Langage et politique – Par Abdesslam Benabdelali

Langage et politique – Par Abdesslam Benabdelali

L’auteur du Bruissement de la langue rapporte son aversion à l'engagement dans la lutte politique directe à un facteur linguistique

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À partir du rapport complexe de Roland Barthes à l’engagement, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, explore la tension entre langage et politique. Refusant les formules figées, la répétition et le conformisme du discours public, Barthes ne se détourne pas pour autant du politique : il déplace le combat vers l’écriture, conçue comme un travail de déconstruction capable de résister aux pouvoirs et aux automatismes de la langue.

Abdesslam Benabdelali

Dans l'un des fragments de son livre « Roland Barthes par Roland Barthes », sous le titre « Reproche de Brecht à R.B. », Roland Barthes reproche à R.B. de toujours sembler « vouloir limiter la politique », il cite à l'appui ce que Brecht « semble avoir écrit tout exprès pour lui » en rapportant ce passage tiré des « Écrits sur la politique et la société », où Brecht écrit :

« Je veux, par exemple, vivre avec peu de politique ; cela signifie que je ne veux pas être un sujet politique. Mais non que je veuille être objet de beaucoup de politique. Or il faut être objet ou sujet de politique, il n'y a pas d'autre choix. Il n’est pas question de n'être ou ni l'un ni l'autre, ou les deux ensemble, il parait donc indispensable que je fasse de la politique, et il ne m’appartient même pas de déterminer quelle quantité j’en dois faire. Cela étant, il est bien possible que ma vie entière doive être consacrée à la politique, voire même lui être sacrifiée. »

Barthes répond en se défendant, affirmant que « son lieu (son milieu) c’est le langage : c'est là qu’il prend ou rejette, c'est là que son corps peut ou ne peut pas. Sacrifier sa vie langagière au discours politique ? Il veut bien être sujet, mais non parleur politique (le parleur : celui qui débite son discours, le raconte, et en même temps le notifie, (le signe). Et puisque R.B. ne parvient pas à décoller le réel politique de son discours public répétitif, le politique demeure pour lui chose écartée. »

C'est ainsi que l’auteur du Bruissement de la langue rapporte son aversion à l'engagement dans la lutte politique directe à un facteur linguistique : il estime que s'il ne s'est pas engagé politiquement, c'est pour des raisons personnelles liées à son rapport au langage, car il déteste la lutte politique directe parce qu'il « n'aime pas son langage ». Ce langage est en effet, par excellence, celui de la répétition et du conservatisme. Car bien que la politique semble, en apparence, changeante et mouvante, animée d'un désir pressant de suivre les événements nouveaux, elle ne fait, en définitive, que ressasser les mêmes sujets, employer les mêmes expressions, voire les mêmes métaphores.

C'est que « Le discours politique n'est pas le seul à se répéter, à se généraliser, à se fatiguer : dès qu'il y a quelque part une mutation du discours, il s'ensuit une vulgate et son cortège épuisant de phrases immobiles ». Et si ce phénomène général paraît particulièrement insupportable à R.B. dans le cas du discours politique, c'est que la répétition « y prend l'allure d'un comble : le politique se donnant pour science fondamentale du réel, nous le dotons fantasmatiquement d'une puissance dernière : celle de mater le langage, de réduire toute parlotte jusqu'à son résidu de réel. Comment dès lors tolérer sans deuil que le politique rentre lui aussi dans le rang des langages, et tourne au Babil ? »

Mais, malgré cela, et en dépit de cette mise à l'écart, Roland Barthes peut tisser le sens politique de ce qu'il écrit : « c'est comme s'il était le témoin historique d'une contradiction : celle d'un sujet politique sensible, avide et silencieux (il ne faut pas séparer ces mots) ». Il est donc un acteur « politique », mais un acteur contre le « langage de la politique ».

L'auteur de  Mythologies  estime que les chances pour le discours politique d'échapper à son piège sont rares : «Pour que le discours politique ne soit pas pris dans la répétition, il faut des conditions rares : ou bien qu'il institue lui-même un nouveau mode de discursivité, c'est le cas pour Marx ; ou bien, plus modestement, que, par une simple intelligence du langage - par la science de ses effets propres -, un auteur produise un texte politique à la fois strict et libre, qui assume la marque de sa singularité esthétique, comme s'il inventait et variait ce qui a été dit : c'est le cas de Brecht, dans les Écrits sur la politique et la société ».

Car, chose paradoxale, le langage, qui apparaît ici comme un rempart infranchissable empêchant d'échapper à l'emprise de la politique, est précisément le canal par lequel l'intellectuel passe pour se libérer de la politique et de ses « maux » sous toutes leurs formes.

C'est ce qu'affirme Barthes lui-même lorsqu'il assure que sa lutte d'intellectuel ne peut porter que sur le langage. Le langage est pour lui à la fois poison et antidote. Il est la cause de son aversion pour la lutte politique directe, mais il est en même temps, en tant qu'intellectuel, son moyen de résistance et le terrain même de sa lutte. Et si le langage est le refuge des modèles répétitifs, l'asile du conservatisme, de l'imitation et de l'immobilisme, il ne lui reste alors, en tant qu’écrivain, que la « ruse du langage », car les pouvoirs de libération que recèle la littérature ne dépendent ni de la personne civile, ni de l'engagement politique de l'écrivain — qui n'est jamais qu'un homme parmi les hommes —, ni du contenu doctrinal de son œuvre, mais du travail de déconstruction qu'il opère sur le langage.