International
France : "Bienvenue Sarkozy !": quand un ex-chef d'Etat part en prison
Carla Bruni-Sarkozy, épouse de l'ancien président français Nicolas Sarkozy, le salue alors que son mari quitte leur résidence pour se présenter à la prison de La Santé afin d'y purger une peine de cinq ans d'emprisonnement, le 21 octobre 2025. (Photo AFP
Paris, France – L'ancien président Nicolas Sarkozy est en prison, près d'un mois après sa condamnation pour association de malfaiteurs dans le procès libyen, une détention inédite dans l'histoire de la République. Il a été condamné à cinq ans de prison pour avoir sciemment laissé ses collaborateurs rencontrer à Tripoli un dignitaire du régime de Mouammar Kadhafi afin de discuter d'un financement occulte de sa campagne présidentielle de 2007. Macron favorable à l'ouverture d'un débat sur l'exécution provisoire, la gauche soutient l'institution judiciaire.
Il va y rester "un minimum de trois semaines ou d'un mois", a dit son avocat Christophe Ingrain devant les portes de la prison parisienne de la Santé, où il venait de laisser son client. La cour d'appel de Paris a deux mois pour statuer sur la demande de mise en liberté déposée immédiatement après l'incarcération.
Le Brésilien Lula ou le Sud-Africain Jacob Zuma ont dormi en prison après avoir quitté le pouvoir. Mais ce n'était arrivé à aucun ancien chef d'Etat de l'Union européenne.
Sous les applaudissements des siens
"Nicolas président !", crient des manifestants devant le domicile de Nicolas Sarkozy dans l'ouest de Paris, vers 9H00 mardi. L'ex-chef de l'Etat s'avance pour saluer proches et partisans. Une demi-heure plus tard, il entre à la prison de la Santé, alors qu'un détenu lance "bienvenue Sarkozy !"
Dès l'aube, vers 7H30, un important dispositif policier boucle les rues avoisinantes du domicile de l'ancien président, dans ce quartier cossu de la capitale.
Une partie de l'avenue Mozart est fermée à la circulation, et dans la petite rue Pierre-Guérin, les caméras sont déjà en place. Le jour n'est pas encore levé, seuls quelques partisans sont rassemblés.
Les journalistes sont pour le moment plus nombreux, dont de nombreux médias étrangers.
Marie-Joséphine Paysa, parisienne de 80 ans est venue avant le lever du soleil "pour le soutenir", elle qui martèle avoir "toujours été de droite". "C'est quelqu'un de formidable Sarkozy, avec tout ce qu'il a fait !", s'exclame-t-elle.
"Reviens vite !"
Ses soutiens affluent petit à petit devant les grilles de la villa Montmorency, auxquelles ont été accrochés deux drapeaux français; sur l'un d'eux est inscrit "Courage Nicolas, reviens vite".
Des manifestants brandissent des drapeaux tricolores, d'autres sont venus avec d'anciennes affiches de la campagne électorale perdue de 2012, "La France forte".
"Nicolas président !", "Nicolas à l'Elysée!", chante régulièrement la foule. Des nostalgiques ont même apporté le portrait officiel de l'ancien président, encadré.
A 8H30, ils sont désormais une centaine, dont la majorité aux tempes grisonnantes, à s'être massés derrière les grilles, entonnant la Marseillaise à intervalles réguliers.
Des tee-shirts à l'effigie de l'ancien président sont distribués, portant l'inscription "La fin de l'histoire n'est pas écrite".
Parmi les soutiens, des figures politiques et des amis aussi: Gérard Longuet, Frédéric Péchenard, Jean-Claude Darmon, Christian Jacob ou encore Henri Guaino.
Un habitant du 16e arrondissement est ému aux larmes devant le domicile de son idole. "C'est un procès politique", souffle-t-il.
Une opinion partagée: les participants déplorent une décision judiciaire qu'ils estiment "injuste", "inadmissible", parlant d'une France "gouvernée par des petits juges".
"On est en Union soviétique !", s'insurge un manifestant.
"Cette incarcération n'apporte rien à part humilier Nicolas Sarkozy et humilier notre pays", juge Valérie Ghibeaux, Parisienne de 66 ans.
Manifestement espiègle, une sono crache "L'opportuniste" de Jacques Dutronc après le tube d'Abba "Money, money, money", avant que ne s'élève la voix de Johnny Hallyday chantant "Le Pénitencier".
Dans une rue voisine, en une sorte de happening, une poignée de contre-manifestants jouent la carte du sarcasme, brandissant des pancartes comme "Bourgeois en souffrance" et chantant des slogans moqueurs, avant d'être repoussés par la police, selon une vidéo publiée par le média Brut.
Départ sous les applaudissements
Les enfants de Nicolas Sarkozy Jean, Louis et Giulia sont les premiers à quitter la luxueuse villa, aux alentours de 09H00.
Vers 09H10, l'ancien président apparaît, le visage fermé, vêtu d'un blazer bleu marine et d'un pantalon gris.
Main dans la main avec son épouse Carla Bruni entièrement vêtue de noir, il s'avance pour saluer la foule, embrasser ses enfants - sauf Louis, à qui il serre la main.
Puis il enlace son épouse, salue ses partisans avant de monter dans la voiture, vers 09H15, sous les applaudissements et les acclamations de ses soutiens, direction la prison de la Santé, environ 7 km plus loin.
Un message est posté au même moment sur ses réseaux sociaux: c'est "un innocent" que "l'on enferme", et "la vérité triomphera".
Après le départ de son mari, Carla Bruni-Sarkozy adresse un bref salut à la foule avant de rentrer chez elle.
Le convoi arrive vers 9H35 devant la Santé, où une manifestation de surveillants pénitentiaires s'est tenue à l'aube pour dénoncer la surpopulation carcérale. Les portes de la prison se referment sur l'ancien président. Nicolas Sarkozy est officiellement incarcéré.
"Bravo la police! Vous avez chopé un gros poisson", s'exclame un passant peu avant son arrivée au 42 rue de la Santé, dans le 14e arrondissement de Paris.
Boulevard Arago, dos à la prison, un unique manifestant, casserole sur la tête et cheveux grisonnants, tient une grande pancarte sur laquelle est inscrit "tête haute".
Quelques sifflets d'accueil traversent les murs de la prison. "Y'a Sarkozy !", lance un détenu auquel un autre répond par un "hip hip hip !"
Le détenu le plus célèbre de France est entré sans bronca et au son d'un "oh! Bienvenue Sarkozy!" qui a fusé d'une cellule.
"Un jour funeste", "une honte", déclarent quelques minutes plus tard ses avocats Jean-Michel Darrois et Christophe Ingrain devant une forêt de micros. En glissant cette information: ils ont immédiatement déposé pour leur client une demande de mise en liberté.
Son placement au quartier de l'isolement de la prison, le seul à même d'assurer sa sécurité, est "tout sauf un traitement de faveur", a poursuivi l'avocat.
Selon son conseil, Nicolas Sarkozy aura "une heure de sortie par jour dans une cour grillagée, seul", le reste du temps il sera "enfermé en cellule", sans contact avec les autres détenus. Il bénéficiera de "trois droits de visite par semaine de sa famille".
L'ex-chef de l'Etat compte aussi écrire sur cette expérience. Il a confié entrer en prison avec une biographie de Jésus et "Le Comte de Monte-Cristo", roman d'un homme qui se venge après une condamnation injuste.
Sarkozy: Macron favorable à l'ouverture d'un débat sur l'exécution provisoire, la gauche soutient l'institution judiciaire
Emmanuel Macron a jugé mardi, premier jour de détention de Nicolas Sarkozy, que la question de l'exécution provisoire pour les personnalités politiques était "un débat légitime", la gauche défendant l'indépendance de la justice et l'égalité devant la loi.
La question de l'exécution provisoire est "un débat légitime dans une démocratie, parce que tout le monde souhaite qu'il puisse y avoir des voies d'appel et de recours", a souligné le président depuis la Slovénie. "Mais c'est un débat qui doit être mené dans le calme pour que notre justice puisse se faire et puisse évoluer dans la sérénité qui convient".
Si le mandat de dépôt à la barre est ancien, la possibilité de prononcer son exécution provisoire avec un effet différé pour laisser le temps au condamné de s'organiser, comme dans le cas de Nicolas Sarkozy, a été introduite en 2019 dans une loi soutenue, à l'époque, par les parlementaires du camp présidentiel.
Egalité devant la loi, remise en cause de l'indépendance de la justice, à gauche, les réactions ont été multiples.
La patronne des Ecologistes, Marine Tondelier, a appelé à "en finir avec cette monarchie présidentielle et les privilèges de classe de la Ve République", dénonçant sur X le "cirque" autour de l'incarcération de l'ex-chef de l'Etat.
Le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure a, lui, déploré sur RTL qu'il ait été reçu par Emmanuel Macron quelques jours avant son incarcération, y voyant "une pression sur la justice", une rencontre qui donne "le sentiment qu'il existe des prévenus de nature différente".
Le président de la République a reçu son prédécesseur vendredi à l'Elysée, estimant par la suite qu'il était "normal", "sur le plan humain", de le recevoir.
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, proche de l'ex-chef de l'Etat, a, de son côté, annoncé qu'il lui rendrait visite à la prison parisienne de la Santé pour faire un point sur les "conditions de sécurité".
"S'assurer de la sécurité d'un ancien président de la République en prison (...) relève du devoir de vigilance du chef d'administration que je suis", s'est justifié le garde des Sceaux.
Pas suffisant pour convaincre le procureur général près la Cour de cassation, Rémy Heitz, qui s'est inquiété d'un risque "d'atteinte à l'indépendance des magistrats".
"Pas un détenu comme un autre"
Cela "ne correspond pas au respect des institutions", a dit Olivier Faure, ajoutant que Nicolas Sarkozy a été "condamné pour des faits extrêmement graves" dans l'affaire du financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007.
"Jamais les médias n'ont été aussi soucieux des droits des prisonniers ! Ça fait chaud au coeur", a ironisé de son côté le patron du PCF Fabien Roussel.
La visite annoncée de Gérald Darmanin "participe à une remise en question de l'autorité judiciaire", a abondé le député LFI Eric Coquerel. "Je ne vois pas pourquoi Nicolas Sarkozy aurait droit à plus d'égard", a-t-il estimé sur France 2.
- Sarkozy a fait appel et se dit innocent. "La vérité triomphera. Mais que le prix à payer aura été écrasant...", a écrit sur ses réseaux sociaux le premier ancien chef d'Etat de l'Union européenne à aller en prison.
A l'inverse de la gauche, le Rassemblement national - dont la patronne Marine Le Pen a elle-même fait l'objet, en première instance, d'une condamnation à cinq ans d'inéligibilité avec exécution provisoire dans le dossier des assistants au Parlement européen - a défendu la rencontre entre MM. Macron et Sarkozy.
"Nicolas Sarkozy n'est pas un détenu comme un autre", a fait valoir le vice-président du parti d'extrême droite, Sébastien Chenu, sur Public Sénat. "Qu'il soit reçu par le président de la République actuel, je trouve que c'est bien le minimum (...) de la marque de considération qu'on peut avoir". (Quid avce AFP)