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« Assaut contre la frontière » au Tribunal des langues - Par Abdelfattah Lahjomri
Le juge se tient devant elle et exige qu’elle parle arabe. Les mots se dispersent, la gorge se noue et la peur gagne. La langue n’est alors plus un moyen de s’exprimer. Elle devient un témoin à charge
Dans sa lecture de l’ouvrage « Assaut contre la frontière » (Gallimard) de l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani, Abdelfattah Lahjomri, titulaire de la chaire de la traduction à l’Académie du Maroc, explore les relations complexes entre langue, identité et appartenance. Intitulé « Le Tribunal des langues », son article montre comment la langue cesse d’être un simple outil de communication pour devenir un critère de reconnaissance sociale un symbole de mémoire et un espace où se croisent les questions du colonialisme, de la migration, de l’intégration et du pouvoir. Et pousse plus loin pour dire comment à l’ère du numérique, les langues dominantes concentrent les textes, les plateformes et les outils, tandis que d’autres sont repoussées vers des zones de silence technologique.

Abdelfettah Lahjomri
Le Tribunal des langues
Dans son ouvrage « Assaut contre la frontière » (2026), Leïla Slimani entre dans une salle d’audience. Mais l’affaire qui l’y attend ne concerne aucun acte qu’elle aurait commis. Elle porte sur une langue que sa bouche ne parvient pas à retrouver au moment où elle en a le plus besoin.
Le juge se tient devant elle et exige qu’elle parle arabe. Les mots se dispersent, la gorge se noue et la peur gagne le corps. La langue n’est alors plus un moyen de s’exprimer. Elle devient le témoin de l’origine, une épreuve d’appartenance et un verdict susceptible d’accorder à l’être humain le droit d’être reconnu ou de le lui retirer.
La narratrice découvre que la perte de l’arabe ne la prive pas seulement de la possibilité de s’exprimer. Elle menace aussi sa capacité à se défendre et place son identité tout entière sur le banc des accusés.
C’est à partir de cet instant de trouble que le texte commence à déconstruire les frontières familières. La frontière ne se situe plus seulement au bord de la mer, sur un passeport ou sur la carte d’un pays. Elle traverse la langue, le nom, le corps, la classe sociale et le regard d’autrui.
L’arabe porte la trace d’une origine blessée et d’une mémoire demeurée inachevée. Le français offre à l’écrivaine un espace d’écriture et de salut, tout en conservant dans ses profondeurs les ombres de la colonisation et les rapports de pouvoir inégaux entre les langues.
Entre une langue qui habite la mémoire mais refuse de répondre et une autre qui donne une voix sans effacer le sentiment d’étrangeté, se construit une identité inquiète. Celle-ci se rapproche de la patrie, puis recule, recherche la reconnaissance tout en résistant à toute identité qui chercherait à l’enfermer.
Une langue placée sous le signe du soupçon
La blessure s’élargit après les attentats du 11 septembre, lorsque certains discours politiques et médiatiques réduisent l’arabe aux images de la violence et de l’extrémisme, transformant une langue tout entière en objet de suspicion.
Certains de ses locuteurs ne craignent alors plus seulement le regard de l’autre. Ils commencent à avoir honte de leur langue, de leur mémoire et de leurs noms.
Le texte de Leïla Slimani oppose à cette réduction une autre image de l’arabe : celle d’une langue de philosophie et de connaissance, de poésie et d’amour, mais aussi d’une pluralité religieuse et culturelle qui a su rassembler les êtres humains avant que les classifications ne viennent les séparer.
La littérature apparaît ici comme un espace où peut être retrouvé ce qui a été perdu. Elle donne un nom à la honte, une voix à la mémoire et rend la parole à ceux que la violence symbolique a poussés au silence.
« Assaut contre la frontière » devient ainsi le récit de l’être humain lorsque sa langue se transforme en destin social et politique. Il raconte également l’identité lorsqu’elle se développe dans une zone troublée, entre la perte, la division et le désir d’être reconnu.
Du cœur de cette expérience individuelle surgit une question douloureuse : comment construire son appartenance entre une langue que l’on a partiellement perdue et une langue qui nous a sauvés du silence sans jamais nous délivrer entièrement de l’exil intérieur ?
L’arabe qui m’habite sans m’appartenir
Les frontières ne commencent pas au bord de la mer et ne s’achèvent pas avec un tampon apposé sur un passeport. Elles se glissent dans la langue, s’installent dans le regard d’autrui et se dissimulent dans la mémoire politique et familiale.
C’est pourquoi Leïla Slimani évoque son rapport à l’arabe, au français, à la darija, à l’amazigh, à l’allemand et à l’espagnol comme si elle reconstituait la vaste géographie de son enfance, une époque où les langues étaient autant de portes ouvertes sur des mondes multiples.
Mais ce « paradis linguistique » ne dure pas. Les voix qui se mêlaient librement durant l’enfance deviennent, avec le temps, des signes de classification. Elles mesurent l’origine, la classe sociale et l’appartenance, assignant chaque individu à une catégorie précise.
C’est de cet univers pluriel que surgit le cauchemar qui poursuit l’écrivaine :
« Je fais souvent le même cauchemar. Un cauchemar terrifiant, dont le décor change sans que l’intensité de la peur diminue. Je me retrouve dans une salle d’audience… Un juge au visage de rat et aux dents branlantes m’ordonne de parler… Je parle très vite, dans la confusion. Je parle en français. Le juge m’interrompt brutalement et me dit : “Nous ne sommes pas en France ici. Parlez arabe.” Les larmes me montent aux yeux et l’angoisse me paralyse. Je me tourne vers l’homme qui se tient à côté de moi, un homme sans visage, mais je sais, comme on sait certaines choses dans les rêves, qu’il ne peut pas m’aider. Je cherche mes mots. Rien ne vient. Je comprends alors que j’ai perdu et que je ne pourrai jamais prouver mon innocence. »
Quand la langue maternelle devient juge
À cet instant, l’arabe abandonne son statut de langue maternelle pour revêtir la robe du juge. Le nom ne suffit plus, pas davantage que l’origine ou les images lointaines conservées par la mémoire. La société réclame une preuve orale et exige que la langue témoigne en faveur de celui qui la parle.
Lorsque la narratrice échoue à retrouver les mots, elle n’a pas le sentiment d’avoir simplement raté une épreuve linguistique. Elle éprouve la sensation d’avoir perdu un procès existentiel. La parole est devenue un certificat d’appartenance et le silence un indice de culpabilité.
La scène donne à cette impuissance une dimension pleinement corporelle. La gorge s’assèche, les mains deviennent moites, les larmes montent et la voix tremble devant une autorité qui ne reconnaît que la langue qu’elle impose.
Le texte ne se contente pas de nommer la honte ou la peur. Il les fait passer dans le corps et permet au lecteur d’en éprouver le poids. La langue devient ainsi une expérience organique et douloureuse, et non une idée abstraite et neutre. Sa perte s’apparente à une forme de nudité devant le tribunal, la société et soi-même.
Pourtant, cette honte ne résulte ni d’une négligence personnelle ni d’un manque d’effort dans l’apprentissage de l’arabe. Elle s’inscrit dans une longue histoire familiale et politique.
Le père est entré à l’école française pendant la période coloniale. Il a trouvé dans la langue du colonisateur un moyen d’ascension sociale. Dès lors, le lien avec l’arabe a commencé à s’affaiblir au sein de la famille, génération après génération.
Leïla Slimani ne juge pas son père, car elle comprend que son choix ne s’est pas formé dans le vide. Il a été façonné par une institution coloniale qui a élevé une langue au rang de langue du pouvoir tout en repoussant les autres vers les marges.
Le père a choisi la voie de la réussite qui s’offrait à lui. Plus tard, ses enfants ont payé le prix de ce choix en perdant une partie de leur mémoire linguistique.
Le prix linguistique de l’ascension sociale
La perte apparaît ici sous sa forme la plus amère. Le français a offert à la famille une position sociale et des perspectives plus larges, mais il lui a pris, en retour, une part de son lien avec l’arabe.
Le français n’est donc pas présenté comme un ennemi clairement identifiable, pas plus que l’arabe n’est transformé en paradis perdu dépourvu de contradictions.
Le français porte en lui les possibilités de l’écriture, de l’ascension sociale et de l’émancipation. Mais il conserve également les traces de la domination et de la rupture.
L’arabe préserve la mémoire des origines et de l’intimité. Pourtant, il apparaît parfois comme une autorité qui exige de ses enfants ce qu’elle ne leur a pas donné la possibilité de posséder.
Entre les deux langues se construit une relation complexe. Elles donnent et reprennent, ouvrent des portes tout en laissant derrière elles un vide. Elles transforment la réussite elle-même en une expérience traversée par la perte.
Parle arabe pour que nous croyions que tu es des nôtres
L’enfance de Leïla Slimani s’ouvre sur une maison où cohabitent de nombreuses langues, comme si chacune possédait sa propre pièce et conservait une mémoire qui ne ressemble à aucune autre. La darija arrive avec la voix de la grand-mère et de la nourrice, chargée de rires, de récits et de détails de la vie quotidienne. Le français occupe la maison et l’école, imposant sa présence dans l’enseignement, les livres et les ambitions. L’amazigh porte l’odeur du village et les voix des travailleurs, tandis que l’allemand ramène à la grand-mère les ombres d’un passé lointain. L’espagnol, lui, entre avec l’été, la mer et la légèreté des vacances.
L’enfant ne perçoit dans cette diversité ni conflit ni hiérarchie. Elle entend les voix cohabiter comme cohabitent les jeux, les visages et les souvenirs. Chaque langue est une fenêtre, et le monde lui semble d’autant plus vaste que ses intonations se multiplient.
Mais le temps finit par altérer l’innocence de cette scène. L’enfant grandit et découvre progressivement que la société n’écoute pas toutes les langues de la même oreille. Certaines entrent dans les institutions la tête haute, tandis que d’autres restent sur le seuil.
La darija conserve sa chaleur, son lien avec l’humour et la poésie, mais se heurte à une école et à une administration qui refusent de lui accorder une pleine légitimité. L’amazigh porte la mémoire de la terre et les voix de vastes communautés, mais demeure longtemps en marge de la reconnaissance. L’arabe classique revêt la solennité du sacré et de l’officiel, se rapprochant davantage de la tribune et du livre que de la vie intime.
Le français, en revanche, entre en scène avec l’assurance d’une langue qui connaît parfaitement sa place : celle de l’école, de la classe sociale, de la réussite et du privilège.
La langue comme marqueur social
Le texte révèle ici que la langue ne produit pas seule sa propre valeur. L’école, l’administration, le marché et les élites interviennent pour conférer du pouvoir à une langue et en abandonner une autre dans les marges. Les institutions ne mesurent ni la beauté d’un idiome ni la profondeur de sa mémoire. Elles évaluent les portes qu’il permet d’ouvrir, les possibilités qu’il offre et la classe sociale ou le statut qu’il désigne.
C’est pourquoi le français possède, dans l’expérience de Leïla Slimani, deux visages contradictoires. Il élève celui qui le maîtrise dans la hiérarchie sociale et lui procure la reconnaissance, mais creuse entre lui et sa mémoire première une distance difficile à combler. Il ouvre la voie vers le monde tout en repoussant vers l’arrière une partie de la patrie intérieure.
L’illusion de l’innocence linguistique s’effondre ainsi. Dès que la langue pénètre dans le champ du pouvoir, elle perd sa neutralité. Elle devient un signe social, une preuve de l’origine, une clé permettant d’entrer ou une raison d’être tenu à l’écart.
L’individu ne choisit pas toujours la place que sa langue lui assigne. L’école la choisit parfois pour lui, la classe sociale l’impose et le regard collectif la consolide. Il peut suffire de prononcer un seul mot pour que les autres enferment le locuteur dans une catégorie préétablie. Une simple intonation peut également réveiller chez celui qui écoute toute une histoire de préjugés.
Le visage avant les mots
Le paradoxe atteint son paroxysme lorsque Leïla Slimani arrive en France. Elle entre dans ce pays en portant sa culture dans sa mémoire et en parlant sa langue comme si elle l’avait habitée depuis l’enfance. Elle s’attend à y retrouver une part familière d’elle-même. Elle découvre pourtant que les traits du visage ont précédé son histoire et que le corps est arrivé au tribunal avant les mots.
Les autres la voient comme une Arabe avant même d’entendre son français. Face au pouvoir du regard, l’idée d’une intégration culturelle totale s’effondre. Elle maîtrise la langue, a lu la littérature et connaît les références culturelles, mais son visage demeure, aux yeux de certains, un document plus puissant que tout le reste.
Son français la protège dans une certaine mesure, car elle le parle sans accent susceptible de la ranger immédiatement dans la catégorie de l’immigrée pauvre. La langue lui ouvre une porte qui ne s’ouvre pas aussi facilement pour d’autres. Mais cette protection révèle en même temps l’ampleur de la violence dissimulée derrière l’ordre linguistique.
Le migrant qui bute sur les mots ou dont la voix porte un accent arabe ne rencontre pas seulement des difficultés de communication. Il affronte également la moquerie, la méfiance et le mépris. La prononciation devient ainsi une épreuve sociale, l’accent une carte d’identité, et la société accorde un privilège à celui qui parvient à effacer de sa voix les traces de son origine.
Quand l’arabe devient suspect
Puis survient le 11 septembre, et la nature de la blessure change. L’arabe n’est plus seulement confronté aux faiblesses du système éducatif ou aux conflits de classes. Les discours politiques et médiatiques le poussent dans le box des accusés.
La violence lui est accolée, les images de l’extrémisme l’assiègent, et sa sonorité devient, dans l’imaginaire collectif, un signal d’alarme avant même de porter un sens. La langue ne transmet plus un poème, un récit ou une pensée. Aux yeux de beaucoup, elle se transforme en indice sécuritaire, en signe qui appelle immédiatement la peur et la suspicion.
Le texte de Leïla Slimani résiste à cette réduction et restitue à l’arabe les visages que ces discours ont tenté d’effacer. Il rappelle la langue de la traduction et de la philosophie, celle des villes méditerranéennes traversées par les religions et les cultures, mais aussi la langue de l’art, de l’amour et de la joie.
Il rappelle au lecteur que cet idiome, réduit par les médias à l’image du danger, a porté des siècles de savoir, de brassage et d’innovation. Lorsque la politique enferme l’arabe dans la violence, elle ne déforme pas seulement l’image d’une langue. Elle efface une mémoire entière et pousse ceux qui l’aiment à dissimuler leur attachement, comme si en être fier constituait une accusation dont il faudrait se défendre.
À ce stade, le texte dépasse l’histoire d’une écrivaine partagée entre plusieurs langues. Il montre comment la société transforme la langue en échelle sociale, comment la politique place un idiome tout entier sous le signe du soupçon et comment l’être humain se trouve contraint de défendre son droit à aimer la langue qui l’habite.
De ces contradictions surgit une question tranchante : que reste-t-il de la liberté individuelle lorsque les autres déterminent notre valeur à partir de notre intonation, lisent notre histoire sur notre visage et exigent chaque jour que nous prouvions que notre langue n’est pas un crime ?
Le français : butin ou impasse ?
Leïla Slimani refuse d’adopter face au français la posture de celle qui devrait s’excuser. Elle ne le considère pas comme un péché hérité de la colonisation et ne le traite pas comme un territoire interdit qu’il faudrait restituer à ses premiers propriétaires.
Elle sait que l’être humain ne choisit pas sa langue comme il choisit un vêtement dans son armoire. La famille dépose les premiers mots dans sa bouche, l’école façonne sa voix, l’histoire lui ouvre une langue et lui en ferme une autre, puis la migration vient réorganiser les langues au sein de sa mémoire.
C’est ainsi que le français lui est parvenu, chargé d’une histoire qu’elle n’a pas créée, avant de devenir, avec le temps, sa langue d’écriture, de pensée et d’accès au monde.
Mais une langue entrée dans un pays avec le colonisateur ne demeure pas éternellement sa prisonnière. L’écrivain s’en empare, démonte son système, y plante sa mémoire et charge ses mots de voix qu’ils n’avaient jamais connues auparavant.
Les noms de villes lointaines entrent dans ses phrases. Les rythmes de la mère et de la grand-mère se glissent dans ses intonations. Des expériences qui ne sont nées ni à Paris ni dans les manuels scolaires français viennent s’installer dans ses constructions.
La langue perd alors son ancien statut de propriété. Le français n’appartient plus exclusivement à la France. Il devient un espace que chacun élargit en l’utilisant pour écrire et en y laissant la trace de sa propre existence.
Le mythe de la langue pure
Leïla Slimani dépasse ainsi l’illusion de la « langue pure ». Le français, que certains cherchent à protéger derrière de hautes murailles, a toujours vécu d’emprunts et de mélanges. Il a accueilli des mots arabes et wolofs ainsi que des voix venues de multiples horizons, qui ont fini par intégrer son tissu quotidien.
Les langues ne vivent pas dans des chambres stériles et ne restent pas vivantes en fermant leurs portes. Elles grandissent au contact des autres, se renouvellent par les passages et empruntent ce qui leur permet de nommer le monde d’une manière nouvelle.
Le discours sur la pureté linguistique sert donc davantage la peur de l’autre qu’il ne sert la littérature. Car la littérature commence souvent au moment où les frontières se fissurent et où les voix se rencontrent.
Le texte ne permet pourtant pas que la célébration de l’hybridité se transforme en un hymne rassurant. La pluralité linguistique n’accorde pas à tous la même liberté.
Celui qui maîtrise le français, l’arabe et l’anglais peut vivre cette pluralité comme une ouverture et un capital culturel lui donnant accès aux écoles, aux voyages et aux emplois. Mais un autre enfant peut la vivre comme une perte, lorsque l’école le pousse à oublier la langue de sa maison, que les élites lui enseignent que la langue de sa famille vaut moins que les autres, puis que le système lui demande de lui être reconnaissant de lui avoir offert la langue de la réussite.
L’hybridité ne ressemble plus alors à une aventure esthétique. Elle apparaît comme un déracinement silencieux, accompli au nom de l’éducation et de l’ascension sociale.
Une liberté inégalement partagée
Il ne suffit donc pas de célébrer la multiplicité des langues et de la présenter comme une richesse. Il faut se demander qui possède le droit de passer librement de l’une à l’autre, et qui reste perdu entre elles après avoir abandonné sa première langue sans jamais maîtriser complètement la seconde.
Qui peut transformer cette pluralité en voyage, en écriture et en privilège ? Qui en paie le prix par le silence, la honte et le sentiment d’infériorité ?
À partir de cette interrogation, le texte quitte la vision romantique du mélange linguistique et entre directement au cœur du politique. La pluralité ne devient pas une force par la simple coexistence de plusieurs langues au sein d’une société.
Elle exige une école qui ne punisse pas la langue de la maison, des institutions qui ne réduisent pas l’intelligence à la maîtrise d’un seul idiome et un marché qui ne transforme pas certaines langues en clés de l’ascension sociale tout en abandonnant les autres au statut de signes de pauvreté et de marginalité.
Lorsque cette justice fait défaut, l’hybridité conserve deux visages contradictoires. Elle offre aux privilégiés une ouverture nouvelle, mais laisse les autres face à une mémoire amputée et à une langue incapable de défendre ses propres droits.
La multiplicité des langues cesse alors d’être une promesse de liberté. Elle devient un privilège social supplémentaire, distribué par la société à ceux qui possèdent déjà les moyens d’y accéder.
Quand la machine traduit les mots et que le voyage se perd
Par ce choix, la langue quitte le dictionnaire pour entrer dans l’expérience humaine. Elle n’est plus un simple outil servant à transmettre des idées, mais devient une manière de voir le monde et une mise à l’épreuve de la relation que l’être humain entretient avec celui qui diffère de lui.
Chaque langue nouvelle ouvre une fenêtre qui ne donne pas seulement sur des mots. Elle révèle un autre système de pensée, un rythme de vie différent et une manière singulière de nommer les choses et de les comprendre.
C’est pourquoi Leïla Slimani considère l’apprentissage d’une langue étrangère comme une leçon d’humilité avant d’y voir une compétence supplémentaire à inscrire sur un curriculum vitae. Lorsqu’une personne s’exprime dans une langue qu’elle ne maîtrise pas entièrement, elle perd une part de son autorité habituelle. Elle cherche un mot qui lui échappe, commence une phrase avant de se raviser et s’en remet à la patience de celui qui l’écoute.
Elle éprouve alors sa vulnérabilité sans pouvoir la dissimuler. Elle apprend que l’erreur ne diminue en rien son humanité et que la compréhension exige parfois de la lenteur, de la bienveillance et de l’attention. La langue étrangère libère ainsi le locuteur de l’illusion de la maîtrise et le rend plus disposé à accepter la fragilité des autres lorsqu’ils trébuchent devant lui de la même manière.
Traduire sans effacer l’autre
C’est de cette vulnérabilité que naît la valeur de la traduction. Le traducteur ne transporte pas les mots d’une rive à l’autre comme des marchandises entre deux ports. Il pénètre dans une région étrangère, prête l’oreille à ce qui ne s’accorde pas immédiatement avec ses habitudes, puis cherche un passage capable de préserver à la fois la proximité et l’étrangeté du sens.
La traduction l’oblige à ralentir, à remettre en question ce qui paraît évident et à accepter que certains mots dissimulent une histoire qu’aucun équivalent isolé ne peut restituer. Elle devient alors un exercice consistant à s’approcher de l’autre sans l’absorber, à le comprendre sans l’effacer.
C’est pour cette raison que le texte défend la pluralité des langues. Chaque idiome ordonne le monde à sa manière et donne à l’expérience des noms qu’une autre langue peut ignorer. Lorsque les langues se multiplient, aucune ne peut plus prétendre monopoliser le sens ni posséder à elle seule la totalité de la vérité.
La diversité linguistique préserve pour l’être humain la possibilité d’observer le monde sous plusieurs angles. Elle empêche celui-ci de se refermer sur un dictionnaire unique, une seule voix et un imaginaire uniforme.
L’intelligence artificielle et la promesse de l’immédiateté
L’intelligence artificielle entre alors dans ce paysage, porteuse d’une promesse de rapidité et de facilité. Elle traduit en quelques secondes, réduit les distances et ouvre aux lecteurs l’accès à des textes qu’ils ne pouvaient auparavant découvrir.
Mais la rapidité entraîne aussi sa propre perte. La traduction risque de devenir un simple bouton sur lequel on appuie, et la langue un service instantané. Peu à peu disparaissent l’hésitation qui poussait le traducteur à écouter et l’émerveillement qui naissait de la découverte qu’un seul mot pouvait contenir un monde entier.
Le problème ne réside pas dans la technologie elle-même. L’outil peut élargir les capacités humaines et permettre un accès plus vaste à la connaissance. Le danger commence lorsque l’être humain réduit la langue à un résultat tout fait et oublie qu’elle est aussi une mémoire, une relation et une expérience.
La machine peut proposer rapidement un équivalent, mais elle ne vit pas le désarroi de celui qui cherche ses mots. Elle ne porte pas sa nostalgie et ne ressent pas le poids d’un nom lorsqu’il disparaît dans une langue pour réapparaître dans une autre. Lorsque l’être humain s’habitue à atteindre le sens sans accomplir le voyage, il risque de perdre une part de la patience qui rend possible une véritable compréhension.
La fracture numérique entre les langues
La dimension politique de la question apparaît lorsque le marché décide quelles langues méritent de bénéficier des données, des financements et d’une présence numérique. Les langues dominantes concentrent les textes, les plateformes et les outils, tandis que d’autres sont repoussées vers des zones de silence technologique.
Toute langue qui ne trouve pas sa place dans le monde numérique perd une partie de sa capacité à se transmettre dans l’avenir. La question ne concerne donc plus seulement le confort de l’utilisateur. Elle porte sur ceux qui ont le droit d’apparaître, sur les langues que la machine est en mesure d’apprendre et sur les personnes contraintes d’abandonner leur propre idiome pour entrer dans leur époque.
La défense de la pluralité linguistique devient ainsi une question de justice. La survie d’une langue ne dépend pas uniquement de l’amour que lui portent ses locuteurs. Elle exige un enseignement, des financements, une présence dans les technologies ainsi qu’une place dans les médias et dans la production du savoir.
Lorsque chaque langue bénéficie d’une chance équitable de vivre, le monde ne devient pas seulement plus diversifié. Il devient également plus juste. Car la disparition d’une langue ne signifie pas simplement la perte de quelques mots. Elle entraîne l’extinction d’une mémoire entière et d’une manière unique de comprendre l’être humain et le monde.
La langue maternelle qui ne m’a pas enfantée
Dans le texte de Leïla Slimani, la langue ne demeure pas à l’extérieur de l’être humain comme un outil qu’il saisirait lorsqu’il souhaite parler avant de le reposer. Elle entre dans sa mémoire, habite son corps et influence à la fois la perception qu’il a de lui-même et la manière dont les autres le regardent.
Chaque langue porte une empreinte différente. L’arabe rappelle une origine lointaine et une appartenance demeurée inachevée. Le français offre un espace d’écriture, de salut et de reconnaissance, tout en restant lié à l’histoire coloniale et à la hiérarchie qui a élevé certains idiomes au-dessus des autres. La darija, quant à elle, ramène le sujet à l’enfance, aux voix de la maison, au rire de la grand-mère et à la proximité charnelle des détails de la vie quotidienne.
Au cœur de cette pluralité, le sujet n’est pas confronté à un choix simple entre l’arabe et le français, entre la patrie et le monde ou entre les racines et le passage. Il circule entre toutes ces directions et porte de chacune une part qu’aucune autre ne peut supprimer.
La question de l’identité quitte ainsi les oppositions toutes faites pour pénétrer dans une zone plus troublée. La mémoire y côtoie la perte, l’intimité se mêle à l’étrangeté, et le désir d’appartenir se heurte à la crainte que cette appartenance n’enferme l’être humain dans une représentation unique.
L’écriture comme espace de négociation
Dans cet espace étroit, la littérature ouvre une autre voie. Elle n’offre pas au sujet une identité définitive et ne rompt pas son lien avec son histoire. Elle lui permet plutôt de réexaminer son rapport à la langue, à la mémoire et à l’appartenance.
Le sujet écrit sa blessure, puis l’observe à une distance qui lui permet de la comprendre. Les langues en conflit entrent dans le texte, et l’écriture devient le lieu où la mémoire négocie avec la perte. Plusieurs idiomes peuvent y cohabiter sans que l’un exige la disparition de l’autre.
À travers cet espace, l’expérience individuelle rejoint des interrogations plus vastes. La colonisation apparaît dans la répartition inégale de la valeur entre les langues. La classe sociale se révèle dans la possibilité de maîtriser la langue de la réussite. L’islamophobie surgit lorsque l’arabe devient un signe de suspicion. L’exil se manifeste lorsque l’être humain porte sa patrie dans sa mémoire sans parvenir à lui donner une voix entière.
Cependant, la célébration de l’hybridité et du cosmopolitisme ne suffit pas à comprendre cette pluralité. Une personne peut maîtriser le français, l’arabe et l’anglais, et circuler entre ces langues comme dans un capital culturel qui lui ouvre les portes des établissements scolaires, des voyages et du marché du travail.
Une autre peut perdre la langue de sa maison sous la pression de l’école et du marché, tout en restant étrangère à l’intérieur de la langue qui lui a été imposée. La première vit la pluralité comme une ouverture. La seconde l’éprouve comme un déracinement silencieux.
La liberté linguistique, une question de justice
La défense de la diversité linguistique impose donc d’interroger les conditions de l’enseignement, les rapports de classe et les mécanismes de reconnaissance sociale. La liberté linguistique ne se réalise pas par la seule coexistence des langues. Elle devient effective lorsque celles-ci disposent de possibilités comparables de vivre, d’apparaître et de se perpétuer.
De ce point de vue, Leïla Slimani ne présente pas la langue comme une demeure sûre dans laquelle l’être humain pourrait se réfugier chaque fois qu’il se sent étranger. Elle la montre comme un espace de tension qui conserve la mémoire tout en révélant sa perte, qui accorde la reconnaissance tout en rappelant son prix, et qui ouvre la voie vers le monde tout en laissant en suspens la question des origines.
De cette tension naît l’ultime interrogation : comment vivre entre plusieurs langues sans que l’une devienne un juge et que l’autre se transforme en exil ? Et comment l’écriture peut-elle offrir un espace d’appartenance plus vaste sans exiger de l’être humain qu’il renonce à ses contradictions ?
À méditer, et une prochaine réflexion.