Langues du quotidien, numérique et IA générative : pour un équilibre linguistique marocain - Par Dr Az-Eddine Bennani

Langues du quotidien, numérique et IA générative : pour un équilibre linguistique marocain - Par Dr Az-Eddine Bennani

Une interface numérique n’est jamais neutre. Elle privilégie certaines langues, certains registres, certains corpus, certaines références et certaines manières de dire le monde. Une IA générative entraînée sur des contenus anglophones ou sur des corpus éloignés des réalités marocaines ne comprendra pas toujours les nuances les expressions populaires, les références locales, les usages de l’arabe marocain, la diversité du tamazight ou les situations concrètes vécues par les citoyens.

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À l’heure où l’intelligence artificielle générative redéfinit les modes d’accès au savoir, aux services et à l’information, la question linguistique prend une dimension stratégique pour le Maroc. Dans cette réflexion, Az-Eddine Bennani plaide pour un équilibre entre l’arabe, le tamazight, la darija, le français et l’anglais, estimant que la souveraineté numérique du Royaume dépend désormais de la capacité de ses langues à être pleinement représentées dans les données, les plateformes et les systèmes d’IA.

Az-Eddine Bennani

La question de la langue arabe mérite aujourd’hui d’être reprise à la lumière du numérique en général et de l’intelligence artificielle générative en particulier. Mais elle ne doit pas être posée comme une opposition entre les langues, ni comme une simple défense patrimoniale. Au Maroc, la réalité linguistique est plus vivante, plus complexe et plus riche.

Dans la rue, à la maison, au travail, à l’école, dans l’administration, dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans les échanges professionnels, les Marocains mobilisent plusieurs langues : l’arabe, la darija, le tamazight, le français, parfois l’anglais, et souvent des formes hybrides qui reflètent les situations réelles de communication. Cette pluralité n’est pas une faiblesse. Elle est une réalité sociale, culturelle et cognitive. Le véritable enjeu n’est donc pas de remplacer une langue par une autre, mais de rechercher un certain équilibre entre les langues utilisées quotidiennement par les Marocains.

Cet équilibre devient aujourd’hui un enjeu numérique majeur.

Ce que l’on appelle intelligence artificielle générative est d’abord une évolution des dispositifs numériques et logiciels issus de la science informatique. Ces solutions produisent des textes, traduisent, résument, reformulent, corrigent, accompagnent l’apprentissage et commencent à intervenir dans l’éducation, l’administration, l’entreprise, la santé, la culture et les médias. Elles deviennent progressivement des interfaces entre les citoyens et le savoir, entre les citoyens et les services, entre les citoyens et les institutions.

Or une interface numérique n’est jamais neutre linguistiquement. Elle privilégie certaines langues, certains registres, certains corpus, certaines références et certaines manières de dire le monde. Une IA générative entraînée principalement sur des contenus anglophones ou sur des corpus éloignés des réalités marocaines ne comprendra pas toujours les nuances de la darija, les expressions populaires, les références locales, les usages de l’arabe marocain, la diversité du tamazight ou les situations concrètes vécues par les citoyens.

C’est là que la question de l’équilibre linguistique devient stratégique.

Il ne s’agit pas de faire de l’arabe une langue enfermée dans le passé, ni de réduire le tamazight à un symbole, ni de considérer la darija comme une simple langue orale sans valeur numérique, ni de rejeter le français ou l’anglais. Il s’agit de reconnaître que chacune de ces langues joue un rôle dans la vie réelle des Marocains. L’arabe porte une profondeur historique, culturelle, éducative et institutionnelle. Le tamazight constitue une composante fondamentale de l’identité nationale. La darija exprime une grande partie de la vie quotidienne, de l’humour, de la proximité sociale et de la communication populaire. Le français demeure présent dans l’administration, l’entreprise, l’enseignement supérieur et certains secteurs professionnels. L’anglais s’impose de plus en plus comme langue de la science, de la technologie, de l’innovation et des échanges internationaux.

Le défi marocain n’est donc pas de choisir une langue contre les autres. Il est de construire un équilibre intelligent entre ces langues, en tenant compte des usages réels, des besoins éducatifs, des exigences professionnelles, des droits culturels et des mutations numériques.

Il faut également reconnaître une réalité souvent tue : certains utilisent la langue qu’ils maîtrisent pour rabaisser celui ou celle qui ne la maîtrise pas. Cela peut se produire avec l’arabe, avec le tamazight, avec le français, et parfois même avec l’anglais. La langue devient alors non plus un pont, mais une frontière ; non plus un support de pensée, mais un instrument de domination symbolique.

Dans certains milieux professionnels, administratifs, académiques ou sociaux, celui qui parle la langue considérée comme légitime se croit parfois autorisé à juger l’intelligence, la compétence ou la valeur de celui qui ne la parle pas avec la même aisance. C’est une erreur profonde. La maîtrise d’une langue est importante, mais elle ne suffit pas à mesurer la profondeur d’une idée, la qualité d’une analyse, la justesse d’une expérience ou la pertinence d’une proposition.

Ce qui importe d’abord, c’est le fond. Ce sont les idées, le raisonnement, l’analyse, l’expérience, la capacité à comprendre une situation, à résoudre un problème, à transmettre un savoir ou à construire une vision. La langue, surtout dans certains contextes professionnels, reste un support. Elle permet d’exprimer, de formaliser, de partager et de discuter. Mais elle ne doit jamais servir à humilier, exclure ou disqualifier.

C’est pourquoi l’équilibre linguistique marocain ne doit pas être pensé comme une compétition entre langues. Il doit être pensé comme une éthique de la relation. L’arabe, le tamazight, la darija, le français et l’anglais ont chacun leur place selon les contextes, les usages et les finalités. Aucun Marocain ne devrait être rabaissé parce qu’il s’exprime mieux dans une langue que dans une autre. Aucun savoir ne devrait être ignoré parce qu’il n’est pas formulé dans la langue dominante du moment.

À l’ère de l’IA générative, cet équilibre ne peut plus être seulement déclaré. Il doit être construit dans les données, les logiciels, les plateformes, les corpus, les services publics numériques, les contenus pédagogiques et les modèles de langage. Une langue qui n’est pas présente dans les données devient une langue faible dans les systèmes d’IA. Une langue peu documentée devient une langue mal comprise. Une langue réduite à une traduction approximative devient une langue dépendante.

C’est pourquoi la langue arabe, le tamazight, la darija, le français et l’anglais doivent être pensés non seulement comme des instruments de communication, mais aussi comme des infrastructures de connaissance. Le numérique transforme les langues en données. L’IA générative transforme les données en réponses, en contenus, en conseils et en décisions assistées. Si nos langues ne sont pas correctement représentées dans ces systèmes, une partie de notre réalité sociale et culturelle risque d’être mal traduite, mal comprise ou rendue invisible.

L’enjeu est donc celui d’une souveraineté linguistique numérique, fondée non sur l’exclusion, mais sur l’équilibre.

Un pays comme le Maroc doit pouvoir développer des corpus de qualité en arabe, en tamazight et en darija, tout en maîtrisant les langues de circulation internationale que sont le français et l’anglais. Il doit pouvoir former des enseignants, des chercheurs, des ingénieurs, des linguistes, des traducteurs, des développeurs et des acteurs publics capables de travailler ensemble sur cette pluralité linguistique. Il doit aussi encourager des solutions numériques capables de comprendre les usages réels des citoyens, et pas seulement les formes linguistiques officielles ou dominantes.

Dans mes écrits sur la souveraineté numérique, les données situées et l’IA responsable, frugale et enracinée, j’ai souvent rappelé qu’une technologie n’a de sens que lorsqu’elle est adaptée à son contexte. Cette idée vaut pleinement pour les langues. Une IA utile au Maroc doit être capable de comprendre le Maroc linguistique réel : celui de la maison, de l’école, du marché, de l’entreprise, de l’université, de l’administration, des réseaux sociaux et des territoires.

Dans le même temps, il faut rappeler avec clarté que la langue arabe, en tant que langue officielle, doit être préservée, renforcée et transmise. La préserver ne signifie pas la figer dans le passé. Cela signifie lui donner les moyens d’exister pleinement dans le monde contemporain : à l’école, dans l’administration, dans la recherche, dans les médias, dans l’entreprise, mais aussi dans les environnements numériques.

Le livre offre ici un exemple éclairant. Préserver la langue arabe ne peut plus signifier seulement préserver le papier, même si le livre imprimé garde toute sa noblesse, sa mémoire et sa valeur symbolique. Il faut aussi inventer d’autres supports : livres numériques, bibliothèques en ligne, plateformes éducatives, livres audio, contenus interactifs, outils de lecture assistée, archives numérisées et solutions d’IA générative capables d’aider à lire, comprendre, résumer, traduire et transmettre.

La question n’est donc pas d’opposer le papier au numérique. La question est de faire en sorte que la langue arabe circule dans tous les supports de son époque. Une langue vivante ne doit pas rester enfermée dans un seul format. Elle doit pouvoir habiter le livre, l’écran, la voix, la plateforme, l’archive numérique, l’assistant conversationnel et les nouveaux espaces de production des savoirs.

L’équilibre linguistique à l’ère numérique n’est pas une question secondaire. Il conditionne l’accès au savoir, l’inclusion numérique, la qualité de l’éducation, la proximité des services publics, la production scientifique, la valorisation du patrimoine et la capacité des citoyens à participer pleinement à la société numérique.

Le numérique et l’IA générative peuvent être une chance pour cet équilibre. Ils peuvent aider à traduire, expliquer, enseigner, simplifier, transmettre, préserver les patrimoines oraux, produire des contenus pédagogiques multilingues et rapprocher les institutions des citoyens. Mais ils peuvent aussi renforcer les déséquilibres existants si les langues dominantes des plateformes mondiales imposent seules leurs normes, leurs corpus et leurs références.

Le Maroc a donc intérêt à penser sa politique linguistique à l’ère numérique non comme une guerre des langues, mais comme une architecture d’équilibre. Une architecture où l’arabe, le tamazight, la darija, le français et l’anglais trouvent chacun leur place selon les usages, les contextes et les finalités.

À l’ère de l’IA générative, la question n’est plus seulement : quelle langue parlons-nous ? Elle devient : quelles langues nos systèmes numériques comprennent-ils, valorisent-ils et transmettent-ils ?

C’est dans cette réponse que se joue une partie de notre souveraineté culturelle, éducative et cognitive. Préserver la langue arabe, reconnaître le tamazight, tenir compte de la darija, maîtriser le français et l’anglais, ce n’est pas disperser l’identité marocaine. C’est au contraire reconnaître sa complexité, sa richesse et sa capacité à entrer dans le monde numérique sans se renier.

Cette réflexion appelle enfin une action collective. Les pouvoirs publics, les universités, les centres de recherche, les entreprises technologiques, les éditeurs, les médias et la société civile ont chacun un rôle à jouer pour enrichir les ressources linguistiques nationales et favoriser leur présence dans les environnements numériques. L’avenir des langues ne se décide plus uniquement dans les salles de classe ou dans les institutions culturelles ; il se construit aussi dans les bases de données, les plateformes numériques et les modèles d’intelligence artificielle.

Le Maroc dispose d’un atout précieux : une diversité linguistique vécue au quotidien par des millions de citoyens. Si cette diversité est accompagnée avec intelligence, elle peut devenir une force d’innovation, d’inclusion et de rayonnement. L’objectif n’est pas d’uniformiser les pratiques linguistiques, mais de permettre à chaque langue de contribuer pleinement à la production, à la transmission et au partage des connaissances.

Dans un monde où les technologies façonnent de plus en plus les modes d’accès à l’information et au savoir, préserver l’équilibre linguistique revient à préserver la capacité des citoyens à se reconnaître dans les outils qu’ils utilisent. Une société numériquement souveraine est aussi une société dont les langues, dans toute leur diversité, demeurent visibles, comprises et valorisées.

L’avenir numérique du Maroc sera d’autant plus solide qu’il saura conjuguer ouverture internationale et enracinement culturel. C’est dans cette articulation entre pluralité linguistique, innovation technologique et souveraineté cognitive que peut se dessiner un modèle marocain équilibré, inclusif et durable.

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