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Dynamiques sahélo-maghrébines dans un contexte de reconfiguration géopolitique 1/2 - Par Mohamed Benabdelkader
Rassemblement au Centre international de conférence de Bamako, le 12 avril 2025, pour protester contre la destruction d’un drone malien par l’armée algérienne. Les tensions entre l Alger et Bamako se sont aggravées en avril 2025 après que l’Algérie a abattu un drone de surveillance malien (de type Bayraktar Akıncı) près de la frontière, dans la zone de Tin Zaouatine. (Photo AFP)
Mohamed Abdelkader
Dans son analyse de l’évolution des relations entre l’Algérie et le Mali, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader montre que le Sahel est devenu le principal foyer de recomposition géopolitique du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Entre rivalités de puissances, essor des acteurs non traditionnels et expansion des groupes jihadistes, l’auteur met en lumière les profondes interdépendances sécuritaires entre les deux espaces et plaide pour une coopération régionale renforcée face à des menaces transfrontalières de plus en plus complexes.
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a ordonné, vendredi 10 juillet 2026, le retour à Bamako de l’ambassadeur Kamal Retieb, rappelé pour consultations depuis avril 2025. Dans le même temps, Alger a annoncé, via un communiqué du ministère des Affaires étrangères, la réouverture de son espace aérien aux aéronefs maliens, permettant ainsi la reprise des vols entre les deux pays.
Rappelons que les tensions entre les deux pays voisins se sont aggravées en avril 2025 après que l’Algérie a abattu un drone de surveillance malien (de type Bayraktar Akıncı) près de la frontière, dans la zone de Tin Zaouatine. Selon Alger, l’appareil avait violé l’espace aérien algérien. Bamako, de son côté, a contesté cette version, affirmant que le drone volait dans son propre espace aérien et dénonçant un « acte hostile » de l’Algérie. Cet incident avait entraîné le rappel mutuel des ambassadeurs, la fermeture réciproque des espaces aériens et une forte solidarité des alliés du Mali au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES : Mali, Burkina Faso, Niger).
Ce bras de fer avait duré plus d’un an et traduisait des divergences bien plus profondes entre les deux capitales. Celles-ci portaient notamment sur le rôle de l’Algérie dans l’Accord d’Alger de 2015, jugé trop contraignant par Bamako, sur le rapprochement du Mali avec la Russie et le groupe Wagner, ainsi que sur les tensions régionales, en particulier autour de la question du Sahara marocain.
Il importe de signaler que c’est Alger qui a pris l’initiative de cette détente, le président Tebboune avait annoncé en premier le retour de l’ambassadeur et la réouverture de l’espace aérien aux aéronefs maliens, apparaissant ainsi comme le premier acteur à chercher à débloquer la crise. Ce geste pourrait être interprété comme le reflet des contraintes auxquelles fait face l’Algérie, qui cherche à se positionner comme une puissance régionale et médiatrice au Sahel. Son influence y étant de plus en plus contestée par le pouvoir malien et l’AES, prolonger le bras de fer diplomatique risquait de l’isoler davantage et de fragiliser la sécurité le long de la frontière commune (1 400 km), zone sensible marquée par les trafics et la menace terroriste. Pour de nombreux observateurs, il s’agit d’un aveu d’épuisement stratégique, la politique de pression ayant montré ses limites, Alger opte une fois de plus pour le pragmatisme.
Détente tactique en pleine recomposition stratégique
Au-delà du caractère concessif de cette initiative algérienne, qui s’inscrit dans une pratique récurrente d’El Mouradia consistant à tourner la page sur un incident sans arracher de concessions visibles sur les questions substantielles, il importe de relever qu’il ne s’agit là que d’une détente tactique, se traduisant essentiellement par le retour des ambassadeurs et la reprise des vols, et non d’une réconciliation stratégique entre les deux États. Les divergences profondes persistent, notamment sur l’interprétation et la mise en œuvre de l’Accord d’Alger de 2015, sur le rôle des groupes armés du Nord, et sur le rapprochement marqué du Mali avec la Russie.
Ce rapprochement répond à des impératifs sécuritaires pressants et concrets. La frontière algéro-malienne (zones désertiques et montagneuses très poreuses) représente un enjeu vital pour la stabilité des deux pays, et la normalisation diplomatique vise explicitement à restaurer un minimum de coopération face à des menaces transnationales qui se sont aggravées. Une rupture diplomatique prolongée (fermeture des espaces aériens, absence d’ambassadeurs, suspension de mécanismes comme le CEMOC - Comité d’état-major opérationnel conjoint) aggraverait ces vulnérabilités en empêchant tout échange de renseignements en temps réel et toute coordination.
C’est ainsi que ce rapprochement semble fortement motivé par les impératifs sécuritaires, probablement l’un des principaux moteurs, sinon le principal, aux côtés des considérations diplomatiques. Sans coopération minimale entre voisins partageant une telle frontière, le risque d’escalade incontrôlée et de propagation du jihadisme, deviendrait trop élevé pour les deux capitales. C’est une reprise de la coopération sécuritaire entre Bamako et Alger qui s’inscrit comme un ajustement tactique et pragmatique dans un contexte sahelien profondément transformé par une reconfiguration géopolitique multipolaire. Elle ne constitue pas un basculement stratégique majeur, mais plutôt une tentative de gestion des risques locaux au milieu de dynamiques régionales et internationales concurrentes.
Dans un Sahel en pleine fragmentation (retrait français, montée en puissance russe, affirmation turque et émirati, ainsi que le conflit algéro-marocain), ce geste apparaît davantage comme une détente conjoncturelle que comme une stabilisation durable. S’il contribue, certes, marginalement à la sécurité frontalière, il ne modifie pas fondamentalement la nouvelle donne géopolitique régionale, caractérisée par le recul occidental, l’ascension des acteurs non traditionnels et la fragmentation croissante des États sahéliens.
Cette reprise de coopération sécuritaire est un exemple classique de realpolitik frontalière dans un Sahel multipolaire et chaotique. Elle illustre la primauté des menaces immédiates (jihadisme, trafics) sur les alignements idéologiques, tout en révélant les limites de l’influence algérienne face à la fragmentation et aux nouveaux acteurs globaux. Cette normalisation apporte certes une stabilisation locale utile, mais elle reste fragile et largement insuffisante pour inverser la trajectoire d’instabilité chronique et de concurrence externe qui marque le Sahel.
Dans ce contexte, la vraie question qui se pose ne concerne pas tant les mécanismes et tendances de la reconfiguration géopolitique au Sahel, mais plutôt la manière dont ce dernier est en train de devenir le principal théâtre de recomposition stratégique, redéfinissant en profondeur l’ensemble du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.
Le Maghreb dans le nœud géopolitique du Sahel
Il est désormais difficile de penser les dynamiques du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest sans placer le Sahel au cœur de l’analyse géopolitique régionale. Si les médias, les think tanks et les rapports géostratégiques accordent aujourd’hui une attention croissante au Sahel, c’est bien parce que cette région est devenue un véritable nœud géopolitique, où se superposent simultanément crises multiples et rivalités internationales de plus en plus denses.
Depuis la vague des transitions de pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la région connaît un recul de l’influence occidentale, notamment française, l’émergence de nouveaux partenaires sécuritaires comme la Russie et la Chine, ainsi que la montée des discours souverainistes concrétisée par la création en 2024 de l’Alliance des États du Sahel surnommée "Liptako-Gourma". Cette recomposition semble transformer le Sahel en espace de compétition entre puissances globales, acteurs régionaux et modèles concurrents de sécurité et de gouvernance.
Dans cette même dynamique, le Sahel continue de devenir l’un des principaux foyers mondiaux des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et l’État islamique, à savoir une région susceptible de déstabiliser non seulement l’Afrique de l’Ouest entière, mais aussi les équilibres maghrébins et la sécurité méditerranéenne.
Le Sahel n’est donc plus perçu comme une périphérie marginale, mais comme un espace stratégique où se jouent des questions globales touchant la sécurité, l’énergie, les migrations, les rivalités de puissances, la crise de l’État-Nation et l’avenir géopolitique de l’espace maghrébin.
Origines maghrébines du jihadisme sahélien
Historiquement, les relations entre le Maghreb et le Sahel ont toujours été marquées par une influence réciproque et profonde, tout autant que le Maghreb a façonné le Sahel, ce dernier a régulièrement exercé une influence en retour sur le Maghreb, à travers les mouvements de populations, les échanges commerciaux transsahariens, les dynamiques tribales et les flux idéologiques ou sécuritaires. Cette porosité à double sens reste aujourd’hui une réalité structurante. C’est dans ce cadre que la crise jihadiste qui ravage le Sahel depuis plus de quinze ans ne constitue pas un phénomène exogène ou purement local. Elle trouve ses racines profondes au Maghreb, à travers trois séquences historiques majeures qui ont alimenté en hommes, en expertise et en armement le terreau sahélien.
D’abord, la guerre civile algérienne (1991-2002) et l’exportation des combattants islamistes. L’interruption brutale du processus électoral de 1991-1992, après la victoire du Front Islamique du Salut (FIS) au premier tour, a radicalisé une partie importante de l’islamisme algérien. Face à la répression militaire, une frange dure s’est engagée dans une insurrection armée via le Groupe Islamique Armé (GIA), puis le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC). Lorsque la pression sécuritaire s’est accentuée en Algérie, de nombreux combattants expérimentés, aguerris par une décennie de guerre asymétrique, ont choisi l’exil vers le nord du Mali.
Ce territoire vaste, poreux, faiblement gouverné et traversé par des réseaux historiques de contrebande (tabac, armes, drogue) leur a offert refuge, bases arrière et opportunités de redéploiement. C’est précisément cette réorientation stratégique qui a constitué l’élément causal majeur dans la genèse d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007. Les anciens du GSPC ont apporté un savoir-faire opérationnel, des structures de commandement et une idéologie salafiste-jihadiste rodée, qu’ils ont greffés sur les fragilités locales (marginalisation touarègue, trafics transsahariens, corruption des élites). Sans ce vivier algérien, la dynamique terroriste régionale n’aurait ni la même ampleur ni la même précocité.
Ensuite, les camps de réfugiés de Tindouf, situés à l’extrême sud-ouest de l’Algérie et placés sous le contrôle du Front Polisario, sont devenus au fil des ans une nouvelle zone de vulnérabilité structurelle exploitée par les réseaux criminels et les groupes terroristes sahéliens. L’extrême précarité, l’isolement géographique et le désespoir qui y prévalent favorisent la radicalisation et le recrutement de membres du Polisario par des factions jihadistes. Des rapports officiels et sécuritaires, ont mis en évidence la collusion entre le Polisario et des groupes comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM). Plus d’une centaine de membres du Polisario ont rallié des groupes jihadistes au Sahel. Le cas le plus emblématique est celui d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui, ancien cadre militaire du Polisario. Il a rejoint le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), dont il est devenu le porte-parole en 2012, avant de s’autoproclamer émir d’Al-Mourabitoun au Mali en 2013. Il a ensuite fondé l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), qu’il a dirigé jusqu’à sa mort en 2021.
Enfin, la troisième vague maghrébine du jihadisme sahélien survient avec la chute du régime libyen en 2011, plongeant le pays dans un chaos durable. L’arsenal massif de Kadhafi, notamment des missiles sol-air portables, des explosifs et des armes légères, s’est diffusé massivement dans le Sahel via les réseaux Touaregs et jihadistes. D’anciens combattants libyens, des mercenaires et des islamistes libérés des prisons ou rentrés de Syrie/Irak ont rejoint ou renforcé les groupes déjà implantés. Cette irruption d’armement sophistiqué et de combattants supplémentaires, a permis l’accélération de la crise malienne de 2012, la rébellion touarègue (MNLA) a rapidement été débordée par les islamistes d’AQMI et d’Ansar Dine, menant à la prise de contrôle du Nord-Mali et à l’opération Serval menée par l’armée française. La Libye post-Kadhafi est ainsi devenue une troisième source majeure d’instabilité, transformant le Sahel en prolongement naturel des instabilités maghrébines.
La dynamique bidirectionnelle entre le Maghreb et le Sahel révèle donc une interdépendance stratégique profonde et ancienne, tout autant que les crises maghrébines (Algérie des années 1990, les camps de Tindouf et Libye de 2011) ont nourri le jihadisme sahélien, les instabilités du Sahel - terrorisme, trafics et migrations - irriguent en retour les vulnérabilités sécuritaires du Maghreb.
Face à cet enchevêtrement, l’enjeu sécuritaire lié autant au terrorisme qu’au crime organisé (contrebande d’armes, narcotrafic, traite des êtres humains) exige une coopération solide, structurée et durable entre les pays du Maghreb. Une simple normalisation bilatérale, comme celle récemment observée entre Alger et Bamako, reste insuffisante. Seule une approche régionale coordonnée, associant renseignement partagé, opérations transfrontalières, contrôle des espaces sahariens et lutte contre les financements illicites, permettra de faire face efficacement à des menaces hybrides qui ne connaissent pas les frontières tracées sur les cartes. Sans cette coopération maghrébine renforcée, le Sahel continuera d’agir comme un amplificateur des fragilités régionales, au détriment de la stabilité de l’ensemble de l’Afrique du Nord et de l’Ouest.
