International
Donald Trump ou la tentation de transformer l’Afrique en ‘’décharge’’ migratoire - Par Hatim Betioui
Des Ghanéens ferment des commerces de Nigérians – Le transfert des migrant, un dossier humanitaire complexe transformé en monnaie d’échange dans une délicate partie inégale
Alors que Washington durcit sa politique migratoire et renvoie des milliers de migrants vers l’Afrique en vertu d’accords de « pays tiers », Hatim Betioui explique comment plusieurs gouvernements se retrouvent face au dilemme Trump : négocier des avantages économiques avec les États-Unis ou préserver la cohésion sociale en évitant de transformer leurs pays en terre d’accueil forcée pour des crises importées.

Par Hatim Betioui
Une inversion de la dynamique migratoire
Pendant des décennies, les pays d’Afrique subsaharienne ont été de grands pourvoyeurs de migrants vers l’Europe et les États-Unis, poussés par l’insécurité, le manque de développement et l’absence de perspectives d’emploi. Mais le président américain Donald Trump a inversé la donne en renvoyant des migrants en situation irrégulière vers des pays africains, dans le cadre d’accords dits de « pays tiers », plaçant à nouveau l’Afrique au centre d’un jeu politique dicté de l’extérieur.
Avec le durcissement de la politique migratoire de l’administration Trump, la question est devenue un outil de négociation : trouver des pays disposés à accueillir les expulsés en échange de facilités commerciales ou de promesses politiques. Ce choix place plusieurs gouvernements africains face à un dilemme : céder aux pressions économiques et commerciales de Washington ou écouter un opinion publique hostile à l’idée de transformer leurs pays en décharges pour crises importées.
Le cas ghanéen : pragmatisme et tensions internes
Au Ghana, le président John Dramani Mahama a annoncé l’acceptation de ressortissants d’Afrique de l’Ouest expulsés des États-Unis. Cette décision est intervenue dans un contexte économique difficile, marqué par des droits de douane américains de 15 % sur les exportations ghanéennes. Elle a été perçue comme un geste pragmatique pour ouvrir un canal de négociation avec Washington et, potentiellement, obtenir des facilités commerciales.
Mais cette politique n’est pas sans risque : au Ghana, les tensions montent déjà à l’égard des migrants, en particulier des Nigérians accusés de criminalité et de concurrence économique. La décision d’accueillir d’autres expulsés pourrait alimenter un ressentiment populaire croissant, illustré par la fermeture forcée de commerces nigérians à Accra. Cela soulève la question de la capacité de l’État à supporter le coût social d’un compromis économique.
D’autres pays sous pression
Le Ghana n’est pas un cas isolé. Le Rwanda, l’Ouganda et le Soudan du Sud ont eux aussi accepté d’accueillir des migrants expulsés des États-Unis. Ces pays, bien que différents dans leur situation géographique et leurs capacités économiques, partagent une même réalité : leur dépendance au soutien extérieur et leur disposition à faire des concessions pour l’obtenir.
Cette situation transforme un dossier humanitaire complexe en monnaie d’échange dans une partie de poker politique inégale. Les États-Unis, qui se présentent comme champions de la liberté et des droits humains, n’hésitent pas à exporter leurs crises intérieures vers l’Afrique. De leur côté, certains gouvernements africains traitent la question migratoire comme une marchandise négociable. Les victimes de ce bras de fer restent les expulsés eux-mêmes, contraints de s’installer dans des pays qui ne sont pas les leurs et où ils sont parfois perçus comme des étrangers ou des fardeaux.
Des chiffres qui inquiètent
Les craintes africaines sont fondées : les données du Service américain de l’immigration et des douanes (ICE) indiquent que plus de 142 000 migrants ont été expulsés en 2023 vers quelque 170 pays. Ce mois-ci, le Ghana a annoncé avoir accueilli 14 ressortissants d’Afrique de l’Ouest renvoyés des États-Unis, tandis que le Rwanda en a reçu sept après avoir accepté d’en accueillir 250 au total. Les prévisions laissent entrevoir une hausse des expulsions vers l’Afrique dans les prochaines années, ce qui soulève une question de souveraineté à l’heure où se développe un discours panafricaniste de plus en plus rétif à toute tutelle occidentale.
Quel prix politique ?
La question qui se pose désormais avec acuité est la suivante : quel prix politique les gouvernements africains devront-ils payer si la colère populaire explose contre ces politiques perçues comme contraires aux sensibilités sociales ? Certes, traiter avec Washington requiert une certaine dose de pragmatisme, mais celui-ci ne devrait pas se faire au détriment de la dignité ni transformer les pays africains en simples zones de transit pour les expulsés.
Aujourd’hui, l’Afrique a besoin de positions collectives fermes pour défendre ses intérêts et tracer des lignes rouges que même la première puissance mondiale ne devrait pas franchir.