Toute épreuve est une opportunité

5437685854_d630fceaff_b-

2170
Partager :

 

''Chroniques de confinement '', c’est sous ce titre que Fathallah Oualalou édite dans les publications de Policy Centre for the New South PCNS sa réflexion sur la pandémie de Covid-19, ses effets et ses conséquences ainsi que les différentes perspectives, bonnes ou mauvaises, sur lesquelles elle ouvre le monde. L’un des meilleurs économistes de sa génération, pendant longtemps une des figures de proue de l’opposition socialiste au Maroc, ministre de l’Economie et des Finances dans le gouvernement de l’alternance consensuelle, Fathallah Oulalou est aujourd’hui surtout Senior Fellow au PCNS. C’est là qu’il a mené et publié «La mondialisation et nous, le sud dans le grand chamboulement », un ouvrage qui se présente comme la pièce maitresse de son œuvre et le couronnement d’une carrière politique et universitaire qui affiche à son compteur six décennies de réflexion et d’action. La chronique que publie en exclusivité le Quid, « toute épreuve est une opportunité », est « en guise d’introduction » à ses chroniques sur et pendant la pandémie dont le lecteur trouvera le lien en bas de page. 

En février 2020, j’ai publié un livre, « La mondialisation et nous », dans lequel j’ai analysé la place du sud dans les grands chamboulements que connaît cette mondialisation1.

Les mots clés des quatre chroniques contenues dans le présent cahier : vulnérabilité / fragilité / chamboulement / incertitude / imprévisibilité / sidération / régionalisation / relocalisation / santé / environnement / équité / réputation / épreuves / opportunités sont ceux qui sont revenus récurremment   sous la plume de tous les analystes, ceux de la crise COVID-19 ou ceux du confinement qu’elle a imposé à la planète et de ses conséquences économiques.

Depuis le début du siècle, le monde a subi trois déstabilisations majeures : un séisme géopolitique (11 septembre 2001) qui a révélé l’existence d’antagonismes d’ordre identitaire, culturel voire religieux, une crise financière et économique (de 2008) qui a modifié les rapports de force entre les grandes puissances - au détriment de l’Europe – et, aujourd’hui, une crise sanitaire à l’origine d’un effondrement généralisé de l’activité économique et des systèmes productifs.

Deux décennies de bouleversements donc, mais marquées par l’apparition de trois tendances nouvelles : la montée en puissance de l’Asie, le dynamisme des forces motrices représentées par les technologies numériques et une nouvelle bipolarisation économique du monde autour des Etats-Unis et de la Chine. La crise du COVID-19 a été à la fois un révélateur et un accélérateur de ces tendances.

Si la crise de 2008 avait permis au départ l’élargissement de la sphère de la concertation, avec notamment la création du G20, ses conséquences ont surtout favorisé les comportements d’introversion des pays et la montée des populismes et des conservatismes. Les Etats-Unis eux-mêmes, première puissance mondiale pourtant, ont commencé à se désengager progressivement du Moyen-Orient et de l’Europe et à s’éloigner du multilatéralisme (Accord de Paris sur le climat, Accord sur le nucléaire avec l’Iran, UNESCO, OMS) et du respect de la légalité internationale (le conflit israélo-palestinien).

En progressant, la mondialisation se complexifie et le monde devient plus incertain. Dans les années 1980-1990 déjà, le retour en force du néo- libéralisme et la disparition de l’URSS l’avaient déstabilisé. Les règles de la gouvernance mondiale telles qu’elles ont été établies au lendemain de la Seconde guerre mondiale ont perdu progressivement de leur pertinence.

Quelles conséquences sur notre planète peut-on attendre de la crise sanitaire actuelle ? Elle pourrait, comme les crises de 1929 (le fascisme et une guerre mondiale) et de 2001 et 2008 (montée des populismes et régressions sociales et culturelles), favoriser le retour des « forces du mal ». Mais elle pourrait aussi aboutir, ce qu’il faut espérer, à un élan des « forces du bien », comme au lendemain de la Seconde guerre mondiale (pluralisme politique et économique, décolonisation et équilibre entre les forces géopolitiques).

Le monde a, en effet, besoin de sérénité et de cohérence. Et, pour cela, de la réhabilitation du multilatéralisme et de l’approche de la concertation. A court terme pour répondre à la contrainte sanitaire et juguler l’effondrement des systèmes productifs. A moyen terme pour trouver une solution à l’accumulation des dettes des pays pauvres et en développement qui ne peuvent recourir ni au recyclage de leurs banques centrales à l’instar des pays développés, ni mutualiser leurs plans de relance à l’image des pays de l’UE (selon les données actualisées du FMI début juillet 2020, la PIB de l’Afrique subsaharienne connaîtra durant cette année une contraction de 3,2%).

Aux niveaux internes, la crise conduira à des remises en cause du libéralisme excessif et à des changements dans les rapports entre les sociétés et les Etats. Celles-ci appellent ceux-là à retrouver leurs fonctions de protecteurs et de stratèges. Le retour au keynésianisme doit être cependant sélectif et conduire à des refondations des politiques publiques pour qu’elles puissent répondre aux exigences de partage sur le plan social et, à long terme, de préservation de l’environnement.

C’est dire que l’épreuve de la crise peut être stimulante. Elle peut s’ouvrir sur des opportunités pour construire un nouvel ordre mondial, celui qui n’a pas été institué sur le plan géopolitique à la fin de la guerre froide, ou encore sur le plan géoéconomique au lendemain de la crise de 2008. Un ordre qui reconnaît la force et la profondeur des interdépendances entre les pays. Et une nouvelle gouvernance assise sur une base plus large, multipolaire impliquant des refondations, voire des mutations qui introduisent de nouvelles priorités dans les politiques économiques (préservation de la vie, meilleure distribution des ressources et des revenus et sauvegarde de l’environnement) et de nouveaux paradigmes dans l’économie politique : à côté de l’efficience, la solidarité, à côté du court terme, le long terme, à côté de l’intérêt pour le présent celui pour l’avenir, à côté des besoins individuels et subjectifs les besoins collectifs et objectifs et, enfin, à côté de la croissance, le partage. Ainsi, la sortie de la crise de la COVID-19 pourrait conduire non seulement à en contenir les effets négatifs, mais aussi à créer un avenir porteur d’un nouveau monde. Réhabiliter la concertation internationale implique que les pays reconnaissent que l’interdépendance, certes complexe, est devenue une réalité partagée par tous et doit mener à une gestion concertée des « biens communs » à toute l’humanité que sont la santé, l’équité ou encore le climat. C’est au nom de cette interdépendance que les deux plus grandes puissances mondiales, Etats- Unis et Chine, doivent aussi s’accepter et que chacune d’elles fasse l’effort de reconnaître la spécificité de l’autre au niveau de son mode d’existence. Le monde s’oriente ainsi vers une nouvelle forme de « coexistence pacifique » qui n’est pas sans rappeler celle des années 1960 et 1970. S’accepter mutuellement, c’est reconnaître les interdépendances, c’est coopérer pour gérer les moments difficiles et les dossiers complexes.

Dans cette refondation nécessaire, l’Afrique doit avoir sa place. Sa démographie dynamique est une opportunité à la fois pour elle-même et pour le reste du monde - vieillissant. Elle est déjà objet de convoitises de la part des grandes puissances, mais la compétition entre ces dernières n’exclut pas là aussi la nécessité pour elles, dans leur propre intérêt, de combattre la pauvreté et l’insécurité dans ce continent.

Contrairement à certaines affirmations, la crise de la COVID-19 ne débouchera pas sur un mouvement de retour sur la mondialisation. Elle en a même, paradoxalement, favorisé son renforcement. Elle a exacerbé la compétition entre les deux grands, une compétition hier seulement commerciale, aujourd’hui également sanitaire et demain surtout technologique. Elle a contribué à l’accélération du dynamisme des nouvelles technologies : le confinement a en effet transformé les rapports avec le numérique et a donné un élan au travail et à la formation à distance, au risque de voir s’élargir les fractures sociales et spatiales.

Mais la crise a révélé les faiblesses de cette mondialisation devenue source de fragilité, d’imprévisibilité et de sidération. Elle doit être corrigée pour devenir plus équilibrée, plus partagée et être au service des biens communs de l’humanité.

Cette approche de partage doit se traduire par un cheminement du monde vers une multipolarité. A côté de la Chine (l’Asie) et des Etats-Unis (l’Amérique), l’Europe doit prendre conscience de la nécessité de se positionner en créant  un troisième pôle solidaire avec l’Afrique qui permettrait à la Méditerranée de retrouver sa centralité perdue.

Si la crise de 2020 a entraîné des interruptions et altérations dans les chaînes de valeurs mondiales, elle a également permis aux proximités et aux solidarités régionales de devenir les assises de souverainetés et d’autonomies nouvelles. C’est dans ce cadre que l’UE doit concevoir le mouvement de relocalisation dont il est question. Il est nécessaire pour les Européens d’adhérer à une logique de « re- régionalisation » dans le cadre d’une verticale regroupant l’Afrique et l’Europe, avec la Méditerranée en son cœur pour participer à l’émergence d’une multipolarité partagée.

Le Maroc, relais entre l’Afrique et l’Europe, devra intégrer cette logique. Les réponses qui seront apportées aux contraintes nées de la nouvelle crise contribueront à enrichir son nouveau modèle de développement.

C’est cette logique qui a présidé à la rédaction des quatre chroniques de confinement :

  1. Unereprésentationdelamondialisation :vulnérabilitéet chamboulements ;

  2. Mondialisation avancée et imprévisibilité ;

  3. Par-delà la sidération ;

  4. Capitaliser sur les « bonnes réputations ».

(7 juillet 2020)

La mondialisation et la pandémie : Chroniques de confinement 

1 « La mondialisation et Nous, le Sud dans les grands chamboulements » - La Croisée des Chemins. 2020. fait partie d’une trilogie comprenant deux autres ouvrages : « La Chine et nous ». La Croisée des Chemins 2017 et « La Crise économique et financière et nous (en arabe). Centre Culturel Arabe. 2009