Sport
Absents du sol, présents sur le terrain, le choix cornélien des binationaux - Par Driss Ajbali
Lamine Yamal a choisi l'Espagne. Ayyoub Bouaddi a choisi le Maroc. Le choix de ce dernier et des autres n'est pas simplement sportif. Pas plus qu'il n'est politique. Il est profond. Il est identitaire. Il est existentiel. En dépit de son choix, Lamine Yamal a montré un attachement similaire lors de la coupe du monde 2022 au Qatar. Son choix de la Roja ne le met pas à l'abri. Régulièrement, des supporters, espagnols ou non, lui rappellent ses origines
De sa lecture de la composition de l’équipe nationale marocaine alignée face au Brésil lors du Mondial-2026, le sociologue et essayiste, spécialiste de l’immigration, Driss Ajbali retient le rapport singulier qu’entretient le Maroc avec sa diaspora. L’auteur voit dans le choix des joueurs binationaux de porter le maillot des Lions de l’Atlas l’expression d’un attachement identitaire profond, dépassant le seul cadre sportif. Entre stratégie de la Fédération royale marocaine de football, affirmation d’une appartenance multiple et parcours emblématiques comme celui d’Ayyoub Bouaddi, cette réflexion se penche sur le rôle central des Marocains du monde dans la construction du Maroc contemporain.

Driss Ajbali
Le 13 juin 2026, au MetLife Stadium du New Jersey, il n'a pas échappé aux observateurs les plus avisés qu'à la 65e minute du match Brésil-Maroc, le sélectionneur Mohamed Ouahbi, en faisant entrer Samir El Mourabet à la place d'Azzedine Ounahi, provoqua un changement, anodin en apparence, mais susceptible de rentrer dans le record du Guinness. Car Ounahi, dernier joueur né sur le sol marocain, allait laisser, durant vingt-quatre minutes, une équipe qui incarne, d'une certaine manière, la diversité, mais tellement monocolore puisqu'elle sera composée de onze joueurs, tous nés hors du territoire national. Ici, il y a une question sous-jacente qui dépasse le football et touche à quelque chose de bien plus profond : le parcours de ces hommes qui portent le maillot aux couleurs du Royaume, et ce que leur présence dit du Maroc d'aujourd'hui.
Il existe une différence de taille (rarement évoquée, jamais vraiment analysée) entre les joueurs marocains nés au Maroc qui, grâce à leurs talents, rejoignent un grand club européen et des joueurs marocains nés dans l'immigration qui choisissent de représenter leur pays d'origine.
Les premiers traversent la Méditerranée pour leurs carrières. Ils quittent Casablanca, Rabat ou Beni Mellal. Ils furent formés dans la rue, puis dans un club avant de commencer à rejoindre l'Académie Mohammed VI de football depuis son inauguration en 2009. Ils sont, le plus souvent, vendus à un grand club doté de moyens. Leurs trajectoires sont celles de l'émigration sportive, en ces temps de mobilité mondialisée des compétences.
Les seconds n'ont jamais quitté quoi que ce soit. Ils sont nés à Senlis, à Madrid, à Montréal ou à Bruxelles. Dans les pays d'accueil, on les qualifie de seconde, troisième, quatrième génération, comme si on tenait à les assigner absolument dans l'émigration de leurs parents. Ils ont débuté la pratique du foot dans leurs quartiers avant de grandir dans les académies de formation européennes. Ils ont appris le football dans une autre langue. Ils ont construit leurs identités dans le tiraillement d'un entre-deux permanent. Et un jour, par choix ou par conviction, ils vont se trouver à dire NON à la France, à l'Espagne, à la Belgique, et OUI au Maroc.
Ce choix-là n'est pas simplement sportif. Pas plus qu'il n'est politique. Il est profond. Il est identitaire. Il est existentiel.
Onze trajectoires, un puzzle.
Yassine Bounou, Noussair Mazraoui, Bilal El Khannous, Chamseddine Talbi, Achraf Hakimi, Brahim Díaz, Chadi Riad, Ismail Saibari, Issa Diop, Neil El Aynaoui, Ayyoub Bouaddi — chacun de ces noms s'égrène dans un chapelet, comme autant de pièces en miniature qui composent le puzzle de l'émigration marocaine. Chacun de ces noms porte en lui les contradictions et les choix cornéliens qui sont, le plus souvent, le propre même des identités multiples.
Ces hommes furent, à des moments décisifs dans leurs carrières, face à un choix. Celui-ci ne sera pas dicté par de l'argent parce que nombre d'entre eux sont riches en millions. Ils ont choisi parce que l'appel du pays aura été plus puissant.
Mais cet appel et sa vigueur, ne doivent rien au hasard. Il est le résultat d'une stratégie portée par la Fédération Royale Marocaine de Football. Depuis des années, la FRMF s'est donné les moyens de la formation des talents marocains, mais elle a aussi délibérément misé sur les binationaux formés dans les meilleures académies européennes. Le résultat, on l'avait touché du bout du doigt au Qatar 2022, et la prestation des Lions de l'Atlas face au Brésil augure, il faut l'espérer, d'autres surprises.
Force est de reconnaître que la Fédération est ambitieuse. Elle vise l'excellence et son président, bras armé de la puissante volonté royale, en est le maitre d’œuvre. Réputé adepte de l'efficacité, il se donne les moyens. La FRMF a surtout réussi à cultiver la confiance. De ce point de vue, cet organisme est devenu une école et un modèle dont devraient s'inspirer ceux qui aspirent à attirer, dans d'autres domaines, les compétences marocaines de l'étranger.
Ayyoub Bouaddi, une révélation.
À lui seul, dans ce collectif, un nom résume tout : Ayyoub Bouaddi. Un lionceau de dix-huit ans. Né à Senlis. Formé au LOSC Lille, capitaine des U18 de France. Il paraît qu'en 2018, il posait, émerveillé, dans les tribunes d'un stade de Coupe du monde. Le voilà aujourd'hui, en 2026, dans le toit du monde.
La maturité précoce a sidéré les commentateurs. Mais ce qui a le plus frappé, ce sont ses talents cachés, aussi bien sur le plan scolaire qu'en termes d'éloquence, dont il a, paraît-il, un diplôme. Ayyoub Bouaddi aurait pu attendre, et probablement que l'équipe de France l'aurait, un jour, accueilli. Sa main n'a pas tremblé. Il a opté pour le Maroc et dit non aux champions du monde aux deux étoiles. Il a choisi le pays de ses parents. Pascal Praud, connaisseur du foot et Torquemada contre l'immigration, a déploré cette décision. C’est dire.
Il est vrai que le football a ceci de particulier. Il peut rendre visible, en quatre-vingt-dix minutes et devant des millions de téléspectateurs, des réalités que les sciences sociales mettent des décennies à documenter. Ce soir du 13 juin 2026, le match Brésil-Maroc a dit, en images, ce que les chercheurs, les sociologues et les historiens de l'immigration connaissent intuitivement : la communauté marocaine n'est pas une parenthèse dans l'histoire du Maroc. Elle en est l'un des chapitres centraux.
Yamal et Ayyoub, les facettes de la même pièce.
Ayyoub Bouaddi a dix-huit ans. Lamine Yamal aussi. Ce dernier est né à Esplugues de Llobregat, banlieue de Barcelone, de mère équato-guinéenne et d'un père marocain. Il est phénoménal et époustouflant. Incontestablement, il est l'un des joueurs les plus doués de sa génération, pour ne pas dire le plus doué. Il brille certes au FC Barcelone. Il a fait cependant le choix de porter le maillot de la Roja. Il a choisi l'Espagne. Ce choix est le sien. Il reste pleinement légitime. Et personne ne saurait le lui reprocher.
Pourtant, ce choix ne le met pas à l'abri. Régulièrement, des supporters, espagnols ou non, lui rappellent ses origines, comme si elles constituaient une dette inexpugnable, une tare, une appartenance inavouable qui relativiserait sa légitimité à porter le maillot ibérique. Là, plus que le racisme ordinaire, c'est la Maurophobia[1] qui est à l’oeuvre. À la première faiblesse, on le ramène à ses racines arabo-africaines, juste après avoir célébré ses dribbles. Son choix de l'Espagne ne semble pas suffire. Comme s'il fallait plus pour attester l'allégeance. Et c'est ici qu'on est face à de la vraie violence. Insidieuse, courante et silencieuse, elle est redoutablement plus cruelle.
Ayyoub Bouaddi a choisi le Maroc. Lamine Yamal a choisi l'Espagne. Bouaddi finira probablement au PSG ou à Arsenal. Entre-temps, il sera bordé dans le doucereux édredon de la reconnaissance, pleine et entière, du peuple marocain dont ses parents sont issus.
Et ça, c'est tellement réchauffant que cela n'a pas de prix. C'est la prime suprême.
[1] Peur ou aversion irrationnelle envers les Maures dont les Marocains restent l’incarnation dans l’imaginaire ibérique.