Brasilia-Washington : bras de fer politique et douanier entre Lula et Trump sur fond de tensions démocratiques

Brasilia-Washington : bras de fer politique et douanier entre Lula et Trump sur fond de tensions démocratiques

Trump a involontairement offert à Lula une « opportunité en or » pour reprendre la main dans un contexte défavorable (Analyste)

1
Partager :

À l’approche des élections de 2026 au Brésil, une tempête diplomatique oppose le président Luiz Inacio Lula da Silva à Donald Trump. Entre sanctions économiques, accusations d’ingérence et répliques institutionnelles, la crise illustre un clivage idéologique de plus en plus marqué, qui prend des airs de Brics Versus Occidnet, et offre aussi à Lula une opportunité de raffermir son autorité nationale.

Jabuticaba contre ingérence : la riposte symbolique de Lula

Dans une vidéo publiée ce week-end par la Première dame brésilienne Janja da Silva, le président Lula apparaît, tout sourire, cueillant des jabuticabas – ces petits fruits noirs typiques du Brésil – pour les offrir à Donald Trump. « Celui qui mange des jabuticabas n’a pas besoin de bataille douanière », ironise le chef de l’État, vêtu d’un simple survêtement. Ce message léger masque pourtant une tension diplomatique croissante.

Depuis que Donald Trump a menacé d’imposer à partir du 1er août des droits de douane de 50 % sur les produits brésiliens, accusant Brasilia de mener une « chasse aux sorcières » contre son ancien allié Jair Bolsonaro, Lula a multiplié les prises de parole publiques pour défendre la souveraineté brésilienne et dénoncer une ingérence inacceptable.

Unité nationale autour du drapeau brésilien

Face à ce qui est perçu comme une agression commerciale motivée politiquement, le gouvernement brésilien a lancé une campagne numérique valorisant l’identité nationale. Le slogan « Brésil s’écrit avec le S de souveraineté » – et non le Z du « Brazil » anglophone – s’affiche désormais sur les réseaux sociaux, traduisant une volonté de rassembler la population au-delà des clivages partisans.

Lula a aussi activement tendu la main aux secteurs industriels et agricoles – historiquement plus proches de la droite – qui risquent de subir les conséquences directes des mesures annoncées par Washington. Un choix stratégique qui semble porter ses fruits : de nombreux représentants économiques, y compris dans les bastions bolsonaristes, ont salué le ton ferme mais rassembleur du président.

Une droite fragilisée par son propre camp

Si certains membres de l’opposition brésilienne ont tenté de surfer sur la vague déclenchée par Trump, les divisions internes sont vite apparues. Eduardo Bolsonaro, fils de l’ex-président et député fédéral, s’est réjoui publiquement sur X (ex-Twitter), qualifiant les sanctions américaines de « succès » de son lobbying auprès de la mouvance trumpiste à Washington.

À l’inverse, Jair Bolsonaro a adopté un ton plus mesuré, refusant d’assumer les conséquences économiques pour le peuple brésilien. Il a rejeté la faute sur Lula et réclamé une amnistie parlementaire qui pourrait, selon ses détracteurs, lui permettre d’annuler son inéligibilité jusqu’en 2030.

Tarcisio de Freitas, gouverneur de Sao Paulo et potentiel candidat conservateur pour 2026, a quant à lui fait volte-face. Après avoir soutenu Trump et blâmé Lula, il a prôné « l’union des efforts » face à la menace. Cette hésitation lui a valu de vives critiques d’Eduardo Bolsonaro, mettant en lumière les tensions stratégiques qui agitent la droite.

Un effet boomerang favorable à Lula

Selon l’analyste politique André Cesar, Trump a involontairement offert à Lula une « opportunité en or » pour reprendre la main dans un contexte défavorable. En effet, le président brésilien traversait une passe difficile : inflation tenace, scandales administratifs et défaites parlementaires s’enchaînaient, et sa cote de popularité fléchissait.

Aujourd’hui, grâce à l’union nationale suscitée par la crise et à sa posture présidentielle, Lula pourrait non seulement redorer son image, mais aussi consolider des alliances inattendues avec des milieux d’affaires traditionnellement sceptiques à son égard. Comme le résume Geraldo Monteiro, politologue à l’Université fédérale de Rio : « Les menaces américaines ont eu pour effet de créer une coalition d’intérêts entre le gouvernement et les secteurs économiques. »

La Cour suprême contre-attaque Trump

Sur le plan institutionnel, la Cour suprême du Brésil est également montée au créneau. Dans une lettre rendue publique, son président, Luis Roberto Barroso, a réfuté les allégations de Trump, affirmant qu’il n’y a « aucune persécution politique » au Brésil, mais bien des poursuites engagées dans le respect de la loi.

Barroso rappelle les événements troublants survenus sous la présidence Bolsonaro : tentative d’attentat à la bombe à Brasilia, menaces contre des juges, manipulation de rapports électoraux, ou encore projets d’assassinat visant Lula, son vice-président et le juge Alexandre de Moraes. Le président de la Cour insiste : « Il a fallu une justice indépendante pour éviter l’effondrement des institutions. »

Il défend également la transparence des procès en cours et la régulation modérée des réseaux sociaux, loin, selon lui, de toute censure. Cette lettre vise à éclairer l’opinion internationale et désamorcer la justification américaine aux sanctions économiques.

Une loi sur la réciprocité en embuscade

Du côté brésilien, la réplique économique est déjà envisagée. La loi sur la réciprocité permet à Brasilia d’imposer des mesures de rétorsion en cas de traitement jugé injuste. Pour l’heure, Lula évite l’escalade directe, préférant capitaliser sur l’effet politique interne de la situation. Mais les leviers existent, et la patience pourrait avoir ses limites.

Alors que Jair Bolsonaro reste sous le coup d’une inéligibilité jusqu’en 2030, la recomposition politique au sein du camp conservateur reste incertaine. Lula, quant à lui, semble avoir repris l’initiative, et n’a jamais caché son ambition de briguer un quatrième mandat.

Dans cette bataille transcontinentale mêlant géopolitique, économie et guerre culturelle, Trump a peut-être ravivé un camp qu’il voulait affaiblir. Reste à savoir si cette dynamique se confirmera dans les mois à venir, ou si la conjoncture viendra de nouveau rebattre les cartes.