Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Everything everywhere all at once, vertigineuse chronique d’un attachement cosmique

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Everything everywhere all at once, vertigineuse chronique d’un attachement cosmique

Dès ses premières images, « Everything Everywhere All at Once » impose un régime visuel d'une densité rare. Le multivers n'y est pas traité comme un puzzle à résoudre ou un spectacle à contempler, mais comme une sensation : débordement, regret, angoisse de la possibilité

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Dans cette nouvelle chronique de « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur « Everything Everywhere All at Once », œuvre foisonnante qui fait du multivers une métaphore de la dispersion contemporaine. Salué pour son inventivité visuelle et sa réflexion sur le nihilisme, le film des Daniels apparaît aussi comme une œuvre ambivalente, dont la profusion formelle peut autant fasciner que masquer les limites de son propos politique et existentiel.

Driss Chouika

« On s’inspire énormément de Vonnegut et de Douglas Adams dans la façon dont ils prennent la science, en poussent l’absurdité à fond, et l’appliquent au multivers. Parce que ça nous semblait être une métaphore parfaite de ce que ça fait d’être vivant en ce moment : exister dans une infinité d’histoires et de récits différents, qui entrent constamment en collision, dans des contradictions et des retournements émotionnels brutaux ».

Daniel Kwan.

Sortie aux Etats-Unis le 8 avril puis au Royaume-Uni le 13 mai 2022, ayant remporté sept de ses onze nominations aux Oscars (Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleure actrice (Michelle Yeoh), Meilleur acteur dans un second rôle (Ke Huy Quan), Meilleure actrice dans un second rôle (Jamie-Lee Curtis), Meilleur scénario original et Meilleur montage, la comédie dramatique absurde « Everything Everywhere All at Once » des réalisateurs Daniel Kwan et Daniel Scheinert, qui mêle des éléments de plusieurs genres, la comédie surréaliste, la science-fiction, la fantaisie, les arts martiaux et réflexion cosmologique sur l'existence, est une œuvre aussi déroutante que célébrée. Cette ambition totale, qui fait sa force apparente, mérite pourtant un examen critique. Car si l'œuvre fascine par sa débauche d'inventivité formelle, elle soulève aussi des questions troublantes sur ce que cette profusion signifie, et également sur ce qu'elle occulte.

VERTIGINEUSE CHRONIQUE D’UN ATTACHEMENT COSMIQUE

Dès ses premières images, « Everything Everywhere All at Once » impose un régime visuel d'une densité rare. Le multivers n'y est pas traité comme un puzzle à résoudre ou un spectacle à contempler, mais comme une sensation : débordement, regret, angoisse de la possibilité. Le duo des « Daniels » transforment l'écran en un champ de forces contradictoires où se télescopent les techniques des genres et des univers. Cette esthétique maximaliste et exubérante, est indissociable du propos même du film : elle incarne la dispersion et l'éparpillement de l'existence contemporaine. Le spectateur se retrouve omnibulé par une vertigineuse chronique d’un attachement cosmique saisissant. Comme l'a expliqué Dan Kwan, le film est une tentative pour capturer « ce sentiment d'être à la traîne » et d'embrasser l'idée que c'est acceptable. Le multiverse devient alors une métaphore de l'expérience numérique, où l'information afflue de toutes parts, où l'attention est sans cesse fragmentée. Les Daniels comparent explicitement l'expérience du film à celle d'Internet. La forme épouse donc le fond dans une adéquation presque parfaite.

Pourtant, cette virtuosité formelle ne passe pas sans poser des problèmes. Le multivers devient ainsi un pur moyen de fructifier de multiples possibilités de secouer le spectateur en le perturbant par une floraison d’effets filmiques. On sent à l'écran un très fort désir de faire jouir par une floraison d’images impressionnantes. Et cela est d’une singularité saisissante. Mais ce désir frôle parfois l'autosatisfaction : le film se regarde lui-même jouer avec ses propres codes, multipliant les clins d'œil et les références jusqu'à l'ivresse. Ainsi, le spectateur risque de se perdre dans cette surenchère, non pas dans le dédale des univers parallèles, mais dans l'excès même de la démonstration.

La dimension philosophique du film est sans doute ce qui a le plus retenu l'attention des critiques et des universitaires. Plusieurs lectures ont souligné la manière dont « Everything Everywhere All at Once » met en scène une confrontation entre deux formes de nihilisme. D'un côté, un nihilisme négatif, incarné par ce trou noir cosmique en forme de bagel qui aspire à l'auto-anéantissement. De l'autre côté, un nihilisme positif, représenté par l'œil globuleux, qui invite à trouver du sens dans l'absurdité même de l'existence.

Mais des analyses plus critiques invitent à voir dans le film d'autres choses qu'une simple leçon de sagesse existentielle. L’une des plus percutantes y décèle une figure d’une sorte de nihilisme ornemental, qui naît lorsque les apparences s'effondrent dans l'insignifiance des actes. Ce n'est pas un hasard si Evelyn tient une blanchisserie, un lieu où l'on lave, où l'on nettoie, où l'on efface les traces. De cette manière, le film paraît mettre en scène la dissolution du rêve américain, cette grande promesse d'accumulation et de progrès qui, poussée à son paroxysme, se retourne en son contraire.

Pourtant, et c'est là que la critique se fait plus incisive, cette dénonciation du rêve américain reste paradoxalement prisonnière de la logique qu'elle prétend dénoncer. Ce constat est peut-être le plus troublant. Car « Everything Everywhere All at Once » est, à bien des égards, un film profondément conservateur, comme l’ont remarqué certains critiques. En fin de compte, la conclusion du film, Evelyn ayant choisi de rester, de réparer sa relation avec sa fille, de faire son ménage et payer impôts, est un plaidoyer pour l'attention au présent, pour la fidélité à l'ordinaire. Ainsi, cette leçon n'est pas dénuée de valeur. Mais elle révèle aussi les limites de l'imaginaire politique du film.

La leçon vaut ce qu'elle vaut. Mais on peut se demander si, à force de tout montrer, partout, tout à la fois, le film ne finit pas par nous faire oublier ce qui résiste à la représentation, ce qui ne peut pas être digéré par l'excès d'images. Malgré tout, « Everything Everywhere All at Once » reste une œuvre cinématographique fascinante et profondément ambivalente. Sa puissance formelle, sa générosité, son inventivité en font un objet cinématographique unique, une déclaration d'amour au septième art. Mais cette même profusion peut être lue comme un écran, une façon d'esquiver les questions vraiment inconfortables que le film soulève pourtant.

FILMOGRAPHIE COMMUNE DES « DANIELS »

« Swiss Army Man » (2016) ; « Everything Everywhere All at Once » (2022).