Amadou Elimane Kane : « La littérature doit éveiller les consciences »

Amadou Elimane Kane : « La littérature doit éveiller les consciences »

Amadou Elimane Kane, auteur du roman Entre l’aube et le crépuscule, est un écrivain-poète né au Sénégal et résidant en France

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À l'occasion de la parution de son dernier roman Entre l'aube et le crépuscule, Amadou Elimane Kane revient sur la mémoire, la transmission, la renaissance du récit africain et le rôle de la littérature dans l'éveil des consciences. À travers le destin de Pathé, écrivain engagé dans une enquête au cœur des bouleversements politiques d'une république africaine imaginaire, le roman fait dialoguer l'Afrique ancienne et l'Afrique contemporaine, tout en rendant hommage aux grandes figures féminines du continent et à la puissance de ses héritages.

« L’idée de ce roman est née de la contradiction que je perçois entre les valeurs africaines que nous partageons et les pratiques politiques contemporaines, qui les bafouent profondément. » (Amadou Elimane Kane)

Amadou Elimane Kane, auteur du roman Entre l’aube et le crépuscule, est un écrivain-poète né au Sénégal et résidant en France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui explorent, à travers différents genres (poésie, roman, essai, pédagogie), la question du récit africain et de la transmission de son histoire. Par son œuvre protéiforme, hybride entre prose et poésie, Amadou Elimane Kane interroge les consciences et fait rayonner une littérature profondément panafricaine, qui est à la fois une représentation fidèle du paysage culturel et historique africain et une invitation à une réflexion universelle et humaine.

« C'est quoi une vie d'homme ? C'est le combat de l'ombre et de la lumière…

C'est une lutte entre l'espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur…

Je suis du côté de l'espérance, mais d'une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté. »

Aimé Césaire, entretien dans Présence Africaine.

Pourquoi avoir choisi de faire de la transmission le fil conducteur de votre roman Entre l’aube et le crépuscule ?

AEK : Selon moi, la question de la transmission est le point central de notre compréhension du monde. Pour la première partie, qui se déroule entre 1959 et 1975, j’ai voulu donner la parole à Salamata, qui incarne une mère éduquée dans l’histoire du patrimoine africain et qui souhaite le transmettre à ses propres enfants. Ses récits sur les reines d’Afrique sont à la fois pédagogiques et culturels et participent à la construction de son foyer familial, au même titre que l’éducation quotidienne. Elle entretient un lien particulier avec son fils Pathé, en qui elle croit pour assumer cette transmission. Elle le choisit comme l’enfant élu, celui par qui la vérité jaillira. Je voulais aussi un narrateur extérieur à l'histoire, mais qui adopte exclusivement le point de vue de Salamata. C’est à travers son regard que nous suivons l’évolution de cette grande famille. Pour la deuxième partie, le récit, qui se déroule de 2019 à 2022, est pris en charge par Pathé, écrivain et enseignant. Je voulais que Pathé transmette les valeurs de justice et de liberté à sa fille Kardiata, dans un souci de continuité.

Quelle place occupent les grandes figures féminines africaines dans ce livre et dans votre imaginaire littéraire ?

AEK : Elles sont fondamentales et peuplent tout mon imaginaire littéraire. Les grandes figures féminines africaines, ainsi que celles de la diaspora, occupent une place fondatrice dans la construction de notre Histoire. Dans le livre, j’ai choisi une narration en prose poétique dans laquelle apparaissent les récits historiques des reines d’Afrique, des histoires que Salamata raconte à ses enfants, comme son père les lui a transmises. Je voulais dire ici combien l’éducation et la mémoire patrimoniale sont essentielles pour se forger une vie. Je voulais que Salamata soit la voix de ce patrimoine historique, qui constitue un ensemble de symboles forts pour notre imaginaire. J’ai inséré les histoires qu’elle raconte à ses enfants dans le récit de sa propre vie, pour leur donner un caractère universel. C’est en quelque sorte la tradition orale des contes, des mythes et des récits qui constitue notre patrimoine. À travers le personnage de Salamata, j’ai voulu inscrire cet héritage dans le roman en faisant de ces histoires un élément constitutif du récit lui-même. Les parcours de ces femmes, à des périodes différentes et en des lieux différents, témoignent des luttes contre l’injustice et donnent à cette mémoire une portée universelle. Pour moi, ce choix esthétique participe à la renaissance du récit africain, c’est-à-dire d’un récit qui tient compte de nos trajectoires historiques, débarrassées de tout discours idéologique venu d’ailleurs. Il s'agit de construire un imaginaire renouvelé, loin des caricatures, profondément ancré dans notre histoire et ouvert à une vision universelle de l'humain.

Pour composer le récit de ces héroïnes africaines et de celles issues de la diaspora, je me suis appuyé sur des archives documentaires. Les figures que j’ai choisies se répartissent en plusieurs catégories. Il y a d’abord les reines d’Afrique, puis les femmes de pouvoir et d’influence. J’évoque également les Amazones du Dahomey, considérées comme les seules femmes guerrières de l’histoire africaine. Une autre catégorie rassemble les grandes figures de la résistance, dont les combats sont retracés en détail dans le roman, aussi bien en Afrique que dans les Caraïbes et aux États-Unis. Enfin, je reviens sur le destin de prophétesses issues de mouvements messianiques, des personnalités plus controversées de notre histoire. Mais ces récits sont aussi traversés par des tragédies. C’est le cas de la Vénus hottentote, victime de la folie des hommes occidentaux.

Il me semblait important, d’un point de vue littéraire, d’intégrer ces récits, ces mythes au sens de valeurs culturelles, dans une narration plus réaliste, même si elle demeure fictionnelle. La voix de Salamata permet ainsi de transmettre ces histoires et d’en faire autant de remparts contre l’aliénation et les contrefaçons de la bibliothèque coloniale.

Salamata apparaît comme une gardienne de la mémoire. Que représente-t-elle dans l'économie du récit ?

AEK : Pour composer Entre l’aube et le crépuscule, au-delà des thématiques que je voulais aborder, j’ai beaucoup réfléchi à la structure narrative. Selon moi, pour comprendre notre réalité contemporaine, il faut remonter le temps et revisiter ce qui constitue notre passé et notre empreinte, en revenant au socle de notre géographie culturelle. Je voulais que Salamata soit à la fois la voix des grandes figures historiques, mais aussi celle de toutes les femmes qui, comme elle, traversent des contradictions, des joies et des drames. C’est aussi une forme d’hommage à toutes ces femmes qui portent le savoir, l’éducation et la transmission, au sein de leur famille comme dans la société tout entière.

Votre roman mêle Histoire, tradition orale et actualité politique. Comment avez-vous construit cet équilibre ?

AEK : L’idée de ce roman est née de la contradiction que je perçois entre les valeurs africaines que nous partageons et les pratiques politiques contemporaines, qui les bafouent profondément. Je voulais remettre au premier plan ce qui constitue notre histoire, car c’est un enjeu essentiel pour construire notre identité et penser notre devenir.

L’écriture du roman s’est véritablement déployée en deux temps. Le premier correspond à la vie de Salamata et puise dans le passé, en mettant en scène cette transmission orale de l’histoire africaine, tout en conservant un ton intimiste. C’est cette première partie qui m’a permis de poser les fondements du récit. Puis vient une longue ellipse qui nous fait basculer de ce temps révolu — presque un précipice, d’ailleurs — à notre époque contemporaine, avec l’enquête menée par Pathé.

Je voulais changer de registre afin de montrer l’écart entre les époques, les espaces et les modes de représentation, dans un univers qui relève à la fois de la fiction et du réel. Cette fois, le récit est pris en charge par Pathé, le fils de Salamata, qui défend la justice à la lumière des enseignements transmis par les récits traditionnels. Son parcours prend la forme d’une véritable quête de vérité. J’essaie de maintenir un certain suspense, car le lecteur n’en sait jamais plus que Pathé, qui découvre la vérité au fur et à mesure de son enquête. Le récit adopte alors une narration interne, portée par son regard.

Pathé cherche à dénoncer des dérives humaines qui, selon moi, sont universelles. La bêtise, la corruption des élites, le mensonge médiatique ou encore les violations des droits humains sont des réalités que l’on retrouve partout dans le monde ; seules leurs formes varient. La République des Samba Kounkandé est à l’image de nombreux pays africains, mais aussi d’autres sociétés à travers le monde. La duplicité humaine n’a ni genre, ni couleur, ni pays, ni race.

Pathé mène une enquête sur un scandale impliquant un homme politique en vue, porteur d’un discours de changement, mais accusé de viol. Son objectif est de faire émerger la vérité et de dénoncer les mensonges, les complots et les mascarades qui traversent la République des Samba Kounkandé. Si les agissements décrits dans cette société sont en grande partie fictifs, ils s’inspirent de réalités africaines contemporaines, mais aussi de pratiques étatiques qui, trop souvent, demeurent des héritages du modèle colonial. Ce sont des systèmes dénués de cohérence, qui ont fini par nous éloigner de notre véritable identité et de nos fondements culturels, sociaux et humains.

Pourquoi était-il important d'inscrire l'intrigue dans le contexte sénégalais contemporain ?

AEK : Il me semblait que certains événements de notre réalité sociale et politique sont tellement grotesques qu’ils semblent relever du théâtre. Pourtant, cette réalité révèle aussi une dimension profondément tragique. La manipulation, la corruption, le despotisme, le mensonge érigé en mode de gouvernement, l’écrasement de la parole sont, hélas, des réalités universelles qui conduisent, sournoisement mais inexorablement, à la dictature. Par le truchement de la voix des ancêtres et de celle de Salamata, de l’oralité et d’une certaine stylistique épique, porteuses des valeurs de la mémoire africaine, je voulais évoquer la trajectoire de plusieurs dictateurs qui ont marqué différentes époques de l'Histoire humaine : Hitler, Mussolini, Staline, Pinochet, Franco, le Shah d’Iran, Bokassa, Duvalier, Imelda Marcos, Blaise Compaoré, mais aussi le destin des femmes qui ont accompagné ces tyrans jusqu’à leur chute. C’est simplement pour dire que la dictature est un phénomène universel, tout comme la colonisation. Dans toutes les sociétés, certains êtres cherchent à ravir ce qui ne leur appartient pas. Dans certains cas, des hommes et des femmes veulent toujours dominer un peuple, un territoire, une pensée, afin de s’assurer une existence exceptionnelle qui conduit à la folie, à la trahison et à l’effacement des idéaux humains. C’est une question plus actuelle que jamais, à une époque où la mémoire semble parfois s’effacer…

Pensez-vous que la littérature peut contribuer à renforcer la conscience citoyenne ?

AEK : S’il y a une fonction de la littérature que je défends, c’est bien celle de l’éveil des consciences : la conscience historique, l’honnêteté intellectuelle et, bien sûr, la conscience citoyenne. Pour moi, la justice est un tout. Elle ne peut se construire qu’en s’appuyant sur des fondements historiques, sur une expression culturelle profonde, sur la mémoire des luttes et sur la manière dont celles-ci sont racontées et transmises. Autrement dit, tout dépend de la façon dont nous construisons et transmettons le récit. La littérature est l’un des moyens d’y parvenir, mais les arts, l’histoire et les sciences participent eux aussi à cette transmission. Je crois profondément à la force d’une approche transversale et pluridisciplinaire.  

Quel message souhaitez-vous transmettre à la jeunesse africaine à travers ce livre ?

AEK : Comme le disait Cheikh Anta Diop, je souhaite dire à la jeunesse africaine de s’armer de science et de savoir, et de toujours chercher à questionner les évidences, à remettre en débat ce que tout le monde répète. Car l’erreur se cache souvent dans les détails. À l’ère du numérique, il est plus que jamais nécessaire de s’interroger sur la nature des discours idéologiques à l’œuvre et sur la masse d’informations non vérifiées qui circulent. Ces nouvelles formes de diffusion de l’information influencent les consciences, tandis que l’attention de la jeunesse est largement captée par les réseaux numériques. Se forger sa propre opinion, continuer d’exercer son esprit critique, inventer des alternatives, changer de paradigme : voilà les véritables enjeux de notre société contemporaine. Et, comme toute démarche intellectuelle, cela s’apprend.

Le roman évoque la quête de vérité face aux manipulations et aux divisions. Est-ce, selon vous, l'un des grands défis de notre époque ?

AEK : Par ce rappel de l’Histoire, je voulais montrer que rien n’est jamais définitivement acquis et que tout peut se reproduire. Alors que l’on croit en avoir fini avec des régimes autoritaires, la menace ressurgit, plus forte encore, plus destructrice. Dans mon roman, la République des Samba Kounkandé est une transposition fictionnelle de la réalité sénégalaise, longtemps considérée comme un modèle démocratique en Afrique de l’Ouest. C’est précisément ce risque de basculement que je voulais dénoncer, car il menaçait un équilibre chèrement acquis. Le monde continue aujourd’hui d’être ébranlé par ces dérives, et c’est contre elles qu’il faut lutter, encore et toujours, au nom de la dignité humaine.                            

Comment définissez-vous la notion d'héritage dans une Afrique en pleine mutation ?

AEK : Tout dépend de l’héritage que l’on choisit de transmettre. Je crois que le véritable travail consiste à réinterroger les grands récits fondateurs de l’Histoire africaine. L’héritage que nous transmettons doit être au plus près de la vérité, avec un regard objectif, capable de dépasser les siècles d’une histoire façonnée par les idéologies impérialistes. C’est à nous, Africains, de nous réapproprier ce legs pour construire l’avenir du continent et, au-delà, contribuer à celui de l’humanité. Ce qui m’importe, c’est de le dire et de l’écrire, comme Pathé en a fait son combat. La pensée critique est synonyme de liberté. Elle nous permet de nous affranchir des carcans idéologiques et d’ouvrir la voie à un changement de paradigme indispensable à l’avenir de l’humanité.

Amadou Elimane Kane, Entre l’aube et le crépuscule, Africamoude, 2026, 218 p., 95 DH.

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