Super League ou l’argent moteur et nerf de la guerre

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Le but de cette ligue semi-fermée et dissidente est clairement lucratif. Son président, Florentino Perez, n'a d'ailleurs pas cherché à le cacher.

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Par Karim KHARBACH (MAP)

Casablanca - A la veille de l'annonce de l'UEFA de son nouveau format de la Ligue des Champions prévu pour 2024, une "Super League" a vu le jour, le 18 avril, dans l’une des plus sombres nuits du football européen, dévoilant ainsi le côté mercantile qui domine désormais le monde du football.

Un raz de marée, qui s’annonçait dévastateur en début de semaine suite à l’annonce de la création de la Super League par 12 clubs fondateurs (Real Madrid, FC Barcelone, Atletico Madrid, AC Milan, Inter Milan, Juventus, Manchester United, Manchester City, Liverpool, Chelsea, Arsenal et Tottenham), a fini par se dissiper laissant néanmoins derrière lui des plaies bien profondes.

Le but de cette ligue semi-fermée et dissidente est clairement lucratif. Son président, Florentino Perez, n'a d'ailleurs pas cherché à le cacher. "Les grands clubs européens d’Angleterre, d’Italie et d’Espagne devaient donner une solution pour faire face à la mauvaise situation que vit le football", a-t-il déclaré, ajoutant, que "la seule voie pour gagner de l'argent quand vous n'avez plus la billetterie, c'est d’augmenter les retransmissions télé avec des grands matchs entre grandes équipes".

Pour sa part, la Ligue des Champions dans son nouveau format ne se veut pas non plus infructueuse et sans profits. Une idée ardemment défendue par le président de l'UEFA, le Slovène Aleksander Čeferin, à l’occasion de la confirmation du nouveau format par le comité exécutif lundi 19 avril.

"Cette évolution du format permettra à tous les clubs en Europe de continuer de rêver de participer à la Ligue des Champions de l'UEFA grâce aux résultats obtenus sur le terrain et elle offrira la pérennité, la prospérité et la croissance à long terme pour tous au sein du football européen, pas seulement pour un petit entre-soi", a-t-il précisé.

Cependant, les propos de Čeferin ne renferment pas toute la vérité. Ce nouveau format, qui va regrouper désormais 36 clubs au lieu de 32 dans un championnat composé de 4 chapeaux de 9 équipes pour fixer des affrontements sur 10 matchs avec 5 adversaires différents avant de passer aux huitièmes, vise surtout à augmenter le nombre de matchs allant de 96 à 180 matchs par saison, autant que ceux proposés par la fameuse Super League.

Par ailleurs, qui dit plus de matchs, dit plus de droits de télévision et surtout plus d’argent. Une équation qui est au cœur de la pensée des décideurs du football non seulement sur le vieux continent, mais également au niveau mondial. En témoigne la Coupe du Monde des clubs de la FIFA, annoncée le 15 mars 2019 par son président Gianni Infantino, qui tend à élargir le nombre d’équipes participantes à 24 pour des revenus qui peuvent frôler les 25 milliards de dollars.

Théoriquement, le projet d’une "Super League" ne date pas d’hier. Une première tentative sans succès, lancée par Silvio Berlusconi en plein essor de son club l’AC Milan à la fin des années 80, a mené tout de même à réformer la Coupe d’Europe des Clubs Champions pour donner naissance à la Ligue des Champions en 1992 tel que nous la connaissons aujourd’hui.

À l’instar de son successeur à la tête du Real Madrid, Perez, Lorenzo Sanz accompagné d’une société spécialisée dans les droits TV, avaient tenté en 1998 de relancer l’idée d’un format à 36 équipes, trois poules et 18 clubs fondateurs, mais qui n'a abouti qu'à une autre réforme minime consistant à jouer deux phases de poules. Une idée qui a rapidement été abandonnée en 2003.

Cette tentative récente au but purement pécuniaire, même avortée avant sa réalisation suite au retrait des clubs de la Premier League suivis par l’Atletico Madrid et les deux clubs de Milan, à obliger l’instance européenne à revoir son modèle de la LDC et surtout à le revaloriser avec un budget de départ évalué à 4.5 milliards d'euros et pouvant atteindre les 7 milliards.

Ce séisme footballistique n’a pas fait trembler que la scène sportive en Europe, mais également les politiciens qui ont volé au secours de l’UEFA et des ligues nationales, en contradiction avec des principes tant défendus par ces derniers qui militent pour le respect de la neutralité du sport en refusant toute forme d’ingérence politique.

« Les plans de Super League européenne seraient très dommageables pour le football et nous soutenons les autorités du football dans leur action. Ils frapperaient au cœur le football domestique et inquièteraient les fans de tout le pays. Les clubs concernés doivent répondre à leurs fans et à la communauté du football toute entière avant d'aller plus loin », avait réagi sur Twitter le premier ministre britannique, Boris Johnson, mettant plus de pression sur les clubs anglais qui ont fini par renoncer à la Super League.

Reste à savoir quelle est la réaction des principaux concernés que sont les joueurs, les entraîneurs et les supporters ? La plupart ont manifesté pour défendre le droit de toutes les équipes d’espérer jouer la Ligue des Champions, une compétition basée sur le mérite et non pas une ligue élitiste qui espère enrichir les grands au détriment des petits.

Ceci n’a pas empêché quelques-uns d’exprimer leur désarroi vis-à-vis des instances traditionnelles qui n’hésitent pas à leur tour à chercher plus de profit pour leurs entités sans pour autant se soucier du joueur et de sa santé physique et morale.

"S'ils se souciaient vraiment des joueurs, ils ne nous auraient pas fait autant voyager pendant la pandémie. Je n'aimais pas les menaces à l'époque, ce n'était pas agréable de les entendre en tant que joueur. Je pense que si 12 clubs ont réalisé ce projet, c'est parce qu'il y a un besoin de changement dans le football. Je ne sais pas si cela aurait été le bon projet, mais il est normal de parler d'un changement pour sauver le football", a rétorqué le joueur brésilien de la Juventus, Danilo.

De son côté, l’entraîneur de Manchester City, Pep Guardiola, a critiqué ouvertement le nouveau calendrier chargé de la LDC, "Nous jouons parce que les gens l’exigent. Les joueurs adorent jouer, mais se blessent parfois. L’UEFA le sait, mais s’en soucient-ils ? Absolument pas. C’est plus de matchs, plus de compétitions. Je ne peux pas entraîner les joueurs, je gère juste l’équipe.

"La Super League n’est plus sur la table. C’est bien, très bien. Mais ce n'est pas pour autant que la nouvelle Ligue des champions est géniale… Les seules personnes à qui on ne demande jamais rien sont les entraîneurs, les joueurs et les supporters", a déclaré l’entraîneur Allemand Jurgen Klopp, partageant la même inquiétude que son confrère Catalan.

Certes, la Super League a été plus au moins enterrée pour l’instant, mais l’ombre d’une résurrection hantera toujours le football européen et sans aucun doute le football mondial. Si le football est l’opium du peuple, ce que l’argent a défait, l’argent le refait !