Justice pour Zaghloul Morsy

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Zaghloul Morsy, l’écrivain et l’enseignant que sa faculté, celle des Lettres à Rabat, où il a formé plusieurs générations, a oublié jusque dans sa mort survenue le 9 juillet dernier en France.

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Qui se souvient de Zaghloul Morsy ? A cette question, ma conviction est que la réponse serait probablement personne. Quelques-uns de ses étudiants, seront tristes d’apprendre son décès, il y a quelques semaines en France où il s’était exilé après son enseignement à la Faculté des Lettres de Rabat, Université Mohammed V, où il fut mon maitre. Je le confesse avec beaucoup de peine. En disant cette peine, je ressens surtout beaucoup de honte, parce que je n’ai témoigné que peu de reconnaissance à celui qui m’a appris à écrire une langue qu’il maîtrisait plus que la plupart des écrivains de chez nous, primés par cette langue. Témoigner reconnaissance à nos maitres, était la plus noble des recommandations que nous enseignaient nos parents.  J’ai failli à cette recommandation, et n’ai pas su entretenir ni cultiver une amitié que lui chérissait. Ingratitude que ne justifient ni les ambitions professionnelles, ni les surcharges affectives, familiales. Republier l’étude que j’avais proposée concernant son roman ‘ISHMAEL OU L’EXIL’, ne me dédouane pas de cette négligence impardonnable. Il en est ainsi. Peut-être qu’un jour convierai-je tous ses disciples, qui se souviennent encore de lui, à une journée d’études commémorative de l’œuvre du plus exigent des enseignants, du plus doué des écrivains, et du plus discret des amis.  En attendant, si vous lisez cette chronique, faites une prière pour que son âme pardonne à tous ceux de ses disciples qui l’ont oublié et qui ont toléré que la seule mention de son décès soit un entrefilet dans un journal de la place, reprenant quelques lignes de sa modeste biographie publiée dans Wikipédia :

Dans l’intéressante présentation que Salim Jay fait du roman de Zaghloul Morsy « Ishmael ou l’exil » dans son « dictionnaire des écrivains marocains », cet analyste emploie à juste titre l’expression de « fiction totale ».  Toutefois ce récit qu’il nous convie à considérer comme un événement d’importance est malheureusement resté méconnu par la critique et le grand public.  Au Maroc aussi bien qu’en France. Destiné, comme certains l’ont annoncé, à devenir un best-seller, ce roman ne le fut pas.  

La postérité a de ces tours et détours bien impénétrables.  Je suis de ceux que Salim Jay dit qu’ils attendent « qu’un roman embrassât le spectre des couleurs, des humeurs, des songes et des réalités de ce pays ». « Ishmael ou l’exil » est-ce roman-là.  Il ressuscite les années soixante, décrit avec une nostalgie amère l’affaissement et le découragement d’une société, ses utopies et surtout ses désillusions, ses doutes, ses effrois, dans une tentative désespérée de reconstitution de soi, par une introspection douloureuse, pathétique.  Il nous offre des portraits saisissants d’acteurs politiques et surtout d’intellectuels de cette époque, les épinglant avec une férocité jubilatoire, les dissimulant à peine derrière des noms et prénoms d’emprunt qui font de ce roman un roman à clés.  

A partir d’une passion amoureuse d’un couple impossible et clandestin entre un arabe et une juive dans ce Maroc des émeutes du lendemain de l’indépendance, Maroc des turbulences, des affrontements idéologiques, des angoisses individuelles et collectives, des errements de l’identité sur la toile de fond tragique du conflit palestino-israélien, des enjeux du sacré et du non sacré, du conflit des langues de la guerre des signes et des symboles, Zaghloul Morsy construit un roman polyphonique qui peut décourager le lecteur par l’usage fréquent de mots et d’images rares.  Mais pour le lecteur patient, c’est un feu d’artifice poétique et enivrant.  

L’ouvrage est resté méconnu à cause probablement de cette effervescence linguistique, de cette surprenante ivresse des mots, qui n’étonneront pas quiconque connait Zaghloul Morsy.  Sommes-nous toujours en présence du poète Morsy : auteur de « Soleil réticent » et du « Gués du temps », qui n’a pas su se débarrasser ni se libérer de l’emballement et de l’engouement poétiques pour maitriser la construction romanesque ?  Peut-être. Mais la réussite créatrice est là que n’ont perçue ni les critiques pressés ni les jurys sous influence.   

Pour l’apprécier, il faudra prendre le temps d’en extraire le substantifique élixir. Ce temps-là manque, dont pourraient bénéficier les doctorants des départements littéraires si ces départements enseignaient encore les subtilités du discours « littéraire ».  Autrement ce roman, un des rares à mériter figurer dans les programmes d’études universitaires, finira exilé dans « l’enfer » des bibliothèques.  L’exil à la fin du roman ne sauvera pas cette passion tumultueuse des fins tristes qui guettent tout amour impossible.  Depuis la publication en 2003 de son roman, Zaghloul Morsy s’est muré lui aussi dans le silence assourdissant de son incompréhensible exil. 

Les rares critiques qui ont étudié ce récit n’ont accordé que peu d’intérêt à l’énigme du titre. Le nom d’Ishmael figure peu dans le cours du roman. Le personnage principal s’appelle d’ailleurs Husseyn.  Et la référence à l’Ishmael des légendes prophétiques répond à l’appel de Zaghloul Morsy qui exhortait tout écrivain maghrébin de langue française à ne s’aventurer dans l’écriture que quand elle pouvait prendre en charge l’héritage historique de son être, de sa nation, tous entiers.  C’est le sens du titre. Ishmael est l’enfant de l’exil, né pour s’expatrier.  « L’expulsion commence par la question du nom », écrit Houria Abdelouahed, dans « Figures du féminin en Islam ».

Le nom d’Ishmael est donc synonyme d’expulsion, d’exil, d’expatriation.  Obéissant à l’injonction d’Abraham, c’est ce que fera le fils avec sa mère Hajar. Obéissant à l’injonction de la langue de l’autre, de l’école de l’Autre, celle qui a « submergé son âme », et « triomphé de lui », c’est ce que fera le personnage principal de ce roman troublant « marchant au nord » et « pliant à ce qu’il doit bien à la fin accepter, l’exil ».

La langue de l’Autre qui est langue d’expulsion, Zaghloul Morsy l’a voulue dans son exil semblable malgré tout à sa langue d’avant l’exil. Paradoxe insoutenable.

« Par l’Alif et par l’Y brisé ici prend fin et se perd le chemin partagé à la frontière des deux mondes », écrit-il dans les dernières pages. Accent déroutant de la langue d’origine dans la langue de l’Autre.  Ce roman est aussi le roman des finitudes parce qu’il est le récit de la fin d’un monde, d’une écriture.  Autour de nous la langue qui décrira le monde nouveau n’a pas encore été inventée.  Zaghloul Morsy nous le démontre avec « Ishmael ou l’exil ». La littérature maghrébine de langue française demeure une déambulation vertigineuse entre deux mondes, deux langues, deux exils.

Cet accent dans la langue de l’AUTRE JE qui renvoie l’écrivain aux accents de l’enfant qui apprend à l’école coranique l’injonction de l’ange – nomos dans la langue du JE d’origine.

L’échec de l’œuvre de MORSY vient de sa prétention inouïe comme dans cet exemple à la fin du roman, de vouloir parer la langue de l’AUTRE JE des accents singuliers de la langue des origines.  Prétention sacrilège que de tenter de sacraliser la langue de l’AUTRE JE.  Cette prétention est d’ailleurs perceptible tout au cours du récit.

Le lecteur français ne peut apprécier cet accent étranger qu’impose à sa langue le sociolecte imaginé par l’écrivain et qui s’inspire des tablettes calligraphiées de la première école.

Le lecteur à l’ambivalence du moi, le semblable, le frère de l’écrivain rejettera cet accent comme sacrilège et vouera cette prétention aux géhennes de l’oubli.

Ce roman n’a eu aucun écho, ni en France, ni au Maroc, et l’auteur est retourné au silence de l’exil. Silence qui a accompagné Zaghloul Morsy jusqu’à son enterrement ces jours-ci dans un oubli assourdissant.