L’homme qui tutoie les virus

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Confinement, jour 13. Sur l’écran de mon téléphone portable de minuscules gouttelettes scintillent d’un arc en ciel de couleurs qu’un bleu profond prédomine. Agrippent mom regard et me renvoient l’idée de petits diamants échappés de leur écrin cérulé. Ce n’est pas la première fois que je les remarque, mais c’est la première fois qu’elles me subjuguent. Des postillons, mes postillons. Je n’en suis pas encore à me couper les cheveux en quatre, mais mon coiffeur me manque et le Covid et son confinement sont en train de me faire sublimer ce que tous les spécialistes du coronavirus désignent comme sa locomotive préférée. 

18 H 6. Mohamed Lyoubi est en retard de six minutes. Pour ce qu’il va annoncer, il pourrait tout aussi bien ne pas venir. Voilà donc le docteur directeur de l’épidémiologie de retour au point de presse quotidien du ministère de la santé. Celui qui est devenu malgré lui et certainement à son corps défendant la figure humaine de l’épidémie du Covid-19 au Maroc, avait disparu pour quelques jours, cédant la place à des simulacres de communicateurs, faisant perdre au bilan journalier des affections l’autorité scientifique que sa présence lui apportait. 

Probablement était-il occupé à traquer le coronavirus, plus probablement encore que sa subite exposition médiatique portait ombrage à quelques jalousies conçues ici et là, allez savoir.

MORTS ET REMISSIONS

J’aurais bien aimé triturer son portrait, approfondir le peu que je sais de lui, le rapprocher des lecteurs. Je sais qu’il a fait ses armes au centre de santé de Beni Mellal, qu’il habite un appartement pas très loin de Mahaj Riad à Rabat, qu’il est humble et aimé de ses subordonnés. Son dédain apparent pour le port de la cravate dit de lui qu’il trouve son aisance plus sur terrain que derrière un bureau, la marque au milieu du front, à la naissance de la calvitie, que c’est un assidu des cinq prières. Point c’est tout. 

Derrière ce cadre médical de l’Etat qui a choisi le service public comme les moines dans le catholicisme font vœu de chasteté, inconnu jusque-là du commun des mortels, il doit bien y avoir une histoire à raconter. Rapporter comment un homme qui a jeté son dévolu sur l’étude des maladies infectieuses et de ce qui les cause, habitué à évoluer au plus près des germes pathogènes, vit sa rencontre avec Le Virus couronné mal du siècle, qui défie les défenses de l’humain et de l’humanité. Il n’a pas donné suite à ma demande. Je le comprends.  

Derrière son pupitre, sa voix n’en laisse rien transparaitre, seul un léger tremblement des doigts trahit son trac. Il donne du « confrère » aux journalistes que le coronavirus a interdit de suivi direct. Le ton monocorde d’un préposé aux taxes à l’entrée d’un souk hebdomadaire de bétail faisant le décompte des quadrupèdes qui y accèdent, Mohamed Lyoubi égrène les chiffres du jour. Tant de nouveaux cas, N écartés, un peu plus de décès qu’hier, 24 guérisons. Je sursaute. Pour la première fois depuis l’arrivée officielle du coronavirus au Maroc, le nombre des rémissions ne bouge plus par maigres unités, fait un bond décimal. Au Quid, notre religion et faite, on titre sur ça. Ce n’est peut-être qu’une hirondelle, mais ce rapport nécrophile qu’entretient la presse avec le marché de la mort, sa nécrophagie boulimique, flirtent avec les cimes de la morbidité. 

A l’heure où j’écris, mercredi premier avril à 17 H 27, on compte dans le monde 887 057 cas, 44 265 décès contre 185 291 guérisons. Cent quatre vingt cinq mille deux cent quatre-vingt et onze rémissions. Quatre fois virgule quelque chose le nombre de morts. Et ce n’est pas un poisson d’avril. 

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