Lectures et Relectures au temps du Corona : IV – L’enseignement présentiel et distanciel à la lumière de ''Petite poucette'' de Michel Serres

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Cette capture d’écran montre ce qu’il ne faut surtout pas faire, reproduire dans l’enseignement à distance la pédagogie du présentiel, un enseignant devant un tableau saturé. Le distanciel à ses codes didactiques et sa propre pédagogie

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Alors que la réforme de l’éducation n’en finit pas de ne pas aboutir, que la pandémie due au coronavirus nous fait brusquement basculer, dans l’improvisation totale, dans l’enseignement à distance et l’auto-apprentissage, cette quatrième chronique de Abdejlil Lahjomri dans le série Lectures et Relectures au temps du Corona en vient à poser abruptement la question qui tue : Si Montaigne voulait une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine, que voulons-nous pour les enfants d’aujourd’hui pour qu’ils soient au rendez-vous avec le monde de demain : le leur ? En découle, cependant que le monde vit la troisième révolution, « le passage de l’imprimé au virtuel », une question tout aussi vitale : les établissements de la formation sont-ils encore « des lieux de savoir » ? Le distanciel, par opposition au présentiel, devrait-il être une simple reconduction par ordis interposés de l’interactivité prof/élèves ou autre chose de diamétralement opposé ? Commence ainsi avec le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume une plongée concise et débordante d’interrogations pertinentes sur l’univers de ces enfants de la modernité qui veulent « tout savoir, mais […] ne veulent pas vraiment apprendre ».

C’est le titre que Michel SERRES a choisi pour son dernier Essai sur l’éducation.  Il ne se réfère pas là l’histoire du ‘Petit Poucet’, mais plutôt au doigt nommé ‘pouce’, pour la virtuosité avec laquelle nos enfants l’utilisent pour envoyer des messages sur leurs portables.  Dextérité que beaucoup d’entre nous sont loin de pouvoir imiter et qui surprend chaque fois que nous les contemplons dans cette pratique déconcertante.  Il y a de plus en plus deux univers : leur univers où l’intimité avec ces nouvelles technologies est telle qu’ils en débusquent les secrets avec une rapidité confondante ; ils sont riches de cette technologie, et notre univers, à nous parents, où nous sommes confus devant notre maladresse et où nous sommes pauvres de cette technologie. C’est pourquoi, pour ce philosophe, l’éducation, problème essentiel des parents, des académies de penseurs, des partis politiques et des Etats, change de nature et devient plus déroutante qu’elle ne l’a jamais été jusqu’à maintenant.  Si Montaigne voulait une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine, que voulons-nous, pour les enfants d’aujourd’hui pour qu’ils soient au rendez-vous avec le monde de demain : le leur ?

Michel SERRES affirme dans « Petite poucette » qu’il y a déjà eu deux révolutions : «le passage de l’oral à l’écrit » et le « passage de l’écrit à l’imprimé ».  Nous vivons, dit-il, la troisième « le passage de l’imprimé au virtuel » qui défie notre expérience d’éducateurs.  C’est pourquoi il se demande si nous connaissons encore l’enfant que nous accueillons dans des établissements, tels qu’en eux-mêmes leur architecture les fige dans un modèle anachronique.  Sont-ils encore « des lieux de savoir » ?  Et ce savoir dont nous croyons être toujours les dépositaires ne nous a-t-il pas échappé pour aller s’accumuler dans ces « boîtes » de plus en plus performantes, de plus en plus infiniment petites et qui sont pour cela infiniment redoutables.  « La fonction d’enseignement » n’est plus l’apanage de l’école mais des médias.  « Par le téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes, par le GPS à tous lieux, par la Toile à tous les savoirs ».  Une des conséquences inévitable à ses yeux est que l’ancienne pédagogie s’est épuisée et que ces nouvelles technologies exigent l’invention d’une nouvelle pédagogie.  Engagés dans la gestion du quotidien, les décideurs « n’entendent pas venir le contemporain ».  Marcel GAUCHET remarque quant à lui que ces défis « concernent au moins quatre fronts, les rapports entre la famille et l’école, le sens des savoirs, le statut de l’autorité, la place de l’école dans la société nouvelle ».  Quant à Philippe MERIEUX, il n’hésite pas à affirmer que « ces enfants de la modernité veulent savoir.  Ils veulent même tout savoir, mais ils ne veulent pas vraiment apprendre ».

Qui sont-ils donc, ces enfants de la modernité ?  Comment les faire passer du stade du « savoir » à celui de « l’apprendre » ?  « Que leur transmettre, et comment le leur transmettre ? »  L’école est certes à réinventer.  Et Michel SERRES élabore dans « Petite poucette » plus le portrait de cet enfant de la modernité qu’une esquisse des pistes à exploiter pour une pédagogie de l’avenir.  « Si, comme il le dit, le savoir annoncé tout le monde l’a, que ‘petite poucette’ le cherche et le trouve dans sa machine, et que sa diffusion ne peut plus avoir lieu dans aucun des campus du monde… », il ne décrit pas le campus de demain où la fonction d’enseignement ne sera plus la fonction qui transmettrait le savoir mais la fonction qui apprendrait à penser aux petites poucettes rétives à la lecture et à ce qu’il appelle « l’écrit – dit ».  Il ne nous conseille pas non plus comment « armer » l’enseignant (armer est bien le mot juste), qui comme l’affirme Philippe MERIEUX se fatigue « à faire baisser la tension pour obtenir l’attention ». «Dans un monde du zapping et de la communication en temps réel, avec une surenchère permanente des effets qui sollicitent la réaction pulsionnelle immédiate »,  il ne sait plus comment procéder aux apprentissages des compétences que requiert urgemment la société qui se transforme  sous nos yeux.

Michel SERRES, s’il parle de ces petites poucettes ; parle de ces enfants de la modernité nés dans des sociétés où l’analphabétisme a été éradiqué et où les technologies nouvelles du savoir sont porteuses d’un nouveau savoir. Que dire des sociétés où tout un pan est encore dans l’univers du non-savoir, confronté aux effets des technologies des médias et un autre pan qui a accédé brutalement au maniement de ces technologies et qui les utilise avec une frénésie vertigineuse.  La définition de l’analphabétisme a changé.  Comment user de ces technologies pour faire hisser les deux pans de la société au rang de la modernité technologique, (de la modernité tout court) préoccupera dorénavant les gestionnaires de la Cité. 

Il leur faudra introduire dans leur réflexion sur la lutte contre l’analphabétisme et sur une réforme décisive du système éducatif, une réflexion sur la dimension internationale de l’éducation.  Michel SERRES a raison de considérer cette dimension entièrement acquise dans les sociétés développées. 

Mais dans la formation de ceux et celles qui ne sont pas encore des « petites poucettes », la dimension internationale est absente.  Si elle est présente dans leur environnement sociologique, l’éducation ne la prend en charge nulle part dans le système éducatif.  Parce que nulle part les politiques d’éducation n’ont résolu l’épineux problème de l’enseignement des langues, et n’ont été maitrisées les langues d’enseignement pour que l’accès aux technologies nouvelles facilite l’appréhension sereine de la modernité

Dans la même société, l’inégalité devant l’accès à la technologie, handicape grandement et l’accès au ‘savoir’ et l’accès à ‘l’apprendre’. 

Sans l’introduction de la dimension internationale de l’éducation dans le système de formation, nos « petites poucettes » resteront en attente de modernité dans une société en risque d’être en marge de la vraie modernité. 

 

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