Sport
Ce que révèle le champ sémantique du football ½ - Par Mohamed Benabdelkader
Neil El Aynaoui, né à Nancy, un admirable gladiateur, le bandeau ensanglanté, le maillot déchiré et le regard habité par une détermination de guerrier. À elle seule, cette scène condense plusieurs registres de sens
À travers une lecture des symboles, des rituels et des controverses qui entourent le football, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader montre comment ce sport peut dépasser largement le cadre de la compétition. En s'appuyant notamment sur les polémiques suscitées en Espagne autour de Lamine Yamal et sur le regard porté sur les Lions de l'Atlas, il analyse la manière dont les médias transforment les gestes, les identités et les émotions en objets de débat, révélateurs des tensions contemporaines autour de l'appartenance, de la mémoire et de la représentation.

Mohamed Benabdelkader

Lors du match de l’équipe nationale d’Espagne contre le Cap-Vert en Coupe du monde, le joueur Lamine Yamal avait affiché sur ses chaussures son nom ainsi que les drapeaux du Maroc et de la Guinée équatoriale, en hommage à ses origines familiales, sans y faire figurer le drapeau espagnol. Un choix qui n’a rien de nouveau.
Comment notre fascination pour le football, le plus grand spectacle sportif au monde, peut s'inscrire dans un cadre théorique plus large ? La question s’impose car la fascination universelle qu'exerce le football, ne peut s'expliquer par sa seule dimension ludique. Si le football est souvent qualifié de « beau jeu », c'est parce qu'il constitue, en réalité, un extraordinaire condensé de la condition humaine et de la complexité du monde social. Son immense popularité tient précisément au fait qu'il est bien davantage qu'un sport, il est un théâtre où se donnent à voir, de manière particulièrement intense, les grandes dynamiques qui traversent les sociétés contemporaines.
D'abord, le football est révélateur de la complexité de l'action collective. Aucun joueur, aussi talentueux soit-il, ne peut triompher seul. La victoire naît de la coopération, de la coordination des rôles, de la confiance mutuelle et de la capacité à articuler les talents individuels au service d'un projet commun. Il offre ainsi une métaphore saisissante du fonctionnement des organisations humaines et des sociétés elles-mêmes.
Ensuite, le football est révélateur de la tension permanente entre ordre et incertitude. Peu de disciplines sont aussi codifiées tout en laissant une telle place à l'imprévisible. Un match est régi par des règles strictes, mais son déroulement demeure fondamentalement ouvert : une erreur, un rebond, un éclair de génie ou un coup du sort peuvent à tout instant renverser le cours des événements. En cela, le football ressemble aux phénomènes sociaux et politiques, où les structures pèsent lourdement sur les acteurs sans jamais déterminer complètement les résultats.
Le football révèle également la complexité des identités collectives. Un club ou une sélection nationale deviennent des espaces de projection où se cristallisent les sentiments d'appartenance, les mémoires, les rivalités et les aspirations d'une communauté. Les supporters ne soutiennent pas uniquement onze joueurs, ils défendent une histoire, un territoire, une représentation d'eux-mêmes. Le football apparaît ainsi comme un puissant producteur de récits identitaires et de symboles collectifs.
Il est également révélateur de la force des émotions dans les comportements humains. Contrairement à l'idéal d'un individu parfaitement rationnel, le football rappelle que les sociétés sont largement gouvernées par les passions : l'espoir, la peur, la joie, la frustration, le sentiment d'injustice ou la fierté. L'intensité émotionnelle d'un match permet d'observer, dans un espace condensé de quatre-vingt-dix minutes, des mécanismes psychologiques et sociaux qui se déploient ordinairement sur des temporalités beaucoup plus longues.
Le football est enfin révélateur de la mondialisation et de ses paradoxes. Il est simultanément un produit globalisé - circulations des joueurs, des capitaux, des images et des technologies - et un formidable réservoir de particularismes locaux et nationaux. Aucun autre spectacle ne parvient à conjuguer avec autant de force l'universel et le particulier, le cosmopolitisme et l'attachement identitaire.
Un langage corporel dans un jeu de signes
C’est dans cette perspective de complexité que s’inscrit l’un des aspects les plus fascinants du football, et pourtant l'un des moins étudiés, celui de son extraordinaire richesse en matière de communication non verbale. Avant d'être un jeu de jambes, le football est un jeu de signes. Il constitue un immense système sémiotique où les corps, les gestes, les postures, les symboles et les rituels produisent en permanence du sens.
Sur le terrain, le football représente un langage corporel, les joueurs communiquent constamment sans se parler. A travers un regard, un mouvement des épaules, une course, un appel de balle, un simple déplacement de quelques mètres, ils transmettent des informations essentielles à leurs partenaires et cherchent simultanément à tromper l'adversaire. Le football est ainsi une véritable grammaire du corps en mouvement, La réussite tactique dépend largement de cette capacité à produire des signaux, décoder ceux des autres et parfois envoyer de faux signaux.
Le football est, en ce sens, une activité profondément cognitive, chaque geste constitue un signe destiné à être interprété. Il est aussi un gigantesque laboratoire des émotions collectives, voire de contagion émotionnelle.
Au-delà de la dynamique interne du jeu, le football est profondément traversé par des pratiques rituelles. Le signe de croix avant l'entrée sur le terrain, la prosternation pour célébrer un but ou une victoire, le cercle formé par les joueurs avant le coup d'envoi, le capitaine embrassant son brassard, le joueur pointant le ciel après avoir marqué ou encore les célébrations collectives minutieusement codifiées constituent autant de gestes chargés de significations symboliques. Ces rituels contribuent à donner du sens à l'action, à renforcer la cohésion du groupe, à exprimer une identité ou une gratitude, et parfois à conjurer l'incertitude inhérente au jeu.
Le spectacle du football est aussi une immense scène symbolique où chaque signe est porteur de sens. Le maillot et ses couleurs, le brassard du capitaine, l'écusson, les hymnes, les drapeaux et les chorégraphies des tribunes, composent une véritable liturgie profane qui soude les individus autour d'une même émotion et d'une même appartenance. Le match devient alors bien plus qu'un spectacle sportif, il se transforme en une expérience collective de communion identitaire.
Un champ sémantique fortement médiatisé
Ces pratiques rituelles et cet univers de symboles font du football un champ sémantique médiatisé par excellence. Les maillots, les gestes de célébration, les hymnes, les tifos, les drapeaux ou encore les expressions corporelles des joueurs ne possèdent pas de signification intrinsèque et univoque, leur sens est continuellement produit, interprété et amplifié par les médias. En sélectionnant certaines images, en privilégiant certains récits et en proposant des cadres d'interprétation particuliers, ces derniers transforment un simple geste en symbole de résilience, une célébration en affirmation identitaire, un drapeau en marqueur politique ou un regard en signe de tension.
Le spectacle sportif devient ainsi un espace de production de significations où la médiatisation ne se contente pas de refléter l'événement, elle le met en récit, lui confère une portée symbolique et participe activement à la construction des émotions collectives et des imaginaires sociaux qui l'entourent. Autrement dit, le sens du jeu ne se fabrique pas uniquement sur le terrain, il se construit également dans l'espace médiatique, où les images, les commentaires et les projections narratives contribuent à transformer les gestes les plus ordinaires en événements chargés de significations culturelles, identitaires et parfois même politiques.
Lors du match de l’équipe nationale d’Espagne contre le Cap-Vert en Coupe du monde, le joueur Lamine Yamal avait affiché sur ses chaussures son nom ainsi que les drapeaux du Maroc et de la Guinée équatoriale, en hommage à ses origines familiales, sans y faire figurer le drapeau espagnol. En réalité, ce choix n’avait rien de nouveau, le joueur avait déjà adopté des designs similaires lors de compétitions précédentes, notamment pendant le Championnat d’Europe, afin de mettre en avant ses racines. Toutefois, l’absence du drapeau espagnol a rapidement suscité une vive polémique et alimenté de nombreux commentaires dans l’espace médiatique espagnol et sur les réseaux sociaux.
Ce n’était pas non plus la première fois qu’un geste ou un comportement de Lamine Yamal, né à Barcelone en 2007 d’un père marocain, Mounir Nasraoui, et d’une mère équato-guinéenne, Sheila Ebana, suscitait de vives réactions dans la presse et sur les réseaux sociaux. Cette fois-ci, cependant, les réactions se sont distinguées par une forte polarisation, plusieurs grands journaux ont présenté cet épisode sous l’angle de la « polémique », de « l’indignation » ou encore du « manque de respect », contribuant ainsi à amplifier la controverse autour d’un geste que le joueur avait pourtant déjà accompli par le passé pour rendre hommage à ses origines familiales.
Sur les réseaux sociaux et dans les médias, de vives accusations de « mépris pour l'Espagne » ou de « moqueries » ont été formulées, souvent en lien avec une ancienne vidéo où Yamal célébrait l'élimination de l'Espagne face au Maroc en 2022. D'autres voix ont défendu ce geste, le qualifiant d'inoffensif et familier. Pourquoi ce geste a-t-il suscité tant de polémique ?
Les chaussures de Lamine
L’absence du drapeau espagnol sur les chaussures de Lamine, dans un contexte aussi médiatisé (ses débuts en Coupe du Monde avec l’équipe nationale), a clairement conduit beaucoup de médias espagnols à interpréter sa décision comme une priorité accordée à ses racines africaines plutôt qu’au pays qu’il représente. Cela soulève des questions sensibles en Espagne concernant l’identité nationale, l’intégration et l’immigration.
Au-delà du contexte d’une Coupe du monde fortement médiatisée, cette polémique s’inscrit également dans les débats internes que connaît l’Espagne autour des questions d’identité et d’appartenance. La jeune star du FC Barcelone et de la sélection espagnole, dont l’ascension fulgurante a marqué ces dernières années, a déjà été la cible de campagnes et de propos à caractère raciste. Son succès sous les couleurs de l’Espagne a parfois suscité des tensions au sein de certains milieux nationalistes, qui ont interprété le geste des chaussures comme l’expression d’un double discours, voire d’un engagement insuffisant envers l’identité nationale espagnole.
Certes, le geste est intervenu dans le cadre hautement exposé de la Coupe du monde, avec des chaussures particulièrement visibles et associées à une grande marque internationale, ce qui a largement contribué à sa diffusion rapide et à son amplification sur les réseaux sociaux. Or, l’attention disproportionnée portée aux chaussures de Lamine Yamal, semble relever d’un mécanisme classique de déplacement médiatique. Elle apparaît, dans une large mesure, comme une forme de diversion émotionnelle face au match nul décevant (0-0) concédé contre le Cap-Vert. Dans un contexte de frustration sportive, un symbole identitaire aisément identifiable a ainsi servi de support à des débats plus larges sur l’appartenance, la loyauté et l’identité nationale.
L’Espagne, considérée comme l’une des grandes favorites pour le titre, a entamé sa Coupe du monde 2026 par un match nul face au Cap-Vert, une sélection a priori jugée largement à sa portée. Ce 0-0. Ce premier score nul et vierge du tournoi, a été vécu par de nombreux observateurs espagnols comme une contre-performance décevante, voire embarrassante. Entré en cours de rencontre, Lamine Yamal n’est pas parvenu à faire basculer le match malgré quelques situations prometteuses. Au coup de sifflet final, la déception était palpable, une domination territoriale stérile, un manque de tranchant dans le dernier geste et, en face, une équipe capverdienne remarquablement organisée et disciplinée.
La polémique autour des drapeaux figurant sur les chaussures de Lamine Yamal - ceux du Maroc et de la Guinée équatoriale, en l’absence du drapeau espagnol - a éclaté presque immédiatement après la rencontre, voire concomitamment aux premières réactions suscitées par le match nul contre le Cap-Vert. En l’espace de quelques heures, une partie de l’espace médiatique et des réseaux sociaux a opéré un déplacement remarquable de l’attention, l’analyse de la contre-performance de la Roja a progressivement cédé la place à un débat passionné sur le supposé « message identitaire » du jeune joueur.
De nombreux titres de presse et commentaires en ligne ont ainsi délaissé les questions sportives - manque d’efficacité offensive, stérilité de la possession ou incapacité à déstabiliser une équipe capverdienne bien organisée - pour se concentrer sur la signification politique et symbolique des chaussures de Yamal. Un geste personnel, déjà observé par le passé et destiné à rendre hommage à ses origines familiales, s’est dès lors transformé en objet de controverse nationale, révélant la sensibilité persistante des débats relatifs à l’identité, à l’appartenance et à la représentation de la diversité au sein de l’équipe nationale espagnole.
À bien des égards, cette séquence illustre également un mécanisme classique de diversion médiatique, face à la déception provoquée par un résultat jugé indigne des ambitions espagnoles, le débat s’est rapidement déplacé du terrain sportif vers un symbole identitaire plus émotionnel et plus clivant. C'est un classique du football et du journalisme sportif, qui face à la frustration liée au résultat, se met à chercher des boucs émissaires ou exploite des sujets parallèles pour générer des clics et alimenter le débat (identité, symboles, controverses culturelles). Les chaussures sont ici un élément visuel facilement viral qui polarise les opinions.
Lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar, le parcours remarquable de l’équipe marocaine a également donné lieu, dans une partie de la presse espagnole, à une forme de déplacement du débat vers la question des origines et de la double nationalité de plusieurs joueurs marocains, comme si cette réalité pouvait relativiser, voire délégitimer, la portée de leur performance sportive.
Un schéma discursif assez net s’est alors dégagé. À mesure que le Maroc enchaînait les exploits, éliminant successivement l’Espagne en huitièmes de finale puis le Portugal en quarts de finale avant de devenir la première sélection africaine et arabe à atteindre les demi-finales d’une Coupe du monde, une partie des commentaires médiatiques a accordé une attention disproportionnée à la composition de l’équipe, en soulignant le nombre de joueurs nés à l’étranger ou détenteurs d’une double nationalité.
Des médias espagnols comme La Vanguardia ont titré « Espagne contre la sélection de l’ONU », soulignant que le Maroc était « une véritable sélection onusienne avec jusqu’à 14 joueurs étrangers ». Les articles détaillaient les origines de chaque joueur, y compris ceux nés en Espagne.
El Aynaoui bandeau ensanglanté maillot déchiré
Face à l’excellente prestation de l’équipe marocaine contre le Brésil lors de la Coupe du monde 2026, le quotidien sportif espagnol Marca semble avoir manqué d’inspiration. Faute de trouver matière à commenter dans son « réfrigérateur » analytique, il s’est alors mis à fouiller dans l’état civil des joueurs marocains, qualifiant d’« inédite » la situation des Lions de l’Atlas lorsque, entre la 65e et la 89e minute de jeu, les onze joueurs alignés étaient tous nés à l’étranger. Le journal soulignait ainsi, non sans emphase, que « aucun des joueurs marocains n’était né dans le pays ».
Derrière cet étonnement quelque peu théâtral se laisse toutefois entendre une petite musique bien connue, comment une équipe peut-elle réussir avec des joueurs qui ne seraient pas « vraiment » marocains ? C’est, au fond, le vieux réflexe d’un certain discours essentialiste, soudain déconcerté par une réalité pourtant banale du football contemporain, au XXIe siècle, les identités sportives se construisent aussi à travers les diasporas, les trajectoires migratoires et les appartenances multiples, et non plus uniquement avec des joueurs nés et élevés à quelques rues du stade qu’ils représentent.
Le véritable sel de l’histoire réside dans le fait que ces prétendus « étrangers », dont Marca semble s’amuser, sont souvent ceux qui portent le maillot avec une combativité des gladiateurs, le courage face à l’épreuve, le mépris de la douleur et la dignité dans l’adversité. Il suffit de regarder cette image de Neil El Aynaoui, né à Nancy, un admirable gladiateur, le bandeau ensanglanté, le maillot déchiré et le regard habité par une détermination de guerrier. À elle seule, cette scène condense plusieurs registres de sens : le corps meurtri qui témoigne du sacrifice, l’identité assumée au-delà du lieu de naissance, l’appartenance nationale revendiquée et, plus largement, l’expérience diasporique érigée en symbole d’engagement et de fidélité.