Guerre d’Israël contre l’Iran : qui a remporté ce set ? - Par Bilal Al-Talidi

Guerre d’Israël contre l’Iran : qui a remporté ce set ? - Par Bilal Al-Talidi

Place Enghlab à Téhéran, la capitale, le 24 juin 2025. Un fragile cessez-le-feu dans la guerre Iran-Israël semblait tenir le 24 juin, après 12 jours de frappes qui ont vu Israël et les États-Unis pilonner la république islamique. (Photo ATTA KENARE / AFP)

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Alors qu’un cessez-le-feu est entré en vigueur mardi matin entre Tel-Aviv et Téhéran, la question de savoir qui a réellement remporté la manche reste ouverte. L’escalade militaire s’achève ainsi, du moins temporairement, sur un conflit où chacun revendique la victoire tout en dissimulant des incertitudes profondes. Retour détaillé de Bilal Talidi sur les objectifs visés, les pertes subies ainsi que les effets à long terme d’une guerre où la propagande masque à peine la complexité du rapport de force.

Tandis que le cessez-le-feu entré en vigueur le 24 juin 2025 entre Tel-Aviv et Téhéran s’est accompagné d’interrogations sur sa précarité, un débat s’ouvre sur la question de savoir qui a remporté la manche, ainsi que sur l’hypothèse d’un retour de l’Iran à la table des négociations, et si les deux parties s’engageront à respecter un cessez-le-feu permanent, temporaire ou conditionné.

Rien n’est clair, excepté l’avalanche de déclarations où chacun s’attribue la victoire, clamant atteindre les objectifs fixés par cette guerre.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, dans son discours de victoire prononcé mardi soir, a détaillé les objectifs atteints par Israël au cours de ce conflit, évoquant notamment la neutralisation du programme nucléaire, la destruction des capacités balistiques ainsi que l’assassinat de cadres et des officiers supérieurs de l’armée et des Gardiens de la révolution ainsi que des scientifiques supervisant le programme nucléaire iranien.

De son côté, Téhéran affirme que les frappes visant ses installations nucléaires n'ont causé aucun dégât majeur, que l’uranium hautement enrichi (près de 400 kilos) a été transféré vers un lieu sûr et tenu secret, qu’elle pourrait relancer son programme nucléaire à tout moment. L’Iran a ajouté qu’il ne cédera pas aux pressions visant à interrompre l’enrichissement. De même il assure n’avoir utilisé qu’une petite fraction de son potentiel balistique, qu’il n’a pas encore déployé ses missiles hypersoniques à capacité de destruction massive, et que Tel-Aviv est perdant puisqu’elle a demandé à Washington d’imposer un cessez-le-feu unilatéral.

Plus notable, Washington a adopté un nouveau ton à propos de l’Iran, prônant la coexistence avec le régime en place. Selon Donald Trump, après la neutralisation du programme nucléaire, plus rien ne s’oppose à envisager des négociations visant à garantir une paix durable au Moyen-Orient. Toutefois, des opposants démocrates comme républicains estiment que la frappe américaine était inutile, l’Iran ayant déjà évacué ses installations nucléaires, tandis que l’opération de Trump visait uniquement à apaiser Tel-Aviv, à relâcher la pression du lobby sioniste à son encontre, tout en préparant un retrait militaire du Moyen-Orient.

En réalité, en dehors des considérations affectives ou idéologiques, évaluer cette guerre nécessite de l’ancrer à la lumière de trois critères essentiels : les objectifs déclarés, la situation militaire effective ainsi que les pertes de chaque camp, puis la configuration future du Moyen-Orient ainsi que le positionnement des deux parties.

Évaluation des effets de la guerre à la lumière des objectifs déclarés

Tel-Aviv avait fixé trois buts essentiels : la destruction du programme nucléaire et du potentiel balistique iranien ainsi que le renversement du régime à Téhéran. L’Iran visait, lui, à contrecarrer le plan de Tel-Aviv tout en l’épuisant militairement, de manière à lui faire regretter son choix de lancer une attaque contre lui.

Pour l’heure, l’évaluation reste délicate, car aucune des parties ne semble disposer de chiffres précis sur l’impact des frappes contre les installations nucléaires iraniennes. L’Iran affirme que les dommages subis sont mineurs, ayant pris des mesures préventives pour transférer l’uranium enrichi vers un lieu tenu secret. De leur côté, des sources américaines s’appuyant sur des images satellite affirment que les dégâts ont été partiels. Trump affirme pour sa part que le bombardement américain a anéanti la capacité nucléaire de l’Iran et incite Téhéran à s’investir dans le commerce. Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique elle-même attend encore de recevoir une évaluation précise des effets des frappes.

Le second élément à prendre en compte est l’assassinat par Israël, en plus de hauts gradés de l’armée et des Gardiens de la révolution, de scientifiques nucléaires iraniens. C’est effectivement une perte majeure pour Téhéran, mais, à l’en croire, elle n’entraîne pas la fin du programme nucléaire, la chaîne de savoir ayant été transmise à une nouvelle génération de chercheurs formés par les anciens. L’Iran pourrait ainsi relancer son programme, malgré la perte de certains de ses meilleurs experts. À ce titre, on pourrait conclure que le programme iranien n’a pas été détruit, mais simplement retardé de quelques mois, voire de quelques années, représentant ainsi une victoire tactique pour Israël.

Ce point est corroboré par la déclaration de Netanyahou, qui a précisé que si l’Iran reprenait l’enrichissement de l’uranium, Tel-Aviv le détruirait à nouveau, illustrant ainsi l’incertitude d’avoir atteint cet objectif de manière complète.

Quant à l’objectif de détruire le programme balistique iranien, Tel-Aviv a visiblement échoué. Preuve en est que malgré la surveillance stricte des médias imposée par l’armée israélienne, afin d’empêcher la publication des positions visées, les rares informations rendues publiques suggèrent que les frappes balistiques iraniennes ont été précises et ont atteint des cibles stratégiques. Néanmoins, il est tout de même remarquable que l’aviation a pu se rendre quasi impunément de ciel iranien tout au long des douze jours de l’agression.

Mais, l’objectif de renverser le régime iranien, clamé par Tel-Aviv au lendemain de la victoire du premier jour du conflit, s’est rapidement révélé irréalisable. L’ensemble des élites iraniennes, y compris celles issues de l’opposition, s’est rallié au régime face à l’agression israélienne, non par sympathie, mais par réflexe de défense nationale. Les manifestations en soutien au régime iranien, à la suite des attaques israéliennes, ont montré combien le renversement du régime représentait un défi majeur, poussant ainsi Washington à intervenir fermement pour empêcher que Tel-Aviv ne tente d’assassiner le Guide suprême, Ali Khamenei. Les États-Unis ont considéré qu’un tel acte plongerait la région dans le chaos, et ont en conséquence contraint Israël à limiter ses objectifs à des buts strictement militaires.

Évaluation des pertes de la guerre entre les deux parties

Au deuxième niveau, consacré aux pertes de la guerre de part et d’autre, il est extrêmement difficile d’élaborer une évaluation précise et objective. Pour ce faire, il faudrait identifier clairement les cibles visées, mesurer leur impact sur les économies israélienne et iranienne, ainsi que chiffrer le coût du conflit pour chacun des deux camps. Il faudrait également estimer lequel des deux a été davantage épuisé, lequel a ressenti le poids le plus lourd du conflit ainsi que les risques majeurs qu’entraînerait une prolongation des hostilités.

La stratégie iranienne était bâtie sur une logique purement défensive, répondant à des attaques israéliennes, ainsi que sur le principe de la proportionnalité, toute relative il faut le souligner : frapper en retour une cible de niveau et d’impact similaires à celle visée par Tel‑Aviv. L’Iran a ainsi adopté une posture de patience stratégique, exploitant à son avantage l’épuisement de l’armée israélienne ainsi que du peuple israélien, englués depuis un an et huit mois dans des combats sur plusieurs fronts.

L’évaluation la plus proche de l’objectivité reste celle‑ci : aucun des deux camps n’a entièrement atteint ses buts. Si Tel‑Aviv a réussi à paralyser temporairement le programme nucléaire iranien ainsi qu’à neutraliser une part significative de l’élite militaire et scientifique iranienne, elle a essuyé un revers majeur en voyant son espace aérien, présenté comme impénétrable, percé par des missiles iraniens, qui auraient atteint des cibles stratégiques malgré la défense antiaérienne réputée du pays.

Tel‑Aviv et Téhéran : qui dominera le Moyen‑Orient ?

Au troisième niveau, qui repose sur l’analyse des deux premiers, la réalité est que Téhéran a subi une perte majeure d’ordre stratégique : elle a été privée de ce qu’Israël appelle son « premier corridor vital » — reliant Téhéran à Beyrouth via la Syrie — à la suite du renversement du président syrien Bachar al‑Assad, de la décapitation massive du Hezbollah ainsi que de l’obligation faite au Liban de signer un accord neutralisant le potentiel de la milice chiite au Sud du pays.

Le seul gain notable de l’Iran est d’avoir assuré la pérennité de son régime, tandis qu’une large part de l’efficacité de son réseau de forces a été neutralisée, à l’exception du Yémen ainsi que, partiellement, de l’Irak, que Téhéran perçoit désormais comme le prochain champ de conflit majeur après la perte de la Syrie.

Par ailleurs, la frappe iranienne contre la base d’Al‑Udeid au Qatar ainsi que la condamnation qu’elle a suscitée de la part du Conseil de Coopération du Golfe illustrent à quel point l’Iran a perdu du terrain sur le plan diplomatique. Ce revers vient anéantir des années d’efforts visant à renforcer ses relations avec les pays arabes du Golfe et à construire un consensus régional condamnant l’agression israélienne. Aujourd'hui, elle revient à la case départ, à une époque où le sentiment de menace iranienne était à son apogée parmi les États du Golfe, une perte majeure qu’elle mettra du temps à rattraper.

Pour Tel‑Aviv, le discours de victoire repose sur l’affirmation d’avoir réussi à imposer sa vision du nouvel équilibre régional : construire un ‘’axe de la paix’’ en opposition à ‘’l’axe du mal’’, ouvrant ainsi la voie à une normalisation générale avec les pays qui n’avaient pas encore signé les accords d’Abraham. Mais la réalité est tout autre. Les guerres menées par Israël au Liban, en Syrie, au Yémen, en Irak, en Iran ainsi que le génocide perpétré à Gaza nourrissent des craintes profondes parmi les États arabes, que l’arrogance et les projets assumés de Netanyahu et de l’extrême droite israélienne pour la région sont loin de rassurer. L’Égypte et la Jordanie, notamment, voient d’un très mauvais œil les velléités israéliennes de déplacer, dans un premier de force le peuple palestinien sur leur sol, en perspective d’une convoitise territoriale déclarée.

De plus, la violation par Tel‑Aviv du cessez‑le‑feu signé avec le Hamas renforce la défiance des États arabes du Golfe vis‑à‑vis des intentions israéliennes, compliquant davantage tout processus d’intégration régionale. Et si la chute du régime d’Al‑Assad apparaît à Tel‑Aviv comme un gain tactique temporaire, elle pourrait laisser place à une menace bien plus sérieuse à long terme, celle d’un régime syrien acquis à la cause turque, susceptible de devenir un nouvel ennemi majeur.

En conclusion, la carte du Moyen‑Orient après ce conflit tend à s’ancrer dans une stabilité temporaire où un nouvel équilibre des forces s’opère. L’Iran, affaibli sur le plan régional, conserve néanmoins un rôle majeur de contrepoids face aux ambitions turques, tandis que les États arabes, en particulier du Golfe, voient leur lien avec Washington renforcé, garant de leur protection face à des ennemis potentiels.