Il était une fois la police

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On ne nous a pas demandé d’en faire un ami, pas encore. Mais il est là et faut faire avec. Vivre en sa compagnie tout en l’évitant comme la peste. Prendre des gants pour ne pas trop l’effaroucher, mais point trop n’en faut. Il semble même que mal utilisés, les gants en deviennent un vecteur redoutable.  Jeudi dernier, jour d’une nouvelle naissance en liberté conditionnelle, je suis sorti, un peu le vague à l’âme. Quelque chose me manquait. Peut-être que j’ai oublié mon mobile à la maison, moi nomophobe, angoissé de ne pas avoir mon téléphone à portée de main, mais non il est à coté de moi, mon inséparable et fidèle compagnon, sur le siège passager.  Peut-être les chaussures, mais l’été je leur préfère les sandales. Ou ma douche, bien sûr, je l’ai prise, je m’en souviens maintenant, comment se pourrait-il ? Il m’a fallu un bon moment pour me rendre compte que ce quelque chose c’est en fait quelqu’un, ou plutôt quelques-uns. Les policiers et leurs barrages. Comme si d’un coup la terre s’est ouverte et les a engloutis. A la même vitesse et dans le même ordre qu’ils ont mis pour se déployer juste après la déclaration de l’état d’urgence sanitaire. Je m’étais un peu accoutumé à brandir mon autorisation, portant un double sceau, celui de l’auxiliaire d’autorité de mon quartier et celui de mon patron qui se trouve, par le plus beau des hasards, être moi. C’est impressionnant un papier doublement estampillé ! Ça prend du temps à lire et donne du temps pour réfléchir. Dans certains points de contrôle, il fallait aussi montrer patte blanche, afficher son plus beau sourire jaune ; ou froncer les sourcils et offrir un air courroucé du doute qu’on fait peser sur vous alors que vous vous savez parfaitement innocent. Ces choses, c’est à l’instinct que ça marche, à votre gueule qui revient au policier ou pas, une histoire de fluide et de courant qui passe ou ne passe pas, de la nuit, bonne ou mauvaise, qu’il a eue, de son épouse si elle a été gentil avec lui ou non, des heures qu’il a passées sous le soleil au barrage, du chef qui l’a engueulé ou lui a promis des indemnités pour les heures sup qu’il a accomplies. C’est toute une psychologie et un tas d’ingrédients. Un jour un policier m’a demandé ma carte d’identité nationale. Je la lui montre, il la lit et me demande : « nous avons vos empreintes ? ». Je lui réponds non en m’interdisant de sourire, mettant sa question sur le compte de la fatigue et de la chaleur. Juste après le premier allègement partageant le Maroc en zone un et deux, étant dans la seconde, un agent au point de contrôle me dit que j’étais en train de quitter mon quartier pour un autre, où j’avais un achat à faire, m’expliquant que je n’en avais pas le droit. Avec le sourire le plus gentil que je puisse déployer, du moins je présume, je sors mon argument massue, Saâdeddine El Othmani. Le chef du gouvernement n’a-t-il pas, de mes yeux je l’ai vu à la télévision et de mes oreilles je l’ai entendu à la radio, expliqué devant le parlement qu’on ne pouvait pas « autoriser un tailleur à ouvrir et en même temps interdire au citoyen de se rendre jusqu’à chez lui, machi ma3koul ! ». En effet, c’est irrationnel, si bien que l’agent, apparemment  déstabilisé par la logique déconcertante du psychiatre qui dirige le gouvernement,  fait appel à son chef, un officier, qui écoute patiemment mon argumentaire imparable, arborant au fur et à mesure que j’avançais dans mon exposé un sourire que je ne saavis trop où classer, amusé, narquois, goguenard, avant de me rétorquer : « il vous est arrivé qu’à la télévision on vous dise que la tomate est à 4 dhs le kilo et qu’au marché vous la trouviez à 8 ». J’eu un instant l’envie presque irrépressible de lui demander s’il s’agissait d’Al Ouala ou de 2M, mais quelque chose quelque part dans ma tête me conseilla gentiment de m’abstenir.  Il me laissa passer. Il faut dire que chaque fois que l’occasion se présentait, que les agents en faction s’y prêtaient, j’adorais nouer avec eux un brin de causette au coin du feu. Ma technique de les aborder était invariablement la même. Le temps qu’il fait, chaud, très chaud généralement, le soleil qui tape, fort, très fort comme d’habitude, et leur uniforme collé au corps, noir, qui vire parfois au bleu nuit, qui par définition laisse pénétrer les infrarouges, protège des UV, en tout cas plus que le blanc, et retient la chaleur quand il n’est pas ample et ventilé comme les tuniques des Touaregs. Je leur dis que c’était mieux avant, lorsqu’ils portaient en été des chemises bleu ciel et bien auparavant un uniforme kaki. Jeunes pour la plupart, ils n’en ont qu’un imprécis souvenir, quand enfants ils prenaient peur à la vue d’un policier, rêvant d’en avoir à un horizon indéfinissable le même pouvoir d’intimidation. Mais, sérieux, cette histoire de tenue, Abdellatif Hammouchi, leur patron, qu’ont dit proche de ses hommes, devrait trouver un moment, entre les mille et une choses qu’il a à faire, pour y penser. Pendant trois longs mois ils ont été stoïques derrière leurs masques, un vrai trou d’ozone qui rajoutaient deux ou trois degrés au désagrément de la chaleur. Sans faillir, ils ont tenu leurs postes, fermes et globalement courtois, ils ont tissé un nouveau lien avec la société et la cité dont ils assurent la sureté et la paix. En a émergé une relation réconciliée qu’on a vue se manifester dans cette belle fresque, les policiers dans la rue au garde-à-vous, la population aux fenêtres joyeuse malgré la gravité du moment, entonnant ensemble l’hymne national. ALLAH, ALWATAN, ALMALIK. Ça mérite réflexion, et plus qu’un article.   

Un policier marocain laisse en gage son uniforme et ses menottes ...

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