Diaspora : Juif Paria ou Juif Parvenu ? - Par Mustapha Sehimi

Diaspora : Juif Paria ou Juif Parvenu ? - Par Mustapha Sehimi

Comment Hannah Arendt aurait-elle analysé l'antisémitisme planétaire qui sévit aujourd'hui contre Israël ? Impossible de le savoir bien sûr. Mais elle n'aurait pu manquer de remarquer que, depuis le 7 octobre 2023, date de l'attaque du Hamas contre les Juifs du sud d'Israël, la condition juive en diaspora est devenue inséparable de la question israélienne.

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Dans cette chronique, Mustapha Sehimi revisite la distinction établie par Hannah Arendt entre le « juif paria » et le « juif parvenu » pour analyser la condition des communautés juives de la diaspora depuis les attaques du 7 octobre 2023. À travers cette grille de lecture, il examine les formes de solidarité, les dilemmes identitaires et les pressions politiques auxquelles sont confrontés les Juifs vivant hors d'Israël dans un contexte de fortes tensions internationales.

Mustapha Sehimi

Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

L'antisémitisme a toujours eu des effets très polarisants sur le comportement des juifs de la diaspora. Hannah Arendt, philosophe et penseur politique du XXème siècle, a montré dans plusieurs textes que la haine antisémite à l'époque moderne, scindait le monde juif en deux camps, les « parvenus » et les « parias ».

Le XXème siècle n'a pas changé la situation des Juifs en diaspora : tant s’en faut. Dans un court essai contemporain : "We Refugees" (1943), écrit pour un journal juif américain, Menorah Journal, Hannah Arend utilise une ironie acerbe pour décrire les tribulations assimilationnistes de « ce M. Cohn de Berlin qui a toujours été allemand à cent cinquante pour cent », mais qui en 1933, a dû fuir le nazisme. Aussi longtemps que M. Cohn ne se résoudra pas à être ce qu'il est, un juif paria qui a perdu son diplôme, son statut social, ses relations..., il aura un comportement de parvenu prêt à assimiler n'importe quelle identité nationale disponible.

Antisémitisme planétaire

Cela dit, comment Hannah Arendt aurait-elle analysé l'antisémitisme planétaire qui sévit aujourd'hui contre Israël ? Impossible de le savoir bien sûr. Mais elle n'aurait pu manquer de remarquer que, depuis le 7 octobre 2023, date de l'attaque du Hamas contre les Juifs du sud d'Israël, la condition juive en diaspora est devenue inséparable de la question israélienne. La stigmatisation d'Israël consécutive à l'attaque du Hamas (« Génocide », « génocide » ...) impacte tous les juifs, y compris ceux qui ne définissaient leur identité que marginalement par rapport à l'État hébreu. La typologie "paria"/"parvenu" fonctionne toujours. Ces termes ne sont pas neutres. Le « paria » conserve sa dignité, tandis que le « parvenu » la jette par-dessus les moulins. Comment les juifs de la diaspora se sont-ils comportés ? Parvenus ou Parias ?

Les juifs de la diaspora ont globalement assumé leur position de parias. Un rapport de 2024 du ministère israélien de la Diaspora, indique que dans les six mois qui ont suivi le 7 octobre, des organisations et des individus de la diaspora ont agi en faveur d'Israël et ont fait parvenir à l'État hébreu pas moins de 1,4 milliard de dollars de dons. Un autre rapport indique que plus de 60.000 bénévoles juifs (et aussi non juifs) de la diaspora ont fait le voyage pour récolter des clémentines, des pamplemousses et des piments qui, faute de main-d'œuvre, auraient été perdus.

Ce soutien diasporique a eu lieu en toute connaissance de cause: les juifs américains et européens ont affirmé leur solidarité avec un État hébreu transformé en État paria. Un sondage réalisé aux États Unis a révélé que 92 % des personnes interrogées estiment que les actions d'Israël ont des répercussions directes sur les Juifs de la diaspora ; 47 % pensent qu'Israël doit prendre en compte l'impact de ses actions à Gaza sur les Juifs de la diaspora (parvenus ?), tandis que 45% estiment qu'Israël doit se concentrer uniquement sur la victoire militaire, sans tenir compte des desiderata de la diaspora (parias !).

Le cas des élites juives en diaspora

Les élites juives - celles qui passent à la télévision, se présentent aux élections - sont soumises à une pression particulière. La haine médiatique les a sommés d'agir en parvenus et les a obligés de se désolidariser des juifs d'Israël. La dialectique du paria et du parvenu fonctionne toujours. Avant Israël, le juif était sommé de choisir entre l'assimilation et l'exclusion. Depuis Israël, il est sommé de choisir entre la solidarité avec l'État juif ou sa dissociation d'avec lui. Toutefois, l'existence d'Israël a modifié le rapport paria/parvenu de trois façons:

- L'assimilation est devenue plus difficile. Un juif pouvait espérer se fondre entièrement dans la nation d'accueil. L'assignation à Israël est devenue plus aisée : « vous êtes complice du génocide ».

- Le parvenu se radicalise dans l'universel. Le parvenu juif ne tente plus de faire illusion en adoptant les codes culturels de la nation d'accueil. Il se réfugie dans la critique morale d'Israël (droits de l'homme, colonisation...) pour faire oublier sa particularité juive.

- Le paria est moins seul. Le paria de l'époque était sans puissance. Et sans refuge politique. Le paria juif contemporain sait, lui, qu'il existe un État ou il peut se réfugier, même si cet État tend à devenir un État paria. Il peut manifester sa solidarité avec un collectif qu'il définit comme le sien, même s'il n'y vit pas. Il est donc un « paria avec un État ». C'est une condition entièrement nouvelle dans l'histoire juive.