Le projet louis Massignon et ses prolongements (2/4) -par Mustapha Saha

Le projet louis Massignon et ses prolongements (2/4)  -par Mustapha Saha

Le Manoir Massignon, propriété actuellement de Karl Blohm, physicien allemand, comporte des œuvres créées par le père de Louis, Ferdinand Massignon, dit Pierre Roche. C’est une maison de villégiature de caractère, avec vue sur la pointe de Pordic, au lieu-dit La Ville Évêque, construite en 1902 par l’architecte Jean-Marius Girard (1866-1836)

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Dans ce deuxième volet consacré au projet Louis Massignon, Mustapha Saha retrace la richesse artistique, scientifique et spirituelle d’une famille profondément engagée dans la création et la transmission des savoirs. Du sculpteur Pierre Roche aux travaux de Daniel et Geneviève Massignon, il explore un héritage multidisciplinaire encore méconnu, notamment à Pordic et au Maroc.

Mustapha Saha*

J’ai entrepris une initiative pour redonner une place centrale à l’héritage intellectuel de Louis Massigon dans une perspective ouverte sur le futur. Il s’agit d’un travail, de portée internationale, de recherche fondamentale, d’interactivité culturelle, d’hybridation féconde. L’objectif est la création deux Centres d’étude jumeaux à Rabat et à Pordic, avec la même architecture néomauresque, les mêmes activités interdisciplinaires, une bibliothèque couvrant les nombreux domaines fertilisés par Louis Massignon, des archives, des salles de conférences et d’expositions, une résidence pour chercheurs, artistes, écrivains. Le maître mot qui s’applique est la polyvalence, l’abolition des frontières, des spécialisations, des technocratisations.

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 Louis Massignon fait partie d’une lignée d’artistes, de savants, de défricheurs de champs inexplorés. Son père Ferdinand Massignon (1855-1922), dit Pierre Roche, sculpteur, peintre, graveur, céramiste, décorateur, médailleur, était une figure importante de l’Art nouveau. On lui doit, entre autres, la sculpture L’Effort, 1898, au Jardin du Luxembourg, le buste en bronze de Joris-Karl Huysmans, 1900, conservé au Petit Palais, les décorations de l’église Saint-Jean à Montmartre, le Tombeau-Lys, musée de l’Ecole de Nancy, monument funéraire en pierre bronze e vitrail, 1901, de Georgette Vierling, épouse de Jules Rais (1872-1943, écrivain mort en déportation à Auschwitz, le bronze de la fontaine du musée Galliera, 1906. Le fonds d’atelier de Pierre Roche, riche de quatre-mille pièces, des gravures, des dessins, croquis, des médailles, des livres, des archives est entré en 2015 dans les collections du Petit Palais. 

Le fils de Louis Massignon, Daniel Massignon (1919-2000) est physicien, mathématicien, chercheur, inventeur. Sa Mécanique statistique des fluides des fluides. Fluctuations et propriétés locales, éditions Dunod, 1957et sa contribution à l’ouvrage, sous la direction de Stelio Villani, éditions Springler-Verlag, 1979, ont fait date. Il a dirigé le Commissariat à l’énergie atomique avec une grande exigence éthique et scientifique. Il s’est également consacré à la sauvegarde et à la publication de l’oeuvre Louis Massignon. Il a soutenu jusqu’au dernier souffle le pèlerinage des Sept Dormants au Vieux Marché. Il est l’auteur du Voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908, éditions du Cerf, 2001, et d’Atour d’une conversion. Lettres de Louis Massignon et de ses parents au père Anastase de Bagdad, éditions du cerf, 2004. Il est l’éditeur scientifique de Présence de Louis Massignon, éditions Maisonneuve & Larose, 1987, et de Louis Massignon et le dialogue des cultures. Actes du colloque de l’Unesco, éditions du Cerf, 1996.

La fille de Louis Massignon, Geneviève Massignon (1921-1966), est anthropologue, linguiste et musicologue, autrice d’importants travaux sur le français acadien, collectrice de contes populaires en Bretagne, en Corse et dans l’Ouest de la France. Elle est décédée subitement d’une crise cardiaque à l’âge de quarante-cinq ans. Ses principales publications. Geneviève Massignon, Contes de l’Ouest, Brière, Vendée, Angoumois, éditions Erasme, 1954. Geneviève Massignon, Les parlers français d’Acadie, éditions Klincksieck, 1962. Geneviève Massignon, Contes corses, éditions Ophrys, 1963. Geneviève Massignon, Contes traditionnels des teilleurs de lin du Trégor, éditions Picard et Cie, 1965. Geneviève Massignon, De Bouche oreilles. Le conte populaire français, éditions Berger-Levrault, 1983.

La famille Massignon est inhumée dans la chapelle funéraire au cimetière de Pordic. Ferdinand Massignon a fait de ce monument un véritable manifeste artistique et spirituel. La porte métallique comporte neuf panneaux en relief illustrant les Sept œuvres de la miséricorde. Nourrir les affamés. Donner à boire aux assoiffés. Vêtir ceux qui sont nus. Accueillir les étrangers. Compatir avec les malades. Visiter les prisonniers. Ensevelir les morts. Deux panneaux portent les inscriptions Les Sept Miséricordes et Famille Massignon. Les reliefs sont réalisés e, plomb, un matériau que Ferdinand Massignon affectionnait particulièrement. La toxicité de ce métal n’était pas assez connue à son époque. Les Sept Miséricordes expriment les convictions de Louis Mssignon pour qui la charité envers autrui était une priorité. Cette chapelle se trouve à proximité de la grande croix sculptée en 1881 par Yves Hernot, un nom qui désigne, en réalité, deux sculpteurs bretons, père et fils, qui ont dirigé l’Atelier Hernot à Lannion entre 1844 et 1829, spécialisé dans, Yves Hernot père (1820-1890) et Yves-Marie Hernot fils (1861-1929). La fabrique employait une centaine d’artistes et d’ouvriers. Elle a notamment érigé le calvaire des bretons à Lourdes en 1900. La chapelle Massignon possède aussi un vitrail remarquable, représentant la Vierge dans le style Art nouveau, qui diffuse une lumière colorée dans le caveau.

Le Manoir Massignon

Le propriétaire actuel du Manoir Massignon, Karl Blohm, physicien allemand marié à une bretonne, m’a accueilli avec bienveillance. J’ai pu ainsi faire un inventaire des œuvres créées sur place par Ferdinand Massignon, dit Pierre Roche. C’est une maison de villégiature de caractère, avec vue sur la pointe de Pordic, au lieu-dit La Ville Évêque, construite en 1902 par l’architecte Jean-Marius Girard (1866-1836), en granite, schiste, brique, moellon, pierre de taille, toit en double bâtière, couvert d’ardoise. Une terrasse sur le soubassement permet l’accès. Ferdinand Massignon désire une maison évoquant les manoirs bretons tout en étant une œuvre artistique totale dans l’esprit Art nouveau. Il exécute lui-même les décorations, les sculptures, les heurtoirs en bronze, les girouettes, les statues, les cheminées, les fontaines. Plus qu’une maison secondaire, elle est l’atelier breton de Pierre Roche. La Bretagne s’avère une source féconde d’inspiration. Les artistes, les écrivains, les intellectuels parisiens y sont fréquemment reçus. Louis Massignon, après sa conversion au catholicisme en 1908, fait ériger en 1909, non loin du manoir, une croix dans le style celtique irlandais. L’architecture du manoir est sublimée par les sculptures. Au-dessus de la porte d’entrée, une grande stèle de granite porte la devise Spero, J’espère. L’inscription est encadrée de deux sirènes en bas-relief. Deux statuettes en plomb reposent sur des consoles, Saint-Yves, patron de la Bretagne et de la justice, Gwenc’hlan, le druide légendaire. Dialogue d’héritages spirituels. Les mitrons en terre cuite vernissée des cheminées représentent des elfes. Les elfes associées aux forêts, aux sources, aux montagnes, à la beauté, à la lumière, à la sagesse, aux pouvoirs magiques. Au sommet du pignon, une sirène en bronze évoque la mer toute proche. Girouettes, heurtoirs de bronze, fontaine interconnectent le bâtiment, le parc, le paysage marin. Une création pionnière du régionalisme architectural breton. Une synthèse originale entre imprégnation locale, innovations décoratives d’Art nouveau, symbolisme mythologique, conception d’une maison comme œuvre d’art totale.

J’ai proposé l’installation sur le parvis de l’église Saint-Pierre d’une statue en pied et en bronze de Louis Massignon, dans son fameux trenchcoat. L’ancienne place, dépouillée de ses arbres, de ses bancs, a perdu son caractère. Elle est devenue une vulgaire zone de stationnement. Autrefois, cette esplanade était le cœur de la ville, le véritable placître. Elle accueillait les sorties de messe, les palabres des habitants, les déclamations des poètes de campagne. L’espace appartenait aux citadins et non aux voitures. Tous les bourgs bretons subissent cette dénaturation. J’ai aussi proposé une coopération franco-marocaine autour de Louis Massignon. Le Maroc se distingue par ingratitude envers cet anticolonialiste qui s’est engagé corps et âme pour son indépendance. Pordic également. J’ai fait une enquête auprès des pordicais. Un seul connaissait le nom de Louis Massignon parce qu’il habitait la rue portant son nom. Il a, pour une fois, poussé sa curiosité pour me demander qui il était. Il a fallu que je j’en parle au maire Joël Batard, qui s’est impliqué avec enthousiasme dans cette cause. Il a fallu que je donne des conférences pour actualiser la mémoire de Louis Massignon dans une commune où il a grandi, où il a beaucoup investi. Louis Massignon est un précurseur. Il a conceptualisé Vatican II. Il a apporté des alternatives concrétisables pour en finir avec les guerres. Il a pressenti la nécessité de nouveaux concepts pour accompagner les mutations culturelles, les transformations existentielles, le diversalisme, le transversalisme, l’hybridisme. J’ai suggéré le jumelage de Pordic avec la ville marocaine de Séfrou où se tient annuellement un pèlerinage des Sept Dormants, fondé sur la sourate Ahl al-Kahfles Gens de la Caverne. La ville de Pordic n’a toujours pas conscience des trésors philosophiques qu’elle recèle à travers Louis Massignon. Il est utile de transmettre l’héritage historique, artistique, intellectuel. Il est aussi essentiel de faire de cet héritage un levier d’interactivité culturelle. Louis Massignon n’est pas seulement un savant du passé. Il est également un penseur d’avenir.

*Mustapha Saha est sociologue, écrivain, poète, artiste peintre, Conseiller présidentiel au Palais de l’Elysée auprès de François Hollande / Mail : [email protected]