Afrique du Sud : la bataille des noms entre mémoire et pragmatisme

Afrique du Sud : la bataille des noms entre mémoire et pragmatisme

Le débat a récemment été relancé par une proposition szchanger le nom du Parc national Kruger ? Cette immense réserve naturelle portait autrefois le nom de réserve de chasse de Sabi. Rebaptisée en 1926 en hommage à Paul Kruger, président de la République sud-africaine du Transvaal à la fin du XIXe siècke incarne un système politique fondé sur l’exclusion des populations noires et sur la spoliation de leurs terres

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En Afrique du Sud, la rebaptisation des villes, monuments et lieux publics demeure un sujet sensible. Présentée comme un moyen de corriger les héritages du colonialisme et de l’apartheid, cette politique se heurte à des résistances identitaires, à des considérations économiques et à des calculs électoraux. La polémique autour d’un éventuel changement de nom du Parc national Kruger illustre les difficultés du pays à concilier justice mémorielle, cohésion sociale et efficacité.

Une politique de réparation symbolique

Loin de se réduire à une mise à jour des cartes, la rebaptisation des villes et monuments touche à la justice spatiale, au développement économique, aux revendications identitaires et à la cohésion nationale. Elle renvoie surtout à la manière dont l’Afrique du Sud post-apartheid souhaite raconter son histoire.

Depuis l’adoption, en 1998, de la loi instituant le Conseil sud-africain des noms géographiques, le pays révise les toponymes hérités des périodes coloniale et ségrégationniste. L’objectif est de redonner leur place aux langues, aux cultures et aux figures africaines longtemps marginalisées. Plus de 1 500 noms ont été modifiés, tandis que plusieurs dizaines de dossiers restent à l’étude.

Le Parc Kruger au cœur de la controverse

La polémique a été relancée par une proposition adoptée à la fin de l’année dernière par le Parlement de la province du Mpumalanga. Le texte vise à changer le nom du Parc national Kruger, avec le soutien du Congrès national africain et du parti uMkhonto weSizwe.

Cette réserve naturelle, autrefois appelée réserve de chasse de Sabi, a été rebaptisée en 1926 en hommage à Paul Kruger, président de la République sud-africaine du Transvaal à la fin du XIXe siècle.

Pour ses détracteurs, Kruger incarne un ordre politique fondé sur l’exclusion des populations noires et la spoliation de leurs terres. Rolani Khebi, représentant des Combattants pour la liberté économique, s’est demandé comment les Sud-Africains pouvaient célébrer leur patrimoine alors que l’un de leurs plus célèbres parcs portait encore le nom d’une figure associée au système ségrégationniste.

La perception de Kruger reste toutefois différente chez les Afrikaners. Pour nombre d’entre eux, il demeure un héros ayant résisté à l’impérialisme britannique.

Afriforum promet une bataille judiciaire

Le groupe de pression afrikaner Afriforum a condamné la proposition, qu’il présente comme une manœuvre électoraliste. Il a annoncé qu’il contesterait en justice toute tentative de changement ne respectant pas les procédures légales.

Pour son représentant Marais de Vaal, le Parc Kruger doit son existence à la vision de Paul Kruger. Retirer son nom reviendrait, selon lui, à nier son rôle dans la création de l’une des plus importantes réserves naturelles du pays.

Même si le vote provincial n’est pas juridiquement contraignant, il ravive une forte polarisation. Il réactive aussi des blessures que la Commission Vérité et Réconciliation avait tenté d’apaiser en recommandant des réformes symboliques reflétant mieux la diversité linguistique et culturelle du pays.

Une procédure encadrée

Afin d’éviter les changements improvisés, les autorités ont instauré un cadre précis. Toute demande peut être déposée par des citoyens, des associations ou des institutions auprès de la section provinciale du Conseil des noms géographiques.

Le projet fait ensuite l’objet d’une consultation publique. Le Conseil formule une recommandation au ministre des Sports, des Arts et de la Culture, seul habilité à prendre la décision définitive.

Cette procédure n’empêche toutefois ni les controverses ni les accusations d’instrumentalisation politique.

Le poids économique de la marque Kruger

Au-delà des enjeux mémoriels, plusieurs chercheurs et professionnels du tourisme mettent en garde contre les conséquences économiques d’une éventuelle rebaptisation.

Le tourisme représente près de 9 % du produit intérieur brut sud-africain, et le Parc Kruger constitue l’un des principaux emblèmes internationaux du pays. Pour Johan Berger, chercheur à l’Université de Pretoria, son nom est devenu une marque mondialement reconnue, au cœur de l’attractivité touristique nationale.

Les professionnels estiment que cette appellation est devenue un label commercial puissant. La modifier pourrait entraîner une perte de visibilité et des coûts de communication.

D’autres considèrent toutefois que la valeur économique du parc peut être préservée tout en valorisant davantage les cultures africaines, notamment par les musées, les programmes éducatifs, les itinéraires patrimoniaux et une présence accrue des langues autochtones.

Une identité nationale toujours disputée

Pour plusieurs universitaires, les querelles autour des noms révèlent les difficultés persistantes de l’Afrique du Sud à définir une identité commune après l’apartheid.

Susan Booysen, professeure à l’Université du Witwatersrand, estime que ces affrontements reflètent la permanence des luttes pour la définition de la nation. Peter Attard Montalto, de l’Université de Stellenbosch, les relie aux mutations politiques et à l’affaiblissement de l’hégémonie de l’ANC. Les dossiers symboliques servent, selon lui, à remobiliser les bases électorales et à reconstruire des alliances.

Le gouvernement assure que cette révision ne vise pas à effacer l’histoire, mais à mieux représenter les différentes composantes de la société.

Des changements progressivement adoptés

Plusieurs nouveaux noms sont déjà entrés dans les usages. L’aéroport international de Johannesburg, autrefois baptisé Jan Smuts, porte désormais le nom d’Oliver Tambo. King William’s Town est devenue Qonce, tandis que Grahamstown a été rebaptisée Makhanda.

Pretoria et Durban ont conservé leur appellation, tout en étant intégrées respectivement aux municipalités de Tshwane et d’eThekwini. Port Elizabeth est, depuis 2021, connue sous le nom de Gqeberha, une appellation qui suscite encore des réserves en raison de sa prononciation jugée difficile.

Faire de l’histoire un espace de dialogue

La bataille des noms dépasse une simple querelle d’appellations. Elle révèle les tensions d’une société qui cherche encore à réconcilier des mémoires opposées et à construire une identité nationale inclusive.

La rebaptisation peut réparer certaines injustices symboliques et rendre visibles des langues, des figures et des récits longtemps exclus. Mais, lorsqu’elle est instrumentalisée, elle risque d’alimenter les divisions et de fragiliser des acquis économiques.

L’enjeu pour l’Afrique du Sud est de faire de l’histoire un espace de dialogue plutôt qu’un nouveau champ de bataille : corriger les traces du passé sans créer de nouvelles fractures dans le présent.