Culture
L’ÎLE BLANCHE- PAR MUSTAPHA SAHA
L’histoire documentée commence au XVIIᵉ siècle. En 1661, un armateur, Richard de la Haye, fait édifier sur le site une demeure seigneuriale en pierre de Locquirec, un schiste calcaire de couleur bleu-vert extrait dans les carrières locales.
Entre histoire, spiritualité et contemplation, Mustapha Saha retrace la mémoire singulière de l'Île Blanche, un domaine breton en France où se croisent légendes druidiques, patrimoine architectural, destin aristocratique et vocation religieuse. Au fil d'un récit mêlant enquête historique, évocation poétique et réflexion philosophique, ce lieu apparaît comme un espace vivant où la nature, le temps et l'imaginaire se répondent dans une harmonie propice à la méditation et à l'écriture.

Mustapha Saha*
Des origines mystérieuses
Bien avant l’apparition des bâtiments actuels, le site de l’Île Blanche occupait une place particulière dans l’estuaire du Douron. Selon la tradition locale, le lieu aurait été un sanctuaire druidique. Le nom Île Blanche proviendrait du mot breton gwenn, qui signifie blanc et sacré. L’histoire du site se perd dans la nuit des temps. Le vaste domaine conserve encore aujourd’hui des traces anciennes, notamment des vestiges mégalithiques et des tombes anciennes disséminées dans le parc.
Le premier château,1661.
L’histoire documentée commence au XVIIᵉ siècle. En 1661, un armateur, Richard de la Haye, fait édifier sur le site une demeure seigneuriale en pierre de Locquirec, un schiste calcaire de couleur bleu-vert extrait dans les carrières locales. Le choix du lieu n’est pas anodin. À cette époque, le port voisin de Toul-an-Héry connaît une activité commerciale importante grâce au commerce du lin et de la pierre. Ce premier manoir, appelé château de l’Île Blanche ou château de Toul-an-Héry, domine l’estuaire du Douron. Il constitue le cœur du domaine pendant plus de deux siècles. Richard de La Haye appartient à une génération d'armateurs qui prospèrent pendant l'essor économique du Trégor au dix-septième siècle. Le port de Toul-an-Héry exporte les toiles et le lin produits dans le Trégor, des céréales, la pierre de Locquirec, du bois, du sel selon les saisons. Richard de la Haye, qui servait le roi Louis XIV et participait à des opérations maritimes au bénéfice de la couronne, serait né, d’après mes recherches, vers 1620. Il est décédé le 14 février 1688, et enterré le lendemain dans l’église Saint-Melaine de Morlaix, selon le Bulletin diocésain d’histoire et d’archéologie du diocèse de Quimper et Léon de l’année 1925. La généalogie de Richard la Hay n’est pas établie avec précision. Il aurait été originaire de Keraudry en Plouaret. La richesse de sa demeure indique qu’il appartenait à la catégorie des grands armateurs-marchands du Trégor. Il était, par conséquent, impliqué dans l'armement de navires, le négoce des toiles de lin, l'exportation de pierre de Locquirec, le cabotage vers Morlaix, Saint-Malo, Nantes, le commerce avec l'Angleterre et les Provinces-Unies. Les informations le concernant dorment probablement dans les archives manuscrites des notaires, de l’amirauté de Morlaix, les rôles fiscaux, les registres paroissiaux, les aveux seigneuriaux.
Le manoir originaire est structuré selon un plan en U, organisé autour d'une cour centrale ouverte, un corps de logis principal encadré de pavillons et de bâtiments de service, une implantation dominante sur un promontoire naturel permettant de contrôler visuellement l'estuaire, une architecture symétrique. Les bâtiments actuels conservent cette organisation générale, même si plusieurs éléments ont été ajoutés au début du XXᵉ siècle. L'édifice est remarquable par son matériau. Il est construit en pierre de Locquirec, un schiste calcaire de teinte vert-bleu, extrait des carrières locales. Les murs sont élevés en moellons soigneusement appareillés. Les encadrements des ouvertures sont réalisés en pierre de taille. Les couvertures sont en ardoise. La pierre possède une couleur très particulière qui change selon l'humidité, passant d'un gris clair à des nuances bleu-vert profondes. Le manoir n'était pas conçu comme un palais ostentatoire, mais, comme la résidence prestigieuse d'un riche armateur. Il conservait la sobriété des façades. Son élégance venait de la qualité des matériaux, de la rigueur géométrique de son plan, de son implantation exceptionnelle face au Douron, de la lumière changeante qui anime la pierre de Locquirec, toutes caractéristiques préservées jusqu’à aujourd’hui. Les pelouses descendant vers l'estuaire et les marées. Le domaine de quatorze hectares comprend un parc arboré, un calvaire monumental, des terres agricoles qui participant autrefois à l'économie du lieu. Après la mort de Richard de La Haye, la propriété était passée entre les mains d’autres familles, notamment les Guézennec, puis les Goüin.
Le château romantique, 1903-1907
Au début du vingtième siècle, le domaine est acheté par un couple anglais. Early John Norton (1853-1931) est un avocat britannique installé à Madras en Inde. Il et conseiller juridique, advocate, du vice-roi des Indes, autrement dit de l’administration coloniale. Il a acquis le domaine de l’Île Blanche en mai 1903. Son épouse, Marie Gerrard Benburry, entreprend d’importants travaux qui modifient l’aspect du manoir. Entre 1903 et 1907, elle fait construire des ailes supplémentaires, des tours, une salle de réception et une nouvelle entrée majestueuse. Les aménagements intérieurs sont modernisés et embellis. S’ajoutent deux ailes latérales, des tourelles, une tour d’horloge, une salle de bal. La demeure prend l’allure un véritable château de plaisance, reflétant le goût romantique de l’époque. Les réceptions et les fêtes se succèdent. D’après des correspondances et des témoignages locaux, Les journées se déroulent t selon le rythme de la haute société édouardienne, promenades dans le parc et sur les grèves, excursions en voiture à cheval, et plus tard en automobile, parties de croquet, de tennis, tea-time sur les terrasses dominant l'estuaire, dîner de plusieurs services, musique, danse, conversations jusque tard dans la nuit. La situation exceptionnelle du domaine, entouré d'eau sur trois côtés, constituait déjà à elle seule un décor spectaculaire, des pelouses soigneusement entretenues, des massifs fleuris, des arbres d'ornement. Les convives sont des Britanniques aisés, des officiers et administrateurs revenant des Indes, des notables français de Morlaix, Lannion, des Côtes du Mord. Pour les pêcheurs rentrant au port de Toul-an-Héry, cette demeure illuminée contrastait fortement avec leurs modestes maisons. En 1924, la famille Norton, lassée de la vie mondaine, retourne vivre en Angleterre.
De la fonction mondaine à la vocation religieuse.
En 1926, le domaine trouve une vocation aux antipodes de sa fonction précédente, comme un rachat de son péché de luxuriance. Il est vendu à la Congrégation des Filles du Saint Esprit. Cette congrégation naît en 1706 au port du Légué, près de Saint-Brieuc. Deux femmes bretonnes d'origine modeste, Marie Balavenne et Renée Burel, choisissent de vivre ensemble pour servir les plus démunis, les pauvres, les malades. Elles sont accompagnées spirituellement par le prêtre Jean Leuduger. Leur projet n'est pas de créer un ordre contemplatif retiré du monde, mais d'être présentes au cœur des villages. Les sœurs enseignent, soignent les malades, visitent les personnes âgées, répondent aux besoins urgents de la population. Elles prennent le nom de Filles du Saint-Esprit, également appelées les Sœurs blanches, en raison de leur habit. Malgré la suppression des congrégations pendant la Révolution française, elles survivent clandestinement avant de renaître au début du dix-neuvième siècle. Elles ouvrent des écoles, des dispensaires, des maisons de charité dans toute la Bretagne, puis dans plusieurs pays du monde. En 1926, la congrégation recherche un vaste lieu capable d'accueillir des jeunes filles désirant devenir religieuses. Elle achète le domaine de l'Île-Blanche. Elle crée une école secondaire et une maison de discernement. Dans les années soixante et soixante-dix le nombre de vocations diminue fortement. Le juvénat ferme progressivement. Les Filles du Saint-Esprit donnent une nouvelle mission au domaine. Elles le consacrent aux retraites spirituelles, aux activités des groupes paroissiaux, aux séminaires, aux rencontres. Quelques religieuses vivent encore sur place. Elles assurent l’accueil des visiteurs. Après la clôture monastique, l’ouverture sur la société.
L’Île Blanche est un espace où la nature donne le rythme, où l’histoire dépose des couches de mémoire, et les usages humains réactivent sans cesse de nouveaux sens. Ce lieu n’est pas seulement accumulation de réminiscences. Il n’est pas seulement une activation des usages. Il est formidablement une réserve de potentialités. Nos séjours avec Elisabeth nous réservent, à chaque fois, des fascinations physiques, des illuminations poétiques, des révélations philosophiques. Notre fenêtre donne sur la rivière et la mer en étreinte. A cet endroit où le Douron rejoint La Manche, l’estuaire semble retenir son souffle. Les marées réinventent sans cesse le paysage. A marée haute, les eaux calmes reflètent le ciel comme un miroir. A marée basse, se dévoilent les vastes bancs de sable, les méandres argentés propices aux contemplations fécondes. Les rives gratifient le pèlerinage sylvestre de pins, de chênes, d’aulnes, de saules, de frênes, de bouleaux, de hêtres, de houx, d’érables sycomores. La flore du bord de mer offre ses ajoncs, ses genêts, ses fougères, ses bruyères. Le silence est bercé par les chants des hérons, plumage blanc immaculé, des aigrettes garzettes, des courlis cendrés, les canards plongeurs, les colverts, les bernaches cravants, les rouges-gorges, les merles, les mésanges, les pinsons, les troglodytes mignons. Une centaine d’espèces d’oiseaux fréquentent cette embouchure bénie. Les couleurs changent au fil des heures. Les verts profonds des pins, les ocres des grèves, les blues changeants de l’’eau peignent des tableaux toujours renouvelés. L’Île Blanche oriente les perceptions, les émotions, les interprétations. Elle propose des attentions différentes selon ses amateurs. Elle rappelle à chaque instant qu’elle est entité vivante, génératrice de significations multiples, de lectures stimulantes. Elle se donne dans ses vibrations originelles, ses palpitations naturelles, ses inspirations spirituelles. L’Île Blanche échappe à la touristification parce qu’elle est pleinement comme une nature vivante, un écosystème symbolique, une histoire incarnée. Elle se vit intensément dans l’expérience perceptive et l’intériorisation sensitive. L’Île Blanche est née d’une secrète rencontre entre la pierre et l’eau, comme si la mer l’avait déposée sur la rive pour donner un refuge aux songes. L’imaginaire l’habite. Les murs recueillent les heures comme une conque recueille le bruit de l’océan. Chaque fenêtre est une ouverture sur l’infini. L’eau n’est jamais toujours présente. Elle dort dans les anses. Elle respire avec les marées. Elle raconte son éternel recommencement. L’Île Blanche est un seuil ouvert sur des territoires impensables. Il suffit de flâner dans son parc. Chaque arbre est une porte d’un monde insoupçonnable. Au crépuscule, quand le ciel se couvre d’éclats de cuivre, d’étranges silhouettes se profilent dans la mer, empreintes fantasmagoriques revécues comme impressions réelles. Le regard s’hallucine. S’entrevoit le punctum insaisissable. L’esprit s’exalte. Se dessinent l’alphabet du granit, la grammaire des marées, la syntaxe du vent, l’herméneutique de la lumière. L’Île Blanche se révèle une pensée philosophique, une connivence onirique, une germination poétique, une invitation à l’écriture. Ici commence le récit.
*Mustapha Saha est Sociologue, écrivain, poète, artiste peintre, ancien conseiller à L’Elysée sous François Hollande