Culture
LA CHAPELLE DES SEPT-DORMANTS (3/4) - PAR MUSTAPHA SAHA
La construction de la chapelle des Sept-Dormants remonte au début du dix-huitième siècle. Elle est constituée d’un plan en croix latine, avec une nef, un transept, un chœur
Après La Révélation bretonne de Louis Massignon et Le projet Louis Massignon et ses prolongements, Mustapha Saha consacre cette troisième partie à la chapelle des Sept-Dormants, édifiée au-dessus d’un dolmen néolithique dans les Côtes-d’Armor. Elle apparaît dans le texte de Saha en un lieu de passage où se rencontrent architecture chrétienne, mémoire mégalithique et expérience mystique. Il y voit une « machine du seuil », capable de transformer la marche en intériorité, le silence en présence et la pierre en mouvement condensé. À travers la notion de résidu empruntée à Henri Lefebvre, il montre également comment ce pèlerinage, longtemps relégué parmi les traditions périphériques, conserve une puissance de résistance, de création et d’avenir.

Mustapah Saha*
La chapelle des Sept-Dormants au Vieux Marché dans les Côtes d’Armor associe une architecture religieuse et un dolmen néolithique. La construction remonte au début du dix-huitième siècle. Elle est constituée d’un plan en croix latine, avec une nef, un transept, un chœur. Elle est maçonnée en granite local. Elle est littéralement posée sur un monument mégalithique, un dolmen du troisième siècle avant l’ère chrétienne, composé de six grandes pierres, quatre orthostates verticaux, deux dalles de couverture. La chambre funéraire fait deux mètres de large, quatre mètres et demi de long. Le dolmen sert de crypte. Il fait le sol du transept sud.
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Le lieu préhistorique est réinterprété comme une caverne sacrée. C’est le point de condensation terminal du pèlerinage, non pas un arrêt, mais un endroit dynamique de la marche. Ce n’est pas la fin du mouvement. C’est sa transformation en densité. Le dolmen est ancré dans la terre. Il est massif, stable, immobile. Mais dans la physique du seuil, cette immobilité n’est pas une fossilisation. L’apparente inertie est un mouvement incessant devenu invisible. Changement d’échelle et de régime. La condensation du devenir se manifeste par la décélération corporelle, la densification temporelle, la désorientation perceptive, l’exultation sensitive. Le devenir se compacte. Dans la cosmologie du seuil, la marche est le flux du futur. Le paysage est la modulation. Le dolmen est le point de densité maximale. C’est la zone où le mouvement plus spatial, mais totalement interne au réel. Dans l’expérience ordinaire, le mouvement traverse la matière.
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Dans la logique dolménique, la pierre n’est pas statique. Elle est un mouvement extrêmement ralenti. La gestuelle ne s’arrête pas instantanément. Elle se prolonge en perception, puis en attention pure. Le corps continue à marcher intérieurement. Le dolmen conserve la forme condensée du passage. C’est une archive sans narration, une mémoire sans images, un mouvement sans trajectoire. Le dolmen est un point de bascule, une inversion du mouvement. C’est une densité pure. Sa porte est toujours ouverte. Il est, en même temps, l’apparente conclusion du pèlerinage et l’extatique compression du devenir. Le mouvement se dissout dans la pierre. Le dolmen est la machine du seuil. Il échappe au temps linaire. Son contact laisse une épaisseur résiduelle. Le cycle de la Machine du seuil se décline en plusieurs étapes, l’entrée, l’intensification, la densification, la rémanence. L’entrée signifie la sortie du régime prosaïque, le désajustement des fonctionnalités ordinaires. Le seuil agit comme désynchronisation douce des contingences. L’intensification opère un basculement. Passage du quiétisme à l’immersion perceptive. Le monde devient un champ de variations subtiles. L’intensité se mue en densité. Le mouvement se ralentit. Le temps vécu se comprime. Les trajectoires se réduisent. Le dolmen, la caverne, la barque sont trois modulations d’un même continuum.
Chaque fois que j’ai pénétré dans le dolmen des Sept-Dormants, j’ai éprouvé une sensation d’immensité, une amplitude indescriptible, une impression d’entrer dans une navette cosmique. Le silence intérieur se déploie imperceptiblement. Le mystère magnétise le corps. Le mysticisme prend sens. Le mot mystique, du grec mustikós, signifie étymologiquement fermer les yeux, serrer les lèvres, se pénétrer de silence. Le terme est à l’origine des Mystères d'Éleusis, rites d'initiation dans lesquels le silence est la condition d'une connaissance impossible à transmettre par des mots. Le secret permet des ouvertures impensables. La mystique implique le retrait du langage ordinaire. Elle dépasse la raison discursive. La mystique n’est pas une croyance. Elle est une expérience, une présence, une poétique. Elle relie le visible à l’invisible. Le silence n’est pas une absence. Il est plénitude. Le mystère des mégalithes n’est pas près d’être dévoilé. Mais je peux témoigner de leur attraction synergique, de leur magnétisation physiologique, de leur aimantation magique.
Le cycle de la Machine du seuil se décline en plusieurs étapes, l’entrée, l’intensification, la densification, la rémanence. L’entrée signifie la sortie du régime prosaïque, le désajustement des fonctionnalités ordinaires. Le seuil agit comme désynchronisation douce des contingences. L’intensification opère un basculement. Passage du quiétisme à l’immersion perceptive. Le monde devient un champ de variations subtiles. L’intensité se mue en densité. Le mouvement se ralentit. Le temps vécu se comprime. Les trajectoires se réduisent. Le dolmen, la caverne, la barque sont trois modulations d’un même continuum.
Le résidu.
Le résidu, notion chère à Henri Lefebvre, est le reste qui se soustrait aux systématisations. C’est la promesse de possibilités insoupçonnables. La Méthode des résidus de John Stuart Mills (1806-1873) consiste, en présence d’un phénomène complexe, à éliminer les effets dont les causes sont connues, afin d’isoler les effets méconnus. Résidu, du latin residuum, le restant, ce qui subsiste encore. Henri Lefebvre développe la notion de résidu dans La Somme et le Reste, éditions la Nef de Paris, 1959, et dans La Critique de la vie quotidienne, éditions L’Arche, qui a édité en volume compact, ses trois volumes de 1947, 1961 et 1981. La société produit des structures étatiques, bureaucratiques, technocratiques, de rationalisation, de normalisation, d’Uniformation, de disciplinarisation. Elle les idéologise. Elle les ritualise. Elle les sacralise. Ces structures tentent en vain de totaliser le réel. Elles ne parviennent jamais à tour absorber. Il demeure toujours des résidus. Ces résidus sont les imaginaires, les désirs, les émotions, les créations artistiques, les spontanéités quotidiennes, les diversités culturelles, les hybridations accidentelles, les expériences irréductibles. Les résidus sont les résistances inflexibles, les révélateurs critiques, les porteurs d’avenir. Les résidus sont les cultures périphériques, les mémoires occultées, les expériences migratoires, les poétiques populaires. Il y a partout des fragments qui qui se dérobent à la standardisations économiques, médiatiques, technologiques. Les nouvelles formes d’existence s’inventent à partir de leur imprévisibilité, leur inclassibilité, leur irrécupérabilité. La philosophie du résidu explore les marginalités, les pluralités, les disparités, les diversités, les hybridités, les transversalités, els interculturalités. Le pèlerinage des Sept-Dormants, jusqu’à sa revitalisation par Louis Massignon, est un résidu, un obscur pardon local, noyé dans des centaines de processions.
*Mustapha Saha est sociologue, écrivain, poète, artiste peintre, Conseiller présidentiel au Palais de l’Elysée auprès de François Hollande / Mail : [email protected]