qu'il s'en souvient, et pour ceux qui ne l'ont pas vu, tel qu'il était destiné à être vu. Tout ce qui est en deçà est une dégradation du film et de son public ».

UNE EXPLORATION PROFONDE DES TENSIONS DE CLASSE

Pour comprendre la singularité de “Une place au soleil“, il faut rappeler que George Stevens revient du second conflit mondial profondément marqué. Il avait filmé le débarquement de Normandie, la libération de Paris et, surtout, la libération du camp de concentration de Dachau. Ses images des horreurs nazies furent utilisées comme preuves lors des procès de Nuremberg. Cette expérience de témoin direct du génocide a transformé sa conception du monde, de l'humanité et de la justice. Le film est une exploration profonde des tensions de classe dans la société américaine de l'après-guerre. C’est un peu la manière choisie par Stevens pour montrer comment un environnement hostile peut pervertir un caractère déjà fragile. Cette dimension n'est pas anecdotique : elle confère au film une gravité qui transcende le simple drame social. Stevens ne filme pas seulement un crime passionnel ; il interroge les conditions qui rendent possible la déchéance d'un homme, la responsabilité d'une société dans la fabrication de ses propres monstres. George Eastman n'est pas un criminel né ; c'est un produit du rêve américain dévoyé, un homme que la promesse d'une réussite sociale conduit progressivement à l'irréparable.

C’est un récit d'une aliénation sociale qui trace un double chemin : celui d'une ascension sociale et celui d'un abandon total de la morale chrétienne. Ce schéma narratif, hérité de Dreiser, est magnifié par la mise en scène de Stevens. Dès les premières images, George Eastman est présenté comme un marginal qui cherche sa place dans un monde qui ne lui est pas destiné. Stevens compose des plans qui exagèrent le statut d'outsider de George, dans un monde peu sympathique qu'il désire pourtant désespérément intégrer. La scène de la première visite à la demeure de son oncle est à cet égard exemplaire : George y est filmé comme un insecte sous un microscope, les vastes pièces l'écrasant, il n'y a pas sa place. Les plans larges et la caméra passive le maintiennent à distance de sa famille, qui l'examine avec des regards prolongés et inconfortables.

L'un des aspects les plus remarquables du film réside dans sa capacité à maintenir une ambiguïté morale constante. Stevens n'offre pas de jugement univoque sur son héros. Le visage de Clift, avec ses yeux lumineux, devient le médium par lequel nous comprenons la détresse de George. Ses yeux sont pleins d'espoir et d'optimisme au début du film, puis enflammés d'émerveillement lorsqu'il tombe amoureux d'Angela, mais enfin incertains et tourmentés lorsqu'il se débat avec ce qu'il doit faire d'Alice. Cette ambiguïté est également accentuée par la photographie de William C. Mellor, qui oscille entre un éclairage doux et diffus pour les scènes romantiques et des ombres plus noires pour les moments de tension.

Ainsi, “Une place au soleil“ demeure une œuvre majeure du cinéma hollywoodien, moins pour son intrigue que pour la manière dont George Stevens a su transformer un mélodrame en une méditation sur l'Amérique et ses mythes. Le rêve américain, cette promesse d'une place au soleil pour tous, y apparaît comme une chimère dévorante. Le film trace avec une acuité remarquable la frontière ténue entre l'ambition légitime et la perdition morale, entre le désir d'ascension et la chute.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE GEORGE STEVENS

« The Cohens and Kellys in Trouble » (1933) ; « Kentucky Kernels » (1934 ; « Désirs secrets » (1935) ; « La Femme de l'année » (1942) ; « Tendresse » (1948) ; « Une place au soleil » (1951) ; « Géant » (1956) ; « Le Journal d'Anne Frank » (1959) ; « La Plus Grande Histoire jamais contée » (1965) ; « Las Vegas, un couple » (1970).

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