Croissance sans partage et une économie qui profite aux mêmes – Par Bilal Talidi

Croissance sans partage et une économie qui profite aux mêmes – Par Bilal Talidi

Les indicateurs économiques sont jugés encourageants et prometteurs, les indicateurs sociaux racontent une tout autre histoire

1
Partager :

Le Maroc affiche des taux de croissance soutenus et des équilibres macroéconomiques régulièrement salués. Pourtant, le chômage progresse, le coût de la vie augmente et les inégalités sociales et territoriales persistent. Bilal Talidi interroge la persistance lassante des même constats sociaux et l’incapacité des aides accordées aux entreprises et de la croissance à générer moins d’inégalité.

Bilal Talidi

Une économie performante, une société sous pression

Un constat préoccupant traverse presque tous les rapports officiels consacrés au développement du Maroc. Les indicateurs économiques sont jugés encourageants, les équilibres financiers apparaissent relativement solides et le pays enregistre des taux de croissance significatifs. Mais les indicateurs sociaux racontent une tout autre histoire : le chômage augmente, le coût de la vie s’alourdit et les inégalités continuent de se creuser.

Ce paradoxe ne date pas d’aujourd’hui. Après le mouvement de protestation du Rif, le roi Mohammed VI avait posé une série de questions directes sur la destination des richesses produites par la croissance. Où vont-elles ? Qui en bénéficie ? Pourquoi leurs effets ne touchent-ils pas toutes les catégories sociales ni l’ensemble du territoire national ?

Ces interrogations avaient mis en évidence le principal dysfonctionnement du modèle économique : le pays crée de la richesse, mais ne parvient pas à en assurer une répartition suffisamment large et équitable.

Le Maroc a ensuite lancé le chantier du nouveau modèle de développement. Une vaste évaluation a permis d’identifier les limites de l’ancien système, tant dans ses sources de croissance que dans ses objectifs. Le rapport de la commission présidée par Chakib Benmoussa a formulé une nouvelle vision, censée replacer le citoyen et l’équité territoriale au centre des politiques publiques.

Pourtant, le même diagnostic demeure.

Un pays qui avance à deux vitesses

Un autre discours royal avait décrit un Maroc avançant à deux vitesses. La première est celle des grandes métropoles, qui concentrent les infrastructures, les investissements et les projets structurants. La seconde est celle des territoires périphériques, ruraux ou marginalisés, qui restent en retrait de cette dynamique.

Cette analyse avait conduit au lancement de programmes de développement rural mobilisant des financements considérables. Plus de dix ans après les premiers constats officiels, le décalage entre la croissance et ses retombées sociales reste néanmoins manifeste.

Le rapport présenté au roi Mohammed VI par le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, illustre une nouvelle fois cette contradiction. La croissance a frôlé les 5 %, mais le chômage a atteint 13 %, un niveau sans précédent.

Le Maroc a pourtant changé de modèle de développement, proclamé son ambition de construire un État social et engagé plusieurs mesures à forte portée sociale. Malgré cela, les résultats n’ont pas fondamentalement évolué.

Le problème ne tient donc pas seulement au niveau de croissance réalisé. Il concerne sa nature, ses bénéficiaires et les mécanismes de sa redistribution.

Deux visions du développement

Depuis la reprise du processus démocratique, le débat économique marocain reste partagé entre deux grandes conceptions.

La première place le capital humain au cœur du développement. Elle considère que l’investissement dans les citoyens, l’amélioration de leurs conditions de vie et la valorisation de leurs compétences permettent de stimuler l’emploi, de soutenir la consommation, de renforcer l’activité économique et, à terme, d’élever le niveau de croissance.

La seconde donne la priorité à l’investissement privé et au soutien du tissu entrepreneurial. Selon cette approche, il faut d’abord renforcer les entreprises afin qu’elles puissent investir, produire et recruter. La création d’emplois devient alors le principal canal par lequel la croissance doit profiter à la société.

Ces deux visions s’accompagnent de deux attitudes politiques. Lorsque les crises sociales s’aggravent, les pouvoirs publics remettent la question sociale au centre de leurs priorités. Mais la situation s’améliore, l’attention se déplace de nouveau vers l’investissement, les entreprises et les indicateurs financiers.

La dimension sociale devient ainsi une priorité de crise, avant d’être reléguée lorsque la situation économique paraît plus favorable.

Le pari entrepreneurial du gouvernement

Le gouvernement sortant a clairement privilégié la seconde approche. Il a établi un lien direct entre la création d’emplois et le soutien aux entreprises. Cette politique reposait sur une idée simple : l’aide directe ne permettrait pas de sortir durablement les familles de la précarité et risquerait même d’encourager l’inactivité. Il serait donc préférable de soutenir les entreprises afin qu’elles créent des emplois.

L’idée est en apparence généreuse : un est plus efficace et plus digne qu’une allocation.

La réalité a contredit cette promesse. Les aides accordées aux entreprises n’ont pas produit le nombre d’emplois attendu et n’ont pas entraîné de recul du chômage. Elles ont parfois favorisé l’apparition de nouvelles formes de rente.

Les aides au cheptel comme exemple

La politique de soutien au cheptel national constitue un exemple révélateur. Il est intéressant parce qu’il est flagrant si bien que le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaa, a dû reconnaitre devant les députés l’échec du dispositif destiné à soutenir l’importation de moutons afin de proposer des animaux de l’Aïd à des prix abordables.

Ce dossier a alimenté un vif débat au Parlement. Des parlementaires ont demandé la création d’une commission d’enquête, d’autres ont préféré une mission exploratoire. Mais au-delà des divergences procédurales, le problème de fond est celui-ci : mêmes des politiques publiques conçues spécifiquement pour protéger le pouvoir d’achat sont détournées de leur finalité sociale.

Les lobbies au cœur du système

La principale faiblesse se trouve dans la structure même du système. Certains groupes d’intérêts savent interpréter les politiques publiques à leur avantage, en capter les ressources et en neutraliser la portée sociale.

L’argent public devient alors une source de rente. L’État mobilise des financements au nom de l’emploi, du soutien aux citoyens ou de la protection du pouvoir d’achat, mais les bénéfices réels sont récupérés par un nombre limité d’acteurs.

Cette dérive est d’autant plus grave qu’elle touche désormais les secteurs alimentaires et les produits de consommation courante. Elle affecte directement la vie quotidienne des Marocains et contribue au renchérissement de leurs dépenses essentielles.

Cette situation révèle un déficit de patriotisme économique. Il concerne aussi bien ceux qui utilisent leur influence au sein des institutions pour détourner les politiques publiques de leur vocation sociale que les employeurs qui considèrent l’emploi comme un prétexte pour réduire les droits et bafouer la dignité des salariés.

La croissance ne peut être jugée à l’aune des seuls indicateurs économiques. Elle doit créer des emplois dignes, réduire les inégalités sociales et territoriales et améliorer concrètement les conditions de vie. Tant que les intérêts privés capteront les politiques publiques et que les droits des travailleurs resteront fragiles, ses fruits continueront d’échapper à ceux qui en ont le plus besoin.