Après nous le déluge – Par Seddik Maaninou

Après nous le déluge – Par Seddik Maaninou

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Dans cette chronique mi piques mi sérieux, Seddik Maaninou dresse un portrait sans concession de l’Algérie officielle, où l’ignorance est érigée en vertu d’État et les promesses extravagantes tiennent lieu de politique. Entre chiffres fantaisistes, récits mythiques et silence des élites, l’auteur alerte sur un pays qui, sous le poids de ses absurdités et de son culte du mensonge, semble avancer inexorablement vers l’abîme.

Comme à chaque été, je choisis dans ma bibliothèque quelques ouvrages que je me propose de lire, dans une tentative de combler un vide que je tiens à conserver comme un moment de détente et de réflexion.

Or, cette année, j’ai fini par me lasser de cette bibliothèque et de tout ce qu’elle contient de livres, de magazines, de documents et de photos que je n’ai jamais réussi à organiser. J’ai donc cherché des ouvrages qui ne figurent pas dans ma collection… et mon choix n’a pas été arbitraire mais préparatoire à un nouvel ouvrage dont je suis en train de réunir les éléments.

Le choix

J’ai choisi d’abord L’Ignorance sacrée du français Olivier Roy, grand spécialiste des relations entre religion et politique, observateur avisé des affaires islamiques et des crises culturelles ainsi que des pressions et transformations imposées par la mondialisation. C’est le titre de l’ouvrage qui m’a interpellé et poussé à le lire.

Le second ouvrage s’intitule Les cerveaux : Histoire du contrôle des esprits, du britannique Daniel Pick, professeur d’université et auteur de plusieurs travaux. Ce livre traite des moyens utilisés par les régimes totalitaires pour dompter et dresser leurs peuples, afin de garantir la perpétuation de leur domination sur les individus et les sociétés. L’auteur nous présente des exemples historiques issus de nombreux pays.

Des files d’attente interminables

Lorsque je rapproche L’Ignorance sacrée et Les cerveaux : Histoire du contrôle des esprits, je me retrouve face à ces autres qui sacralisent l’ignorance et l’érigent en véritable « stratégie d’État ». Cette méthodologie ancienne et chaque fois renouvelée de contrôle d’un peuple doté de richesses et de ressources naturelles considérables, le peuple vit dans une détresse permanente, condamné à des files d’attente sans fin pour se procurer des produits de consommation ordinaires auxquels d’autres peuples ne prêtent même pas attention.

Superstitions et promesses

Parmi les exemples de cette Ignorance sacrée, il y a ce que diffusent les télévisions et radios officielles, que l’on peut considérer comme une illustration du « lavage de cerveau » et l’apothéose de l’ignorance.

Ils répètent, sans aucune gêne, que La Mecque et Mohammed (paix et salut sur lui) étaient en Algérie avant que le prophète ne parte vers l’Orient pour enseigner l’arabe aux habitants de la péninsule et se targuent d’avoir appris la langue aux habitants des pays du Golfe. Ils affirment aussi qu’ils possèdent un minerai rare qui n’existe qu’en Algérie et sur la planète Mars, que les Américains ont rédigé leur Constitution par crainte d’eux, qu’ils ont été les premiers à reconnaître les États-Unis et que la Révolution française serait née de leurs idées !

Cette stupidité est sacralisée, répétée et même exhibée avec fierté. On y ajoute des erreurs grossières, parmi lesquelles… l’affirmation selon laquelle un milliard deux cent millions de mètres cubes d’eau seraient dessalés chaque jour. Nous avons cru, au début, que le président s’était trompé dans les chiffres, mais il a répété la même énormité devant l’Assemblée générale des Nations Unies… On a également affirmé que les révolutions en Europe seraient parties du pays des « cinq millions de martyrs ».

On a aussi raconté que le président américain Washington avait offert plusieurs pistolets à l’Émir Abdelkader… alors même qu’à la naissance de ce dernier Washington était déjà décédé de sa plus belle mort.

Le président que chacun aura reconnu a aussi promis que le pays occuperait la première place mondiale en exportant dix millions de tonnes de phosphate, que le train atteindrait Tamanrasset… et qu’un immense port verrait bientôt le jour et serait relié à un réseau d’autoroutes devant atteindre le cœur de l’Afrique.

Quant aux ministres, c’est un festival d’absurdités. Il faut rappeler que le ministre du Tourisme a osé déclarer que le nombre de touristes ayant visité l’Algérie en 2024 avait atteint trois cents millions. Un autre ministre a affirmé que le PIB atteindrait 600 milliards de dollars en 2027, alors qu’il représente aujourd’hui à peine le tiers de ce montant. Enfin, le président a annoncé qu’une entreprise malaisienne allait investir 20 milliards de dollars, avant qu’on ne découvre que le capital de cette société ne dépasse pas un milliard.

Un silence assourdissant

Les gens alentour croient à ces propos, les répètent et s’en vantent. Ils ne les considèrent pas comme de simples lapsus. Ces fadaises font partie de la croyance dominante, renforçant le culte de l’ignorance et le lavage de cerveau, un contrôle des esprits…

Face à cela, on constate un silence assourdissant des intellectuels, des artistes, des défenseurs des droits humains et des journalistes. Certes, ceux qui osent parler finissent par rejoindre la prison de El Harrach, après être passés par l’enfer de la « salle d’abattage », siège des interrogatoires. Mais l’Histoire retiendra que la pensée et les penseurs en Algérie au XXIe siècle ont collectivement démissionné et laissé les illettrés et les ignorants diriger le pays. Ils ont permis à l’armée de contrôler les vies et les moyens de subsistance, et se sont compromis avec les populistes qui ont accaparé les médias, sous la conduite d’un ministre qui répète à l’infini : « L’Algérie est visée ! » sans se rendre compte qu’il est en train de mener son pays vers l’abîme.