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La famine de Gaza : Un test décisif pour la conscience humaine - Par Bilal Talidi
La mère de Yahya Fadi al-Najjar, un nourrisson mort de malnutrition, pleure en tenant son corps lors des funérailles au complexe médical Nasser à Khan Yunis, dans le sud de la bande de Gaza, le 20 juillet 2025. (Photo par AFP)
Dans un monde postmoderne où les valeurs universelles vacillent, Gaza devient le miroir d’un ordre international à l’agonie. Le projet israélien d’annihilation lente par le déplacement ou la famine n’est plus une hypothèse, mais une stratégie cyniquement mise en œuvre sous les yeux d’une communauté internationale tétanisée ou complice. Derrière les négociations bloquées et les aides humanitaires piégées, se joue un affrontement fondamental entre la politique de la force et le dernier souffle d’un humanisme universel. Pour Bilal Talidi, la question n’est plus seulement palestinienne : elle engage l’avenir de la légalité internationale, et de ce qu’il reste de la conscience humaine collective.

Quelle place reste-t-il à l’humain dans l’ordre mondial postmoderne ?
Au cœur des débats philosophiques profonds ayant émergé après la postmodernité, une question lancinante revient : quelle est la véritable valeur de l’homme aujourd’hui ? L’humanité est-elle reléguée au rang de simple variable dans les dynamiques forcées de production ? Est-elle réduite à un outil manipulé par les lobbies mondiaux, mobilisée uniquement lorsqu’elle sert les intérêts de certains dans la gestion des conflits ou l’ingérence dans les affaires souveraines des États ?
Certes, l’ordre mondial repose sur des rapports de force entre puissances rivales, mais il s’inscrit aussi, théoriquement du moins, dans un cadre juridique international régulé par des chartes. Ces dernières sont rarement violées, sauf en cas d’activation de mécanismes inéquitables comme le droit de veto, ou par des interprétations juridiques biaisées imposées par le plus fort, dans l’absence d’une opposition significative de ses rivaux.
Une politique d’impunité devenue insoutenable
Depuis la création de l’Etat hébreu, les exactions d’Israël ont bénéficié d’un soutien juridique, d’une couverture américano-européenne et d’une impunité assurée. Aujourd’hui, toutefois, ces violations ont dépassé tous les seuils de tolérance internationale. La stratégie sécuritaire de Tel-Aviv se fonde désormais sur une équation brutale : le déplacement forcé des Gazaouis comme solution finale pour le présumé risque sécuritaire, en vue de créer une nouvelle réalité au service du projet du grand Israël.
Dès le 7 octobre 2023, la question du déplacement a été posée, soulevant un débat politique, juridique et moral. L’idée de transférer les Palestiniens de Gaza vers le Sinaï, ou ceux de Cisjordanie vers la Jordanie, s’est heurtée à une opposition catégorique du Caire et de Aman, qui y ont vu une menace directe pour leur sécurité nationale. Les États-Unis, de leur côté, ont tenté de gagner du temps en explorant d’autres options de transfert, y compris en Asie, en Europe et dans certains pays arabes.
Entre résistance et impasse diplomatique
Mais le problème reste entier : le déplacement, quelle que soit sa nature, requiert l’accord des Palestiniens, ou une force militaire capable d’imposer un fait accompli. Or, ni l’un ni l’autre n’a été obtenu pour l’instant. Les Gazaouis résistent et les factions armées continuent de combattre, posant un sérieux défi à l’armée sioniste, malgré ses déclarations répétées affirmant que sa mission à Gaza est terminée.
La complexité du dossier n’a pas pour autant fait abandonner l’idée du déplacement dans les esprits israéliens ou américains. Une autre stratégie a été activée, mêlant guerre, politique et humanitaire : sous couvert d’aides humanitaires, Israël, avec le soutien de Washington, pousse les populations sous les bombardements à fuir vers Rafah au sud. L’aide devient alors un piège, soit pour le déplacement, soit pour la mort.
L’échec d’une stratégie abominablement cynique
Cette tactique a déjà provoqué des milliers de morts. Le fiasco de l’initiative « Gaza Humanitaire », conçue dans cette logique, a été officiellement reconnu. Ni Israël ni les États-Unis ne publient de chiffres sur les déplacés, mais Tel-Aviv admet l’échec de cette politique. Parallèlement, l’armée israélienne se montre réticente à soutenir un projet alternatif porté par le Premier ministre Netanyahu : la construction d’une « ville humanitaire », officiellement pour des raisons budgétaires.
La famine comme arme de guerre
En parallèle, une autre arme silencieuse est activée : la faim. Israël joue la montre pour affamer la population palestinienne, la poussant à choisir entre la famine et l’exode. D’où la lenteur volontaire des négociations avec le Hamas, et les ajustements minimes dans la répartition des troupes israéliennes sur le terrain, visant à prolonger les pourparlers jusqu’à ce que survienne la catastrophe humanitaire ultime : l’anéantissement de Gaza par la famine.
Les chiffres officiels du ministère de la Santé à Gaza évoquent une crise humanitaire sans précédent. Il s’agit d’un nouveau génocide, documenté cette fois par l’image, sans équivoque possible quant à l’ampleur du drame.
L’exemple israélien : un ordre mondial piétiné
Dans le cas israélien, on assiste à un effondrement manifeste des règles de l’ordre international, dans toutes ses dimensions. Les résolutions du Conseil de sécurité sont ignorées, les décisions des instances internationales sont bafouées, et des pressions financières et politiques sont exercées sur les responsables de ces organisations pour les contraindre au silence. L’exemple le plus parlant est celui de la Cour pénale internationale, cible de pressions directes sur ses juges et responsables. Plus récemment, Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, a été placée sur une liste de sanctions pour avoir tenté de pousser la CPI à agir contre les États-Unis et Israël.
Un double jeu américain sous couvert de paix
Les États-Unis, pour leur part, recourent à une stratégie politique rusée visant à se dédouaner du génocide en cours à Gaza. Le président américain Donald Trump se présente comme un homme de paix, prétendant jouer le rôle de médiateur entre Israël et l’Iran, ou entre Israël et Gaza. Il se présente comme l’initiateur des négociations et celui qui en fixe les délais, parfois à la semaine ou même à la journée. Mais en réalité, il ne fait que gagner du temps pour permettre à Tel-Aviv de poursuivre sa politique d’extermination lente : anéantir les capacités de reproduction et de croissance démographique des Palestiniens, en ciblant prioritairement les femmes et les enfants.
Des conditions claires de la résistance palestinienne
Dès le début, les factions palestiniennes ont posé des conditions claires à toute négociation : l’arrêt complet de la guerre contre Gaza, le retrait total de l’armée israélienne du territoire, la levée du blocus via l’ouverture des points de passage et l’acheminement de l’aide humanitaire, ainsi que la reconstruction de Gaza. Israël affiche une souplesse partielle, notamment sur la question humanitaire, mais tergiverse sur le retrait, tout en sachant pertinemment que tout accord échouera sans un minimum de concessions équivalentes à celles du 15 janvier dernier.
Famine ou exil, Un test décisif pour la conscience humaine
Tel-Aviv envisage aujourd’hui deux scénarios : l’un, terrifiant, visant à se débarrasser du peuple gazaoui par le déplacement forcé ou la famine ; l’autre, plus diplomatique, consiste à céder sous la pression internationale. Dans les deux cas, Israël cherche à gagner du temps pour diluer cette pression et avancer autant que possible dans la réalisation du premier objectif.
La conscience humaine mondiale est face à une épreuve majeure. Permettra-t-elle la poursuite du désastre et la disparition d’un peuple tout entier au profit de projets israélo-américains dans la région ? Ou se lèvera-t-elle au nom de principes transcendant les divisions politiques, culturelles et religieuses, pour stopper l’agression et défendre ce qui subsiste encore des valeurs humaines portées par les conventions internationales ?
En réalité, si Gaza tombe aujourd’hui sous les coups de la famine ou de l’exil, c’est tout l’ordre international qui s’effondre définitivement avec elle. Ce serait l’anéantissement de l’idéal juridique, éthique et humaniste que la modernité politique espérait voir partager un jour par l’ensemble des nations. Une défaite pour Gaza, certes, mais surtout une faillite globale de la civilisation moderne et postmoderne.