Trump, Pékin et les ambitions asiatiques : l’Asean au cœur du nouvel équilibre mondial – Par Hassan Zakariaa

Trump, Pékin et les ambitions asiatiques : l’Asean au cœur du nouvel équilibre mondial – Par Hassan Zakariaa

Le président américain Donald Trumpl prononce un discours devant le personnel de la marine américaine à bord du porte-avions USS George Washington de la marine américaine, à la base navale américaine de Yokosuka, le 28 octobre 2025. (Photo de Philip FONG / AFP)

1
Partager :

Par Hassan Zakariaa avec MAP et AFP

Le 47e sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean), tenu à Kuala Lumpur, s’est achevé sur fond d’intense activité diplomatique. Présence remarquée de Donald Trump, appels chinois à une coopération scientifique accrue, signaux d’apaisement entre Pékin et Tokyo, ou encore négociations économiques entre le Canada et la région : l’Asean s’affirme plus que jamais comme un carrefour stratégique du XXIe siècle, où se redessine la carte du pouvoir mondial.

Entre diplomatie spectaculaire et rivalités feutrées

À Kuala Lumpur, la vedette incontestée fut Donald Trump. Fidèle à son style ostentatoire, le président américain a monopolisé l’attention dès sa descente d’avion, improvisant quelques pas de danse devant des artistes malaisiens. Mais derrière la mise en scène, Washington avançait ses pions : coopération renforcée avec quatre pays d’Asie du Sud-Est sur les terres rares, ces minerais cruciaux pour les technologies de pointe, et signature d’un cessez-le-feu entre la Thaïlande et le Cambodge.

Cette offensive diplomatique dans ce qui est devenu le nouveau centre du monde, s’inscrit dans une stratégie américaine de diversification des approvisionnements et de réduction de la dépendance envers la Chine, son grand rival sur la scène international. Un objectif également partagé par Tokyo, qui cherche ses équilibres, en concluant avec Washington un accord-cadre sur la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Paraphé à Tokyo, ce partenariat engage les deux alliés à coopérer sur la cartographie des gisements, le recyclage et la transparence des marchés. Derrière ces signatures, une réalité : la guerre économique autour des ressources stratégiques se mondialise.

La Chine pivot de la région

La Chine, de son côté, a montré qu’elle restait la force pivot de la région. Pékin a signé avec l’Asean une version révisée de leur accord de libre-échange, renforçant un partenariat commercial qui a atteint 771 milliards de dollars en 2024. Le Premier ministre chinois Li Qiang a insisté sur la nécessité pour la région de "résister ensemble aux interférences extérieures" et de bâtir "un avenir partagé de prospérité".

Mais la compétition se joue aussi sur le terrain de l’innovation. Li Qiang a appelé les dirigeants de l’Asean, du Japon et de la Corée à renforcer leur coopération scientifique et technologique, notamment dans l’intelligence artificielle, la robotique et la biomédecine. La Chine entend placer la recherche et les technologies vertes au cœur de son prochain plan quinquennal (2026-2030), ambitionnant de devenir la locomotive régionale de l’économie numérique et durable.

Sur le plan diplomatique, Pékin a multiplié les gestes d’ouverture. Le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a salué les "signaux positifs" du nouveau gouvernement japonais dirigé par Sanae Takaichi, première femme à la tête du Japon, qui a adouci son ton envers la Chine. Dans le même temps, Wang Yi a appelé à un effort conjoint avec Washington pour "stabiliser durablement" les relations bilatérales, à travers de nouveaux échanges de haut niveau et le respect mutuel. Un signe que, malgré les tensions commerciales, Pékin cherche à éviter une confrontation frontale.

Donald Trump, en quête, lui, de nouveaux succès diplomatiques à l’approche d’une année électorale cruciale, s’est employé à afficher des résultats tangibles : accords économiques, médiations régionales et promesse d’une rencontre prochaine avec Xi Jinping en Corée du Sud, en marge du sommet de l’APEC. Une rencontre très attendue, qui pourrait marquer un tournant dans la rivalité sino-américaine.

L’Asean, entre élargissement, crises internes et nouveaux équilibres

Parallèlement à ce jeu d’influences, l’Asean poursuit sa propre trajectoire. Le Timor oriental a officiellement rejoint l’organisation, devenant son onzième membre. Pour Xanana Gusmão, Premier ministre du jeune État, cette adhésion représente une "affirmation historique" pour un pays longtemps marginalisé. Cette expansion conforte l’ambition de l’Asean de devenir un acteur pleinement représentatif de l’Asie du Sud-Est dans sa diversité politique et économique.

Mais la cohésion interne reste fragile. La crise birmane demeure le principal échec du bloc. Depuis le coup d’État de 2021, l’Asean peine à imposer son plan de paix en cinq points. Si l’organisation envisage de nommer un envoyé spécial permanent pour la Birmanie, la situation reste bloquée : les dirigeants de la junte sont exclus des réunions, et les combats se poursuivent. La division des États membres sur la manière d’aborder la question birmanne illustre les limites structurelles d’une organisation attachée à la non-ingérence.

Sur le front géopolitique, les Philippines s’apprêtent à prendre la présidence de l’Asean en 2026. Le pays devra gérer plusieurs dossiers brûlants : la poursuite des négociations commerciales régionales, la rivalité sino-américaine, et surtout le différend en mer de Chine méridionale. Pékin revendique presque la totalité de cette zone stratégique, au grand dam de ses voisins membres de l’Asean – notamment le Vietnam, la Malaisie et les Philippines – qui dénoncent des incursions régulières. Les tensions entre Manille et Pékin, alimentées par des incidents maritimes, devraient rester un sujet explosif dans les mois à venir.

Le Canada dans la course

Au-delà de ces enjeux régionaux, la présence de nouveaux acteurs souligne la portée mondiale du sommet. Le Canada, représenté par son Premier ministre Mark Carney, a annoncé l’accélération des négociations d’un accord de libre-échange avec l’Asean, qui pourrait injecter 1,5 milliard de dollars dans l’économie canadienne et ouvrir un marché de 700 millions de consommateurs. Ottawa, qui vient de conclure un accord bilatéral avec l’Indonésie, entend doubler ses exportations vers l’Asie au cours de la prochaine décennie.

Carney, qui multiplie les initiatives diplomatiques dans la région indo-pacifique, a également prévu de rencontrer Xi Jinping en marge du forum de l’APEC. Le Canada cherche ainsi à apaiser ses différends commerciaux avec la Chine, exacerbés par des droits de douane réciproques sur les véhicules électriques, les minéraux critiques et les produits agricoles.

Face à cette dynamique, l’Asean apparaît plus que jamais comme une plateforme d’équilibres et de médiations. Entre la rivalité sino-américaine, les ambitions technologiques régionales et les recompositions économiques mondiales, l’organisation tente de maintenir sa cohésion et sa pertinence.

Le sommet de Kuala Lumpur aura donc révélé, une fois encore, le double visage de l’Asean : un bloc en quête d’intégration et de stabilité interne, mais aussi un espace stratégique où les grandes puissances testent leurs influences, négocient leurs rivalités et préparent les contours du futur ordre asiatique et dans son sillage du nouvel ordre mondial.

lire aussi