Les enjeux de la solidarité

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L’esprit de solidarité a toujours été très développé et très répandu au Maroc. Certes, la solidarité est une valeur forte quand les relations sociales sont intenses et l’implication de tout un chacun est un devoir en cas de nécessité qu’il s’agisse du soutien matériel ou même du partage de la joie et de la douleur. Mais ces derniers temps, on a constaté que cette valeur a commencé à s’émousser face à la montée de l’individualisme.

Or, nul doute que c’est en période de crise que se manifeste la vraie nature des peuples. Le virus covid19, qui n’est ni raciste, ni misogyne, ni discriminatoire au niveau des classes sociales, a dévoilé les valeurs qui fondent les sociétés, le degré de conscience et de discipline de leur population. Ainsi, cette pandémie est un miroir grossissant de nos forces et de nos faiblesses. Sa venue nous a révélé beaucoup de choses sur nous, particulièrement les défaillances et les points forts de notre vie sociétale. 

Ce mystérieux virus qui n’a pas besoin de passeport, a vite voyagé au-delà des frontières de la Chine où il aurait vu le jour. Pour endiguer sa propagation, les gouvernements devaient prendre des mesures urgentes, faire des choix douloureux et établir des priorités. Les pays se sont trouvés devant un dilemme : donner la priorité à l’humain ou à l’économie ? La crise économique ou la crise sanitaire ? Il y a ceux pour qui l’économie passe avant tout. Mais ceux qui comptaient leurs sous ont fini par compter aussi leurs décès. D’autres, ont hissé l’humain au premier rang de leurs préoccupations : ce ne sont pas toujours ceux qui ont une économie forte. C’est le cas du Maroc qui, sous les directives de Sa Majesté le Roi, a pris des mesures draconiennes, paralysant bien des secteurs économiques importants. Il n’a pas hésité à fermer les frontières, les écoles, les mosquées, les cafés … Bien que ne comptant encore que quelques cas isolés de contaminés, il a instauré un état d’urgence sanitaire. Le rôle d’un responsable n’est-il pas de protéger d’abord la population ?

Un mécanisme de survie

 Très vite, un fonds de gestion de la lutte contre la Covid 19 a été créé.  C’est le roi Med VI qui a ouvert le bal des dons, suivi par les hommes d’affaires, les grandes entreprises, les salariés …  En un temps record, le plafond fixé est largement dépassé. Il est urgent de venir en aide aux familles vulnérables et de renforcer les équipements sanitaires. On salue l’engagement de l’ensemble de la société marocaine, gouvernement, autorités locales, société civile, médias pour assurer la mission de sensibilisation, de soutien aux démunis, de prise en charge des malades. Il est vrai que le confinement a fermé les portes des demeures mais il a ouvert celles des cœurs. Pour parer aux besoins urgents, (bavettes, respirateurs artificiels, désinfectants …), le Maroc n’a compté que sur ses propres moyens, sur la générosité des citoyens, leur ingéniosité et leur volontarisme. C’est ainsi que la solidarité s’est mise en marche.

Nombreux sont ceux qui ont agi par devoir ou empathie envers les personnes en difficulté.  Ce sont des sentiments nobles et naturels qui ont animé ces actions. Les marocains ont toujours fait montre d’hospitalité et de solidarité, des valeurs qui sont inhérentes à l’honneur. C’est pour eux une forme de satisfaction, de plaisir, de fierté qu’ils ressentent quand ils viennent au secours d’un autre. Cet élan de générosité peut être dicté aussi par un sentiment de devoir moral envers les autres. En tout cas, dans la situation qui est la notre, il y a une prise de conscience selon laquelle notre destin est le même et que nous sommes tous embarqués dans un même bateau qui est à la dérive depuis des mois. Cette adversité nous oblige, nous humains, à nous penser unis contre ce fléau. Il est vrai que devant un ennemi commun, face à un malheur, les liens se resserrent et une prise de conscience collective se manifeste. Conscients de la vétusté de notre système de santé et de la précarité d’une grande frange de la population, les marocains ont vite compris, que pour relever le défi, ils doivent se serrer les coudes. En voyant les ravages de l’épidémie, dans les pays les mieux armés, les marocains ont compris l’ampleur de la menace. C’est un mécanisme de survie qui se déclenche. Ils ont peur et ils doivent réagir, agir immédiatement pour empêcher la déferlante de les emporter. 

L’Etat-barrage

Notons aussi que le problème de la solidarité, parallèlement à celui de la paix, est central. En cette période de crise sanitaire aigue, les enjeux de cohésion et de paix sociales sont plus forts que jamais. Il y a obligation de faire cause commune et d’agir ensemble dans l’intérêt général. C’est par ailleurs, un sursaut de fierté face aux discours hautains qui prédisent pour l’Afrique un avenir alarmant et qui s’attendent à voir les rues de ses villes jonchées de cadavres. C’est ainsi que par empathie, par devoir ou par fierté, l’engagement des marocains est exemplaire. 

Certes la solidarité est bien ancrée dans la société marocaine, mais il ne faut pas se leurrer car les motifs ne sont pas toujours durables, ni louables. D’abord, le conformisme est une autre caractéristique des marocains. Il s’agit donc de faire comme les autres. Ceux qui s’en abstiennent, sont épinglés par la société qui ne tolère pas l’exception, surtout quand il s’agit d’un manquement au devoir. Les adages qui vont dans ce sens sont nombreux : « fais ce que fait ton voisin ou change la porte de ta demeure », « seul Satan déserte le groupe ».  De plus, il y a une autre catégorie de donateurs : ce sont les opportunistes dont les actions humanitaires visent une récompense ou une réparation. Je citerais l’opportunisme de certains politiques pour qui cette crise est une occasion pour se racheter auprès d’un électorat et redorer leur blason. Ils se sont livrés à une sorte de campagne électorale avant l’heure. C’est pourquoi l’Etat s’est mobilisé pour essayer de faire barrage à ces actions, en prenant en charge la répartition des aides humanitaires.   

Bref, cet élan de solidarité sans précèdent, conjugué au génie des marocains qui ont fait preuve de créativité, de générosité, d’abnégation et dans une certaine mesure de discipline, ont permis à notre pays de résister et de minimiser les pertes humaines. Mieux encore, le Maroc peut se targuer d’être un modèle dans la gestion de la pandémie. Il faudrait seulement  tirer les leçons de cette expérience inédite pour revoir les priorités et envisager d’autres formes de travail, d’autres rapports à la nature et une autre manière du vivre ensemble pour préparer sa résilience. 

Si l’enseignement à distance est une solution pertinente en cette période de crise, il n’en demeure pas moins vrai qu’il a accentué les inégalités entre les élèves complétement démunis et ceux qui sont privilégiés de par leur appartenance sociale et leur disposition des conditions et du matériel nécessaires. Par ailleurs, la solidarité ne devrait pas se réduire à un acte de charité ponctuel à l’égard des démunis. Il faudrait qu’elle soit institutionnalisée et fondée sur le respect de la dignité des citoyens. L’Etat doit être capable de protéger les faibles, ceux qui souffrent du chômage, des problèmes de santé, des aléas climatiques. C’est pourquoi, il conviendrait de revoir la répartition des richesses du pays, d’assurer l’égalité des chances de tous les citoyens pour l’accès à l’enseignement et aux soins de qualité, pour l’accès au travail et aux postes de responsabilité. Pour relever ces défis, l’école publique a besoin d’être réhabilitée et le système de santé renforcé. De plus, les injustices sociales, l’écart flagrant entre les classes sociales, la marginalisation de certaines régions sont une vraie menace pour la paix et un frein au développement du pays. Nous sommes dépendants les uns des autres et notre salut réside dans notre coexistence complémentaire et pacifique.

 

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