Face au retrait du sens, le message de Léon XIV sur l’intelligence artificielle – Par Noureddine Affaya

Face au retrait du sens, le message de Léon XIV sur l’intelligence artificielle – Par Noureddine Affaya

Aquarelle représentant le pape Léon XIV produite par l’intelligence artificielle d’après une photo originale d’AFP

1
Partager :

Dans une encyclique publiée le 25 mai 2026, le pape Léon XIV s’empare de l’un des grands défis contemporains : l’intelligence artificielle générative. En mettant en garde contre les risques de déshumanisation et de dépendance numérique, il s’inscrit dans la tradition des grandes interventions doctrinales de l’Église sur les mutations de la société, à l’image de Léon XIII face aux bouleversements de la révolution industrielle.

Mohammed Noureddine Affaya

Lorsque le pape Léon XIV fut élu en mai 2025, devenant ainsi le premier pape de nationalité américaine de l’histoire de l’Église, nombre d’observateurs estimèrent que son calme et sa discrétion, tels qu’ils apparurent durant les premiers mois de son pontificat - comparée au dynamisme de son prédécesseur, le pape François, - traduisaient une personnalité effacée, voire passive. Ce dernier s’était distingué par son audace à remettre en question certaines traditions pesantes de l’Église et à ébranler des positions dogmatiques sur des sujets que nul pape avant lui n’avait osé aborder.

Mais lorsque Léon XIV commença à dénoncer les massacres quotidiens subis par les Palestiniens, à critiquer ouvertement la politique des États-Unis concernant l’augmentation du budget de la défense et à condamner le changement d’appellation du Pentagone en « ministère de la Guerre », il ne cessa d’appeler à l’arrêt des conflits et à la recherche de la paix. Cette position conduisit Donald Trump à considérer que ce pape représentait « un danger pour les catholiques ». Plus tard, lorsque Léon XIV dénonça les méthodes brutales et inhumaines employées par la police américaine à l’encontre des migrants, Trump le qualifia, avec la rudesse qui le caractérise, de « libéral », l’accusant même de défendre les positions de « la gauche » plutôt que les « valeurs chrétiennes ».

Une personnalité affirmée derrière la discrétion

Il ne fait aucun doute que les prises de position de Léon XIV à l’égard de Donald Trump et des politiques américaines ont profondément modifié l’image de pape réservé qui lui avait été attribuée de manière hâtive. À travers ses déplacements et le contenu de ses discours, se dessine désormais une personnalité dont l’originalité et la force ne le cèdent en rien à celles de ses prédécesseurs à la tête du Saint-Siège.

C’est dans ce contexte qu’il a signé, le 25 mai, une encyclique intitulée Magnifica Humanitas (« L’humanité admirable »), consacrée à la protection de la personne humaine face aux dangers du développement incontrôlé des modèles d’intelligence artificielle générative. Le texte met en garde contre la déshumanisation produite par les algorithmes et alerte sur les formes nouvelles de dépendance numérique.

La date choisie pour la publication de cette encyclique n’est pas anodine. Elle coïncide avec le 135e anniversaire de la célèbre encyclique Rerum Novarum (« Des choses nouvelles ») publiée par son prédécesseur Léon XIII. Ce texte fondateur de ce qui allait devenir la doctrine sociale de l’Église répondait aux bouleversements engendrés par la révolution industrielle au XIXe siècle : transformation du travail, mutation des modes de vie et recomposition des liens humains.

Une longue tradition de réflexion sur le monde

Les encycliques ont constitué une forme nouvelle de communication entre le pape, les évêques, les responsables ecclésiastiques et les fidèles. Il s’agit de lettres circulaires devenues une tradition à partir du XVIIIe siècle sous le pontificat de Benoît XIV (1740-1758), considéré par les spécialistes de l’histoire de la papauté comme un pape éclairé et proche des philosophes des Lumières.

Par la suite, les encycliques se sont imposées comme un instrument central de l’enseignement doctrinal des papes. Léon XIII demeure à cet égard une figure exceptionnelle, avec quatre-vingt-six encycliques publiées au cours de son pontificat. Jean-Paul II en signa quatorze, tandis que le pape François en publia quatre. Le choix du nom de Léon par le pape actuel traduit d’ailleurs sa volonté explicite de s’inscrire dans cet héritage.

Entre foi, raison et défis contemporains

Les encycliques sont rédigées en latin par le pape et ses collaborateurs avant d’être traduites dans les différentes langues reconnues par l’Église. Elles constituent à la fois un moment de réflexion sur l’état du monde ou sur une question particulière, et une manière d’orienter les fidèles, mais aussi tous ceux qui, sans être catholiques, reconnaissent la pertinence des idées qu’elles développent.

Parmi les textes majeurs de Jean-Paul II figure l’encyclique Fides et Ratio, publiée en 1998. Le souverain pontife y appelait à une réflexion approfondie sur les enjeux intellectuels et moraux du monde contemporain, plaidant pour une réconciliation entre les croyants et les philosophes. Il mettait également en garde contre les nouvelles menaces que représentaient, selon lui, le scepticisme, le relativisme, l’irrationalisme, le nihilisme et les fondamentalismes.

Après des siècles de confrontation entre l’Église et la philosophie, notamment avec la tradition averroïste dans sa version latine, cette encyclique témoignait d’une réconciliation significative avec la pensée philosophique et reconnaissait l’importance des philosophes dans la compréhension des problèmes du monde ainsi que dans la promotion de l’usage de la raison pour organiser la vie individuelle et collective.

Dès la publication de ce texte, j’avais moi-même rédigé un article intitulé « Entre le pape et Averroès : les voies de la convergence », dans lequel j’analysais les nouveautés qu’il introduisait concernant le rapport à la philosophie et aux courants doctrinaux longtemps regardés avec méfiance, ainsi que l’évolution de la pensée pontificale sur les relations entre la raison et la foi. J’ai eu l’occasion de revenir sur cette question lors de la journée d’étude organisée par l’Académie du Royaume du Maroc, le 25 mars 2026, sous le thème « De la tolérance à l’hospitalité », à l’occasion du quarantième anniversaire de la visite du pape Jean-Paul II au Maroc.

De l’écologie intégrale à l’humanisme numérique

Le pape François, considéré comme l’un des souverains pontifes les plus ouverts, les plus tolérants, les plus rationnels et les plus proches des préoccupations humaines, est notamment resté célèbre pour son encyclique Laudato si (Loué sois-tu), publiée en mai 2015 et consacrée à l’environnement. Centrée sur la notion d’« écologie intégrale », elle appelait à protéger la Terre en tant que « maison commune » de l’humanité. François y dénonçait la frénésie consumériste qui frappe d’abord les plus pauvres, ainsi que les formes d’exploitation qui accélèrent la destruction de la nature. Il plaidait pour une articulation étroite entre la préservation de l’environnement, la justice envers les démunis, l’engagement éthique, l’équité sociale et la paix intérieure.

Quant à l’encyclique Magnifica Humanitas (« L’humanité admirable ») de Léon XIV, elle revêt une importance majeure pour tous ceux qui s’interrogent sur le tournant anthropologique et existentiel que connaît aujourd’hui le monde sous l’effet de l’intelligence artificielle. Celle-ci bouleverse en profondeur le fonctionnement des États, la gestion des sociétés, les formes de la croyance, les modes de travail, les conditions d’accès au savoir et bien d’autres pratiques que les technologies numériques remettent en question ou rendent progressivement obsolètes.

Dès les premières pages, le texte affirme que l’Église souhaite « entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps, avec lesquels nous partageons les événements, les interrogations et les aspirations de l’humanité, afin de découvrir ensemble de nouvelles voies au service du bien commun et d’une vie digne pour tous ».

Une réflexion qui dépasse le seul cadre religieux

Le lecteur de cette encyclique remarque rapidement que son auteur ne limite pas sa réflexion au seul registre de la référence religieuse, même si le texte émane de l’Église. À bien des égards, il donne l’impression d’une analyse historique, sociale et éthique de l’intelligence artificielle et des risques qu’elle fait peser sur l’avenir de l’humanité, indépendamment des convictions spirituelles de chacun.

Fidèle à une vision résumée par cette formule : « Nous ne croyons pas au même ciel, mais nous regardons le même monde », le pape ne se contente pas d’exprimer son inquiétude face à l’essor spectaculaire de l’intelligence artificielle générale ou de la « superintelligence », susceptible, selon certains scénarios, d’échapper au contrôle humain. Il remet également en question les objectifs proclamés des grandes entreprises du secteur, engagées dans une course effrénée visant à produire des systèmes plus intelligents que l’être humain lui-même.

Tirer les leçons du passé pour penser l’avenir

Dans son encyclique, Léon XIV n’hésite pas à reconnaître les erreurs commises par l’Église au cours de son histoire. Il évoque notamment son retard à condamner l’esclavage, sa compromission avec des projets coloniaux et d’autres positions prises à l’égard de régimes ayant porté atteinte à la liberté et à la dignité humaines.

Cette reconnaissance des insuffisances du passé semble lui donner une légitimité particulière pour s’engager aujourd’hui dans une réflexion approfondie sur la condition humaine à l’ère de la domination technologique et des menaces que les machines peuvent faire peser sur l’existence humaine.

Les observateurs familiers des publications du Vatican savent d’ailleurs que le pape François avait lancé en 2020 l’« Appel de Rome pour une éthique de l’intelligence artificielle », rédigé avec la participation d’entreprises du secteur numérique et d’institutions académiques. L’encyclique Magnifica Humanitas apparaît ainsi comme une étape supplémentaire dans cette réflexion collective engagée depuis plusieurs années.

Une présentation inédite et un avertissement aux géants technologiques

Ce qui a particulièrement retenu l’attention des observateurs est la manière dont cette encyclique a été présentée. Une telle mise en scène n’a guère de précédent dans l’histoire récente du Vatican et semble révéler une nouvelle stratégie de communication propre à Léon XIV.

Le pape a en effet choisi de présenter lui-même le document, entouré du secrétaire d’État du Vatican, de hauts prélats, de théologiens, de chercheurs en sciences sociales et de spécialistes de l’intelligence artificielle, parmi lesquels figurait un représentant de la société Anthropic, connue pour avoir refusé un contrat avec le ministère américain de la Guerre portant sur l’utilisation de sa plateforme pour le développement d’armes autonomes guidées par l’intelligence artificielle. Même si ces entreprises revendiquent souvent leur attachement à des chartes éthiques internes, la logique du profit demeure, en définitive, leur priorité.

En réunissant autour de lui des théologiens, des chercheurs en sciences humaines et sociales ainsi que des experts des technologies numériques, le pape entend manifestement favoriser l’émergence d’une compréhension commune des transformations induites par l’intelligence artificielle et des conditions d’une coexistence humaine avec ces nouvelles puissances technologiques.

Selon Léon XIV, si cette technologie offre incontestablement des bénéfices, elle comporte également des risques dont nul ne peut aujourd’hui mesurer pleinement l’ampleur. L’intelligence artificielle n’est pas un outil totalement neutre : elle porte les valeurs de ceux qui la conçoivent, élaborent ses algorithmes, la financent et la commercialisent.

Cette inquiétude est d’autant plus forte que les entreprises qui dominent ce secteur disposent de ressources dépassant parfois celles de nombreux États, y compris parmi les plus riches. Certaines sont portées par des visions de l’homme, de l’État et de la société qui s’opposent aux principes de liberté, de justice et d’égalité. Le pape vise notamment les théoriciens des «Lumières obscures » (Dark Enlightenment), parmi lesquels Nick Land et Curtis Yarvin, mais aussi Peter Thiel et Alex Karp, fondateurs de la société Palantir Technologies, connue pour ses activités dans les domaines de la surveillance, du renseignement et du développement de technologies militaires autonomes.

La régulation comme exigence démocratique

Le pape attire ainsi l’attention sur les menaces que représente la concentration du pouvoir technologique entre les mains d’un nombre limité d’entreprises : exclusion, manipulation des consciences et des sensibilités, dépendances affectives, intellectuelles et cognitives produites par les algorithmes, impacts environnementaux, dilution de la responsabilité morale et individuelle, sans oublier les risques qu’elle fait peser sur la paix.

Comme le souligne l’encyclique, alors qu’autrefois les États jouaient le rôle principal dans l’orientation de l’innovation, « la puissance technologique revêt aujourd’hui un visage nouveau, essentiellement privé », ce qui rend plus difficile son identification, son contrôle et son orientation vers le bien commun.

C’est pourquoi Léon XIV insiste sur la nécessité d’une régulation rigoureuse afin que l’avenir ne soit pas abandonné à la seule « main invisible du marché ». Il plaide pour une répartition équitable des bénéfices de l’innovation, pour la garantie d’une véritable justice sociale et pour l’intégration des corps intermédiaires dans les débats relatifs à l’intelligence artificielle.

Il ne s’agit nullement, selon lui, de s’opposer au progrès technologique, mais de rappeler l’exigence fondamentale de responsabilité à l’égard de la « famille humaine ». Car l’Église considère, affirme le texte, que tous ceux qui recherchent sincèrement « la vérité, le bien et la beauté » sont des compagnons de route et des alliés précieux dans la défense de la dignité humaine et la protection de la création.

Une architecture intellectuelle en cinq chapitres

L’encyclique Magnifica Humanitas est structurée en cinq chapitres.

Le premier revient sur la doctrine sociale de l’Église depuis Léon XIII jusqu’à nos jours. Il souligne que cette tradition s’inscrit dans ce que le texte appelle une « capacité collective de discernement », attentive aux mutations du monde et capable de répondre aux questions inédites de chaque époque.

Le deuxième chapitre expose les fondements anthropologiques qui doivent guider toute réflexion sur les défis existentiels auxquels l’humanité est confrontée. Il met notamment en avant l’égale dignité de tous les êtres humains, leurs droits inaliénables, la recherche du bien commun, les grands principes sociaux, la destination universelle des biens, l’intégralité du développement humain, la solidarité et la justice sociale.

Le troisième chapitre est consacré aux enjeux de la technologie et aux possibilités de sa maîtrise. Il examine les promesses de l’intelligence artificielle tout autant que les dangers qu’elle recèle : absence de neutralité morale des algorithmes, captation de la gouvernance par certains groupes de pouvoir, collecte massive des données individuelles et collectives par les entreprises privées, exploitation économique de ces informations et aggravation des inégalités qui en résulte à tous les niveaux.

Le quatrième chapitre traite des questions du travail, de la vérité et de la liberté dans le contexte de la transition numérique.

Enfin, le cinquième chapitre oppose ce que le pape appelle la « culture de la puissance et de la domination » à la « culture de l’amour ». La première se manifeste dans une utilisation de l’intelligence artificielle qui néglige l’humanité de l’homme, notamment à travers ce que certains désignent désormais comme la « banalisation de la guerre » et le recours à des armes autonomes guidées par l’intelligence artificielle. La seconde repose sur la préservation de la dignité humaine et sur le souci de l’autre.

Contre l’effacement du sens humain

Le véritable défi, affirme en substance Léon XIV, ne réside pas dans la technologie numérique en elle-même, mais dans les enjeux anthropologiques et existentiels qu’elle soulève. Il est vain de se contenter de dénoncer les bouleversements provoqués par les machines si l’on ne s’attaque pas à la question essentielle : celle de « l’effacement du sens de l’existence humaine provoqué par le développement incontrôlé de la technologie au détriment de la dignité humaine ».

C’est pourquoi le pape appelle à désarmer l’intelligence artificielle lorsqu’elle contribue, selon lui, à des formes de destruction massive touchant notamment les peuples palestinien et libanais. Il réclame sa libération de toute logique qui en ferait un instrument de domination, d’asservissement ou de mort, et rejette ce qu’il considère comme l’illusion dangereuse consistant à présenter la guerre comme une réalité banale ou acceptable.

Sortir l’intelligence artificielle du monopole des puissances privées

Lorsque Léon XIV plaide pour l’exclusion de l’intelligence artificielle de la course mondiale aux armements, il vise également la nécessité de soustraire cette technologie à la domination des entreprises qui la monopolisent.

Il appelle à rendre transparentes les opérations de ces acteurs, à soumettre leurs choix à l’examen public, à permettre leur contestation démocratique et à garantir que les usages de l’intelligence artificielle servent effectivement la dignité de chaque personne humaine.

Pour le pape, cette gouvernance doit s’inscrire dans un cadre collectif de régulation et de responsabilité, plutôt que d’être abandonnée aux intérêts d’un petit cercle d’entrepreneurs de la Silicon Valley ou aux ambitions expansionnistes de certains régimes politiques.

lire aussi