Abderrahmane Youssoufi : L’'' honnête homme '' et la rencontre impensable

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L’ami qui m’a connecté sur l’écrit l’a assorti d’une apostille : « Texte ambivalent et paradoxal. » Je ne suis pas loin de partager son avis, même si par ailleurs la lecture que fait le Requiem de Abderrahmane El Youssoufi recèle quelques constats fondés.

La banalisation

Ce que l’on retient de la première lecture de ce texte c’est qu’il exhale un parfum de règlement de compte avec quelques milieux, à gauche aussi bien qu’à droite. Abderrahmane El. Youssoufi y apparait comme un marchepied, un prétexte et un escabeau pour atteindre plus loin ou plus haut. Mais ce n’est peut-être qu’une impression. 

Trois passages de ce Requiem tentent de cantonner Ssi Abderrahmane, comme l’appellent ses aimants et ses sympathisants, dans les dimensions de l’ordinaire, quand ils n’en font pas en même temps le coupable et la victime de son parcours. 

Coupable parce qu’il aurait sacrifié son capital militant en faisant le jeu de « l’alternance consensuelle » et victime parce qu’il se serait trouvé dans la position peu enviable du passeur abandonné une fois le gué traversé.

Après un bref recueillement sur l’âme du défunt pour que le Tout Puissant « l’ait en sa sainte miséricorde », ressort du texte Ssi Abderrahmane sous les traits réducteurs d’un « politique exemplaire sur le plan de la vertu, sur celui du rapport avec l’argent », en somme « un honnête citoyen » qui, sous ce qualificatif ne se distinguerait pas des braves gens, « parti, humblement, discrètement, sans faire de vagues. »

En termes de litote banalisante, pour ne pas dire abaissante, on ne peut faire mieux. 

Bien sûr, plus loin, Mohamed Ennaji et son oraison funèbre s’en défendent : « L’histoire d’El Youssoufi n’est pas une histoire individuelle. Se limiter au récit de l’homme, c’est non seulement ne pas lui rendre justice en le ramenant à l’échelle d’un citoyen lambda, celle d’un honnête homme », ce qu’il a pourtant allègrement fait, « mais c’est aussi se priver de comprendre. »

Alors comprenons.

Comprenons que « malheureusement l’histoire, regrette-t-il presque, ne se joue pas à l’échelle de la vertu ou de l’innocence, elle s’écrit par les défis collectifs, par les réalisations grandioses, par le risque. » Et on a compris : El Youssoufi n’entre pas dans cette configuration. Qu’aurait-il dû faire pour y prétendre et mériter dans les annales les titres de gloire ? Pour trouver la réponse, il faut sauter une trentaine de ligne : Agir comme Guevara qui après en avoir « fini avec la Révolution cubaine, sacré travail déjà, il a lancé sa guérilla dans la montagne bolivienne. Il y mourut. » 

Le survivant

Il mourut, au passé simple. Voilà le problème que pose El Youssoufi aux historiens en général et au Requiem en particulier, il n’est pas mort au combat. Ssi Abderrahmane est un survivant. Il a survécu à la maladie à une époque où survivre à celle qui s’était emparée de lui relevait du miracle. Il a survécu à Mehdi Ben Barka et à Omar Benjelloun et bien auparavant à Mohamed Zerktouni et à tous les martyrs de la lutte pour l’indépendance. Il a survécu à Fquih Basri qui s’est disqualifié de lui-même en s’accrochant à une mythique mais hypothétique « Option révolutionnaire ». Il a aussi, si l’on veut, survécu paradoxalement à Mohamed El Yazghi, son cadet, homme d’appareil, tellement politiquement magouilleur qu’il n’a pu s’imposer naturellement en leader de l’USFP au décès de Abderrahim Bouabid. 

Évidemment ça aurait été plus flamboyant s’il avait eu la même fin de Guevara. Cette comparaison avec le compagnon fidèle de Castro, n’est pas fortuite. En télescopant deux évènements à cinquante ans de distance pour rapprocher deux images, celle d’El Youssoufi l’homme de « l’alternance consensuelle » et du Che le révolutionnaire, Mohamed Ennaji a cherché à déchainer une énergie centrifuge pour réduire à néant l’histoire de l’homme Abderrahmane finissant en piteux réformiste, dans le sens que lui attribuaient les « révolutionnaires » du siècle dernier.

Ce faisant l’auteur du Requiem enjambe l’histoire. C’est que Abderrahmane El Youssoufi, à sa manière, a tâté au guevarisme dans la sphère des théoriciens de la guérilla. Et là encore il a survécu dans son exil à la chair à canon « révolutionnaire » broyée dans les attaques blanquistes de Moulay Bouaaza en 1973. Dès lors l’analogie par opposition avec Guevara parait pour ce qu’elle est, non seulement intenable, mais aussi fortuite. 

La légende du Che s’est écrite, après sa mort, sur fond de guerre froide, souvent aussi - dans plusieurs points du monde, chaude. Elle s’est déroulée dans un contexte de flux révolutionnaires qui paraissaient irrésistibles. C’est-ce qui a amené Guevara l’argentin à Cuba puis en Bolivie, mû par beaucoup d’utopies et un goût prononcé pour l’aventure. Les mêmes élans qui ont mené le marocain Mehdi Ben Barka à La Havane pour prendre la tête de la tricontinentale et finir sans sépulture à la Brasserie Lipp à Paris.

L’impensable rencontre

De ces drames comme l’Histoire en offre des quantités, Abderrahmane El Youssoufi n’a jamais été très loin. Mais quand il a pris la suite de Abderrahim Bouabid, ces rêves avaient vécu et cela faisait déjà longtemps que le monde était unipolaire. Il en a pris acte. Le dernier de sa longue vie. Il en est sorti l’impensable rencontre entre Hassan II et Abderrahmane Youssoufi. C’est ce que, au fond, lui reproche l’auteur du Requiem, d’avoir succombé au « mirage d’une transition (la succession monarchique) dont il serait le maître d’œuvre. Mais il n’a servi, en fin de compte, qu’à faire traverser le gué là où le torrent menaçait, pour être oublié de l’autre côté, celui où l’histoire ne regarde plus, celui des défaits. » Bravo l’artiste. En un tour de clavier, la mort de Abderrahmane El Youssoufi dans le silence du confinement que l’on croyait « injuste » n’est plus injuste, elle est celle des vaincus, méritée. 

Reste que si on libère ce constat sur le « mirage de la transition » de la sémantique globale du Requiem, on doit admettre qu’il n’est pas totalement dénué de pertinence. A condition qu’il obéisse à d’autres motivations que celles qui articulent Mohamed Ennaji.

Dans cet épisode de la vie nationale, le successeur de Abderrahim Bouabid et ses amis de l’USFP ont pêché par surestime de soi et par surévaluation du capital sympathie dont ils ont supposé bénéficier dans les rouages de l’Etat, à commencer par le puissant ministre de l’intérieur, Driss Basri, qui, en bon renard les flattait et leur contait fleurette. Ils pensaient qu’ils allaient être là suffisamment longtemps pour s’enraciner. Du coup ils ont mal négocié leur contribution à la transition, mal géré leur participation au gouvernement, mal gouverné, si bien qu’au moment décisif, celui du débarquement de Abderrahmane El Youssoufi du poste de Premier ministre, ils se sont présentés démobilisés et en ordre dispersé.

Ce chapitre de l’analyse que fait Mohamed Ennaji serait donc recevable. Si et seulement si, au moment où se concoctait « l’alternance consensuelle », qui s’est tout de même étalé sur une dizaine d’années, il avait pris sa plume pour proposer une alternative à la transition en douceur. Comme par exemple appeler aux armes et mettre le Maroc à feu et à sang. Ou laisser le pouvoir seul se débrouiller avec ses problèmes successoraux. Faire fi des rapports de force et préférer l’affrontement à la perspective d’une construction démocratique progressive avec ses flux, rares, et ses reflux, fréquents, mais plus économes en vies et en souffrances humaines. Il ne l’a pas fait. Probablement parce qu’il avait la tête ailleurs. 

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