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L’Algérie en apesanteur : lecture sémio-discursive d’une Conférence de presse présidentielle (2/2) – Par Mohamed Benabdelkader
conférence de presse du président algérien Abdelmadjid Tebboune
Dans cette contribution, Mohamed Benabdelkader propose une analyse sémio-discursive de la conférence de presse du président algérien Abdelmadjid Tebboune, tenue le 18 juillet dernier au palais d’Al Mouradia. Il s’agit d’examiner l’articulation entre le contenu du discours présidentiel et la sémiotique visuelle de cette conférence. Dans la première partie l’approche analytique a porté sur l’ensemble des signes non verbaux qui participent à la mise en scène du pouvoir et à la construction du sens. Dans cette deuxième partie, il démonte comment Abdelmadjid Tebboune a tenté de projeter l’image d’une Algérie fidèle à ses principes et forte de son non-alignement sans que son discours résiste à l’analyse sémiologique et discursive qui révèle une rhétorique flottante, saturée de contradictions.

Par Mohamed Benabdelkader
Dans une scène visuellement surchargée, représentant un pays refermé sur lui-même, suspendu et isolé de tout contexte frontalier ou régional, le message véhiculé par l’installation d’une multiplicité des drapeaux cherchait à sur-solliciter l’identité nationale. Cependant, cette surabondance risque d’entraîner un effacement du monde environnant. La carte de l’Algérie, affichée sans ses pays limitrophes, ne peut être interprétée autrement que comme une forme de déni ou de distanciation volontaire vis-à-vis de voisins avec lesquels les relations sont complexes, voire conflictuelles. Cette volonté de projeter l’image d’un pays autosuffisant donne lieu en fait, à une Algérie en apesanteur, évoquant un flottement, un déracinement et un manque de repères solides.
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Privé d’ancrage dans son environnement géographique, le pays apparaît d’après cette carte suspendu dans le vide, tant au niveau temporel que spatial, sans stabilité politique, sociale ou économique, plongé dans un état d’incertitude et d’immobilisme. Cette image suggère également une perte de gravité et de poids, comme si le pays aurait perdu une part de son influence, de son dynamisme, comme si ses décisions n’ont plus d’impact concret.
Cette Algérie en apesanteur, suspendue en arrière-plan de la conférence de presse présidentielle, reflète parfaitement le discours tenu par le président lors de cette même conférence : une Algérie dépourvue de fondations solides, flottant dans un vide politique, économique et identitaire, où tout apparaît flou, fragile, vulnérable, incertain et instable.
Les sept contradictions du discours présidentiel
Le discours politique est un domaine composite de construction du sens, dans la mesure où celui-ci ne se limite pas à la simple signification linguistique des mots ou phrases qui le composent. Le sens d’un message politique résulte d’un jeu complexe entre différents niveaux linguistiques et contextuels, qui engendrent une multiplicité d’interprétations toujours en mouvement. Comment donc appréhender et comprendre le discours du président Tebboune, qui, lors de cette conférence de presse, visait à créer un effet de communication, pour influencer l’opinion publique nationale et internationale et susciter une transformation visant ses attitudes, ses pensées et ses croyances ?
Cette interrogation est essentielle pour comprendre les objectifs sous-jacents et les mécanismes d’action du discours présidentiel dans une situation de communication complexe. Analyser ce type de discours nécessite donc de prendre en compte non seulement le contenu explicite, mais aussi les stratégies rhétoriques employées, le contexte politique et géostratégique particulier, ainsi que la réception attendue du public, afin de saisir comment l’orateur cherche à générer cet effet transformationnel.
Encore faut-il préciser qu’essayer d’appréhender ici le discours politique de Tebboune comme un instrument d’influence, dont la finalité principale est d’agir sur autrui pour susciter une transformation de ses attitudes ou de ses pensées, suppose que cette action ne se limite pas à la simple transmission d’informations. En effet, elle vise à orienter les représentations mentales, à mobiliser les émotions, à façonner les croyances et à inciter à des actions concrètes. Cette perspective permet de saisir comment, au-delà du contenu factuel, le discours présidentiel devient un outil stratégique de communication politique, visant à renforcer l’autorité de l’Etat, légitimer ses choix et influencer durablement les perceptions et les actions du public.
Ainsi, le président cherche à travers ses propos à construire une réalité interprétative qui engage non seulement l’esprit mais aussi la volonté et les comportements des destinataires de son discours. Concrètement, convient-il de se demander si le président Tebboune est parvenu à agir sur son auditoire de manière à capter son attention et à instaurer une véritable relation d’interlocution où il a cherché à imposer une certaine vision du monde ou une interprétation des faits. Comment a-t-il ensuite essayé de convaincre en combinant des arguments rationnels, des appels aux émotions collectives telles que la peur, l’espoir ou la fierté, ainsi que des valeurs partagées ? Dans quelle mesure a-t-il réussi à utiliser son discours comme un levier psychologique efficace capable de modifier la perception que le public a de la situation sociale et géopolitique.
Il est important de souligner, dans ce contexte, que l’analyse critique du discours suggère que la manière dont nous parlons des choses façonne concrètement ce que nous pouvons penser, comprendre et percevoir à leur sujet. C’est donc la manière dont le président Tebboune s’exprime au sujet de la politique étrangère de son pays, qui nous intéresse ici, afin de saisir les mécanismes discursifs par lesquels il construit sa vision géopolitique et développe sa stratégie de communication. En examinant ses choix lexicaux, ses cadres narratifs et rhétoriques, on peut comprendre comment il façonne les représentations collectives, légitime ses décisions et influence l’opinion publique à travers son discours.
Il suffit de retenir cet extrait traduit d’une langue hybride mélangeant le dialecte arabe algérien au français, mais qui reste particulièrement significatif pour illustrer l’idée que la manière dont le président parle de la politique étrangère de son pays façonne concrètement la représentation qu’il s’en fait:
- Monsieur le Président, vous avez dit quelque chose d’important au sujet des principes. Honnêtement, l’Algérie est connue pour ses grands principes, surtout dans le domaine diplomatique. Ne pensez-vous pas, Monsieur le Président, que nous avons perdu dans un monde qui ne reconnaît que le pragmatisme ? N’avons-nous pas perdu à cause de nos grands engagements fondés sur ces principes ?
- Qu’avons-nous perdu ? Donne-moi un exemple.
- C’est juste une question.
- Non, donne-moi un exemple et ne tourne pas autour du pot, dis-moi ce que nous avons perdu.
- Par exemple, dans les positions concernant nos voisins, parfois nous adoptons des positions basées essentiellement sur des principes, Monsieur le Président, et non sur une base pragmatique.
- Comment ? Je ne comprends pas ce que tu veux dire. Pour plaire à untel ou untel, j’abandonne les sahraouis ? je deviens impérialiste ? Parce qu’à part notre position, tout le reste est impérialiste. Que nous abandonnons le peuple palestinien ? (Fuite en avant !) Nous ne renoncerons jamais, que ce soit à Gaza, en Cisjordanie, en diaspora ou à Jérusalem, jamais. Nous avons essayé au maximum quand nous avons rassemblé les factions palestiniennes ici, après cela il y a eu des remerciements de la part des États-Unis (les impérialistes !). Les gens ne s’attendaient pas à ça, On te trouve intègre on te respecte. Qui allons-nous perdre? Qui allons-nous perdre en soutenant le Sahara occidental ? Le Sahara occidental est reconnu aujourd’hui par la moitié de l’Union africaine (en fait seuls 17 États africains sur 54 membres de l’UA), plus de 55 pays reconnaissent la République sahraouie (à peine une trentaine sur193 pays). Nous avons appris à affronter, et nous allons continuer d’affronter. Nos principes sont nos principes. Si tu veux opprimer quelqu’un à côté de moi, je te dis arrête cette oppression. Tu me dis qu’il le mérite et que j’ai tort, je te dis ne l’opprime pas à côté de moi. Quand c’est entre toi et lui, c’est votre affaire (drôles de principes !). Donc voilà, ce sont des questions de principes. Tu me dis aujourd’hui… je te comprends… … nous avons récolté de l’hostilité, mais nous n’avons récolté aucune hostilité…
- Honnêtement, Monsieur le Président, je veux dire que le monde aujourd’hui ne reconnaît que le pragmatisme.
- Il n’y a personne de plus pragmatique que les Algériens, tout le monde est surpris, tout le monde se demande, quel est ce secret de l’Algérie qui fait qu’elle a de bonnes relations avec les États-Unis (encore les impérialistes !), avec la Russie, avec la Chine ? C’est la force de l’Algérie. Parce que nous sommes intègres, nous n’utilisons personne contre un autre, et nous donnons à chacun ce qui lui revient, comme on dit. Ce sont mes principes. Je ne suis pas ton adversaire, je ne te combats pas et je ne suis pas contre toi. Notre non-alignement coule dans nos veines, même nos frères le reconnaissent. Que ce soit en Libye ou ailleurs, nous sommes à égale distance des parties.
- Monsieur le Président, dernière question sur le dossier international, concernant l’accord qui était entre le Rwanda…
- Non, non, avant de répondre à ta question, car il y a des gens qui souhaitent beaucoup de bien au pays, qui disent : qu’est-ce que cela nous importe d’être en conflit avec les autres à cause de ceci ou cela ?
- Monsieur le Président, je vous transmets simplement les préoccupations et les questions.
- Non, je ne te reproche rien, je ne te reproche rien. Tu as bien posé ces questions. C’est à eux que je réponds.
Inutile donc de s’étaler sur la rhétorique flottante de ce discours, dans lequel le président emprunte une logique d’autruche, qui, tout en déployant ses ailes d’arrogance prétendant à la rigueur des principes, il enfonce sa tête dans le sable pour éviter la réalité et fuir le regard des autres. Il convient cependant, de souligner que le discours du président Tebboune en matière de politique étrangère, particulièrement au sujet du Maroc et du Mali, a été fondamentalement axé sur la manière dont l’image de soi de l’Algérie a été projetée, notamment à travers un certain nombre de marques d’identité, qui tout en étant supposées refléter des valeurs historiques et stratégiques, visent à façonner la perception externe du pays et à légitimer sa place et son rôle sur la scène internationale. Contemplons donc, ce panel de marques d’identité par lesquelles le discours tebbounien s’efforce dans la prétention la plus délirante de construire un ethos algérien ridiculement idéalisé :
- L’Algérie est une puissance, qui a tous les moyens de se protéger et de se défendre.
- L’Algérie se refuse à se mêler des affaires intérieures de ses voisins
- L’Algérie ne peut pas aider ces voisins contre leur gré.
- L’Algérie refuse la présence de mercenaires étrangers à ses frontières,
- L’Algérie rejette l’oppression exercée par certains sur d’autres près de ses frontières
- Nous n’abandonnons jamais les sahraouis
- Nous n’allons pas devenir impérialistes
- Nous sommes intègres et donc respectés
- Nous sommes non-alignés, ni avec les uns, ni avec les autres.
- Nous ne nous attirons pas d’hostilités
- Il n’y a pas de plus pragmatique que les Algériens
- Nos principes ne sont pas négociables.
L’éthos glorieux que cherche à construire le président Tebboune lors de cet entretien médiatique, brosse un tableau grandiose où l’Algérie, puissance indomptable, est représentée comme profondément ancrée dans ses principes « non négociables », un pays à la fois anti-impérialiste et pragmatique, dont le non-alignement presque messianique coule dans les veines, et dont les amis sont de tout bord. L’Algérie serait donc ce parangon à la fois de savoir-faire et de savoir-être sur la scène internationale, rejetant fermement la présence de mercenaires étrangers sur ses frontières avec le Mali, sans pour autant lâcher ceux du polisario ! On pourrait presque croire à une symphonie diplomatique harmonieuse, si l’on fait abstraction de quelques flagrantes dissonances et de certaines contradictions criantes, concernant notamment cet isolement diplomatique fatal qu'on essaye inutilement de nous cacher, ce mélange entre une perception d’autosuffisance, voire d’indépendance par rapport aux autres, et un positionnement accusateur en mode victime envers les autres, et bien évidement cette capacité presque magique à nier la réalité géopolitique, comme dans l’affaire du Sahara marocain.
En somme, une grandiose nationale entièrement fabriquée de toutes pièces, pour impressionner le grand public, bardée de formules toutes faites, chargée d’une rhétorique d’autoglorifications, qui flotte parfois dans l’air comme une douce fumée, plus destinée à masquer les contradictions qu’à susciter une réelle influence. Un discours où l’image ne cherche plus à convaincre, mais plutôt à faire et se faire des illusions. Il s’agit là d’une stratégie de communication politique qui en persistant à confondre la parole d’Etat avec la propagande bon marché, ne sert ni à influencer ni à manipuler.
Faut-il rappeler qu’un discours de manipulation politique est souvent construit de manière à éviter l'effondrement immédiat dans des contradictions apparentes, car le but est d'influencer et convaincre, pas de se discréditer. Cependant, au niveau de la cohérence intellectuelle et de la concordance avec la réalité, des tensions et contradictions peuvent toujours apparaître.
Certes, les stratégies manipulatrices reposent sur l'altération du cadre cognitif de l'auditoire, en choisissant des moyens linguistiques spécifiques (syntaxe, sémantique, rhétorique) pour orienter la perception sans forcément garantir la cohérence strictement logique ou factuelle. Il est donc évident que la manipulation politique joue habilement sur les émotions ou les récits qui peuvent diverger de la réalité objective afin de servir un objectif politique précis.
Cependant, une stratégie de manipulation qui serait truffée de contradictions flagrantes, tant sur le plan de la cohérence intellectuelle que de son accord avec la réalité, perdrait inévitablement toute crédibilité. Une telle incohérence compromettrait non seulement la confiance du public, mais annulerait aussi l'efficacité de la manipulation, car la capacité à manipuler repose fondamentalement sur la perception d’une certaine plausibilité et cohérence dans le discours.
En d'autres termes, la manipulation peut tolérer un certain décalage avec la vérité, mais elle ne peut survivre à un désaveu évident de la raison et des faits, sous peine de se retourner contre son auteur et de ruiner son influence. C’est exactement le cas du président Tebboune dans la conférence de presse analysée, où ses déclarations, fortement marquées par des contradictions, tant entre elles-mêmes qu’avec les réalités nationales et internationales, ont exposé une stratégie de communication incapable de convaincre ou de manipuler efficacement, mettant ainsi en lumière une incapacité à construire et articuler un discours cohérent, tout en révélant un pouvoir en difficulté et fragilisé par ses propres incohérences. Examinons les sept contradictions les plus criantes que nous avons retenues de ce discours :
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Représentation trompeuse du réel :
Une contradiction notable dans les propos du président tient à une affirmation qui s’oppose radicalement à la réalité. « Tu me demandes si nous avons attiré des l’hostilités, mais nous n’avons d’hostilité avec personne ». Cette déclaration semble clairement déconnectée de la réalité géopolitique connue. En effet, le monde entier sait que l’Algérie a unilatéralement rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, et qu’elle traverse actuellement des crises diplomatiques majeures avec plusieurs autres pays, dont la France, le Mali, les Émirats arabes unis et la Libye.
Ces tensions multilatérales témoignent d’un contexte extérieur marqué par des conflits et des oppositions claires, ce qui contredit directement l’idée d’une Algérie sans hostilité avec quiconque. Ce décalage entre discours officiel et faits concrets illustre encore une fois les difficultés du président à produire un message cohérent et crédible sur la scène internationale, renforçant l’impression d’une communication politique empreinte d’ambiguïtés et de mensonges, voire marquée par un déni absolu, agissant comme mécanisme de défense psychologique, par lequel le pouvoir algérien refuse inconsciemment de reconnaître une réalité perçue comme inacceptable, menaçante ou traumatisante.
Les propos du président niant l’existence d’ennemis peuvent être interprétés comme un déni qui pourrait servir à protéger l’image de force et de stabilité du pays face à une réalité géopolitique beaucoup plus complexe et conflictuelle. Le fait que, parallèlement, l’arrière-plan symbolique de la conférence — notamment cette carte « déracinée » de tout contexte géographique environnant — renforce cette distanciation par rapport à la réalité, semble corroborer cette hypothèse. Cette carte isolée, flottante, pourrait agir comme un support visuel de cette stratégie de protection psychique, permettant symboliquement de s’extraire d’un environnement régional perçu comme menaçant ou chaotique.
En somme, on peut voir dans ce double geste — discours idéalisé niant les hostilités et représentation iconographique déterritorialisée — une tentative inconsciente d’éviter l’effondrement psychique lié à la confrontation avec des menaces réelles ou des fragilités internes. Ce mécanisme de défense permet de maintenir une image unifiée et puissante, mais au prix d’un éloignement préoccupant avec la réalité concrète et les enjeux géopolitiques.
2- Alignement /non-alignement :
Le Président algérien Abdelmadjid Tebboune rappelle avec fierté que les algériens ont fondé leur doctrine de relations internationales sur le principe de non-alignement qui coule dans leur sang. Ce principe est-il vraiment un élément fondamental de la politique étrangère algérienne depuis son indépendance, inscrit dans son histoire et son combat contre le colonialisme ? faut-il rappeler tout d’abord, que le neutralisme positif, successeur des non-alignés, visait à garantir à chaque pays une liberté de jugement indépendante des alliances régionales ou idéologiques, évitant ainsi un alignement aveugle. C'était une tentative louable de moraliser la politique internationale, or, tel que le soutient Abdullah Laroui dans son ouvrage » L’Algérie et le Sahara marocain », le mouvement des non-alignés était en fait une alliance de type classique, entre quelques Etats considérés, à tort ou à raison, comme des leaders régionaux. Ces Etats, explique l’historien marocain, agissent à l'image des chefs de blocs contre lesquels s'étaient dressés les pionniers du neutralisme, ayant recours comme eux à l'intrigue, au chantage et à la corruption. Si la Yougoslavie est le pays qui est resté le plus proche de l'inspiration première du neutralisme, aucun pays ne l'a subverti autant que l'Algérie.
Est-il vrai que l’Algérie était comme le prétend le président Tebboune, un pays non-aligné qui refusait de s’aligner sur l’un des deux grands blocs (occidental ou communiste) pendant la guerre froide, et plus largement de s’inscrire dans une logique d’indépendance et d’autonomie stratégique dans ses relations internationales ? La réalité historique montre que cette indépendance s’est construite en partie grâce à un alignement de fait avec le bloc de l’Est, surtout en termes de coopération militaire et politique, pendant la guerre froide, le choix fait par Boumediene de se rapprocher de l’Union soviétique et sa posture hostile aux États-Unis poussa les dirigeants américains à classer l’Algérie nouvelle dans l’autre camp, en dépit de son « non-alignement » officiel. La guerre des six jours de 1967 entre Israël et les pays arabes conduisit l’Algérie à rompre unilatéralement ses relations diplomatiques avec les États-Unis.
Lorsque le président Tebboune prétend que le non-alignement est un principe fondateur de la politique étrangère de l’Algérie, il entre en contradiction avec la réalité historique prouvant que l’Algérie avait bénéficié d’un soutien crucial de l’Union soviétique et de ses alliés, aussi bien durant la guerre d’indépendance et dans les premières années de la construction de son État, que lors des intrigues qu’elle n'a cessé, depuis son indépendance, de nouer contre le Maroc et son intégrité territoriale. Cette coopération étroite ne correspond pas à une posture de non-alignement strict, mais plutôt à un alignement idéologique et géopolitique clair et ferme.
3- Anti impérialiste ami des impérialistes :
Lors de sa conférence de presse, le président Tebboune a évoqué l’impérialisme à deux reprises au sujet du Sahara marocain, d’abord en affirmant que renoncer au soutien aux Sahraouis reviendrait à devenir impérialiste, puis en suggérant que toute autre position, à l’exception de celle de l’Algérie, relève de l’impérialisme, ce qui équivaut à qualifier d’impérialistes, les pays qui soutiennent la position marocaine, y compris les États-Unis. Pourtant, cette posture paraît paradoxale lorsque, dans le même discours, il évoque la question palestinienne et rappelle qu’Alger a joué un rôle de médiateur en réunissant les factions palestiniennes pour un dialogue de réconciliation, juste pour dire que l’Algérie a reçu pour cette initiative des remerciements de la part des États-Unis, pourtant qualifiés d’impérialistes dans son raisonnement.
En écoutant le président proclamer avec fierté l’anti-impérialisme de l’Algérie, on est tenté de s’interroger en quoi la revendication des frontières héritées de l’impérialisme français, peut-elle être considérée comme de l’anti-impérialisme ? De plus, comment le fait d’avoir hérité, sans consultation des populations concernées, du Sahara oriental marocain sous domination française, autorise-t-il l’Algérie à refuser au Maroc la récupération de sa souveraineté sur le Sahara occidental, sous domination espagnole ?
L’anti-impérialisme algérien proclamé par le président Tebboune ne correspond ni à une réalité historique, ni à une doctrine cohérente de politique étrangère actuelle. Il ne s’agit plus que d’un slogan usé, vide de portée réelle, qui ne parvient plus à mobiliser ni à convaincre les nouvelles générations algériennes ou africaines. Cette posture ébranlée par ses propres contradictions semble aujourd’hui n’être qu’une rhétorique médiocre, déconnectée des enjeux géopolitiques contemporains et des aspirations des peuples maghrébins.
4- Refus de Wagner, soutien au Polisario :
Lorsqu’il a abordé la crise au Mali, le président Tebboune a exprimé son rejet des mercenaires proches des frontières algériennes, en pointant du doigt le groupe paramilitaire russe Wagner. Pourtant, cette position marque une autre contradiction flagrante qui remet en question la cohérence politique et l’honnêteté intellectuelle du régime algérien, puisqu’il refuse à Wagner ce qu’il accorde au Polisario.
Le fait que le président algérien Abdelmadjid Tebboune ait exprimé son rejet des mercenaires du groupe Wagner proches des frontières algériennes, suscite effectivement une mise en perspective nécessaire concernant la situation aux frontières marocaines, notamment la présence d’un autre groupe mercenaire et sa mobilisation armée, financée et encadrée par l’Algérie. Le Polisario dispose de camps dans la région de Tindouf en Algérie et engage des combattants, souvent qualifiés par le Maroc et certains observateurs comme des « mercenaires » en raison de leur armement, rémunération et instrumentalisation par l’Algérie.
Le Polisario est accusé par les marocains, des analystes et personnalités politiques, d’être impliqué dans des activités terroristes, ainsi que dans des collaborations avec des groupes terroristes régionaux. L’Algérie, en tant que soutien principal du Polisario, est critiquée pour armer, financer et mobiliser ces milices contre le Maroc, ce qui contredit la posture algérienne officielle de non-ingérence et de politique pacifique dans la région.
Ainsi, le rejet algérien des mercenaires étrangers comme Wagner aux frontières nord-est du pays, contraste avec la réalité complexe et controversée du soutien algérien aux milices armées du Polisario aux frontières sud-est avec le Maroc. Cette situation alimente les tensions diplomatiques persistantes et met en lumière l’hypocrisie de la posture algérienne qui condamne certains groupes armés tout en en soutenant d’autres dans une logique de conflit régional artificiel et prolongé.
5-Argent de Qaroune et amour des principes :
Une autre contradiction fondamentale dans le discours du président, réside dans sa prétention que « l’Algérie se refuse à se mêler des affaires intérieures de ses voisins…Nous sommes non-alignés, ni avec les uns, ni avec les autres ». Par cette affirmation, il suggère que l’Algérie maintient une posture équilibrée, neutre et impartiale entre les différentes parties, y compris entre le Maroc et le front Polisario dans le conflit du Sahara. Or, cette neutralité affirmée contraste fortement avec sa propre reconnaissance d’un engagement matériel et financier considérable en faveur du Polisario. Une contradiction flagrante difficile à masquer, notamment lorsqu'on prétend que la prise en charge couteuse du polisario, s’inscrit parfaitement dans les principes fondamentaux auxquels s’attache l’Algérie !
Reconnaitre avoir dépensé la fortune de Qaroun juste pour une question de principes, implique une lecture à deux niveaux, au premier degré (ce que Tebboune veut montrer) sacrifié des milliards de dollars pour rester fidèle à ses valeurs. Une manière rhétorique de dire : « Je ne me suis pas laissé acheter » ou « Je ne trahis pas mes convictions, même au prix d’énormes pertes. Au second degré, ce qu’on peut soupçonner derrière la justification « noble » relative aux « principes », à savoir qu’il y a des intérêts cachés, des enjeux géopolitiques du pouvoir, d’influence et de calculs d’intérêts, Autrement dit, le président invoque les principes pour donner une légitimité morale à des choix qui sont en réalité stratégiques.
En rhétorique de communication politique, on appelle cette technique de manipulation une « rationalisation morale », elle consiste à présenter dans un habillage moral un acte motivé par des intérêts, comme s’il était inspiré par l’éthique. Le président Tebboune voulait-il vraiment faire croire au peuple algérien et à l’opinion publique internationale que l’argent colossal versé pendant cinq décennies au profit du polisario, est un acte de sacrifice et d’engagement pour l’amour des principes ?
Le fait que le chef de l’Etat algérien ait reconnu avoir dépensé des sommes colossales pour maintenir le Polisario en vue de déstabiliser le Maroc, témoigne de la nature profondément stratégique et géopolitique de cet engagement. Il ne s’agit pas simplement d’un acte guidé par des principes altruistes ou d’un soutien généreux à un « peuple opprimé », mais bien d’un investissement considéré comme vital et rentable à long terme pour les intérêts nationaux algériens. Aucun État au monde ne mobilise des ressources publiques importantes uniquement par souci moral ou idéologique, même l’aide publique au développement, souvent décrite comme un acte de solidarité, est en réalité conditionnée par des calculs d’intérêts politiques, économiques ou stratégiques. Ainsi, le soutien au Polisario doit être compris avant tout comme une manœuvre géopolitique destinée à affirmer une influence régionale, à contenir l’émergence géopolitique du Maroc, et à renforcer la position d’Algérie dans une zone sensible.
6 - Opportunisme versus universalisme :
En expliquant que sa politique repose sur des principes de solidarité et de soutien aux opprimés, le président, est tombé dans une autre contradiction absurde. Il a déclaré : « Nos principes sont nos principes, si quelqu’un opprime quelqu’un à côté de moi, je lui dis d’arrêter cette oppression… ne l'oppresse pas à mes côtés (il voulait dire sous mon regard, dans mon espace vital ou dans mon entourage). Mais quand c’est entre toi et lui, alors c’est votre affaire. » Cette déclaration révèle que la politique fondée sur des principes reste en réalité conditionnée par la proximité géographique et la notion de voisinage. Autrement dit, l’ancienne Mecque des révolutionnaires accepte d’intervenir et de défendre les opprimés tant que ces conflits se situent à ses frontières, et que l’oppression se dérouler à proximité immédiate. En revanche, lorsque les oppressions ont lieu loin de ses frontières, elles deviennent « les affaires des autres » et cessent de la concerner.
Cette posture est d’autant plus paradoxale que le président avait auparavant établi une équivalence entre le soutien algérien aux Sahraouis et celui apporté aux Palestiniens, alors que ni ces derniers ni Israël ne se trouvent à ses frontières ! Cela met en lumière une incohérence entre la rhétorique d’un engagement universel fondé sur des principes de justice et de solidarité, et une réalité politique où le critère géographique et stratégique est décisif. En définitive, la politique algérienne de soutien semble osciller entre un opportunisme subi, guidé par des intérêts de sécurité et d’influence limités à son environnement immédiat, et un universalisme soi-disant assumé, orienté par des principes hypocrites, ou plutôt des slogans creux chantant la solidarité humaine inconditionnelle.
7- Pragmatisme des principes non négociables :
Une autre contradiction manifeste apparaît lorsque le président affirme qu’il n’y a pas de pays plus pragmatique que l’Algérie, alors qu’il tient à donner l’impression de tenir ferme dans ses bottes, notamment sur le conflit avec le Maroc et le Mali, en affichant un attachement inébranlable à des principes qu’il considère non négociables.
Concernant ce paradoxe majeur, une partie de l’entretien a été marquée par des échanges directs avec un journaliste qui a critiqué l’entêtement de l’Algérie sur certains dossiers diplomatiques, notamment le soutien au Polisario et la question du Sahara marocain. Tebboune pour défendre la position algérienne, ne trouve d’autre recours que de proférer des mensonges en insistant, à tort, sur le fait que le Sahara occidental serait reconnu par de nombreux pays et que l’Algérie ne dérogera jamais à ses principes. Rejetant toute renonciation à l’appui au Polisario, les réponses du président Tebboune semblaient restées catégoriques, mais peu fondé sur une analyse fine des enjeux diplomatiques actuels, ni sur une vision pragmatique de réconciliation ou d’apaisement. Cette rigidité, qui ne repose sur aucun principe authentique, relève d’une tactique dépassée destinée à entretenir une crise diplomatique prolongée sans issue visible à court terme.
Le président Tebboune a profité de cette rencontre médiatique pour réaffirmer la posture ferme et souveraine de l’Algérie en matière de politique étrangère, insistant sur la paix régionale, la non-ingérence et la défense résolue de la position algérienne dans les dossiers sensibles. Toutefois, il a adopté une tonalité défensive face aux critiques concernant certains revers diplomatiques. Les contradictions apparentes dans son discours révèlent une telle incohérence qu’elles portent atteinte à la crédibilité et à la cohérence du message politique ce qui jette le doute sur la sincérité et la clarté d’intention du chef d’Etat, et risque de miner la confiance de l’opinion publique nationale et des partenaires internationaux.
Ces contradictions illustrent également les tensions inhérentes à la politique étrangère algérienne, qui, prétendant défendre une doctrine traditionnellement anti-impérialiste et fidèle au principe du non-alignement, oscille entre l’affirmation idéologique – le refus de toute influence impérialiste et la défense des principes souverainistes – et la nécessité de nouer des alliances ou maintiens de relations avec des puissances mondiales, comme les États-Unis, pour préserver les intérêts stratégiques du pays.
Si, les rencontres périodiques du président Abdelmadjid Tebboune avec la presse, constituent une modalité de communication politique destinée à garantir la transparence, tout en renforçant l’image et le discours présidentiels dans un cadre officiel, avec une portée stratégique sur le plan interne comme international, le président Tebboune n'a en revanche apporté aucune argumentation claire ni aucune analyse approfondie sur la complexité des relations diplomatiques de son pays, notamment avec le Mali et le Maroc, lors de sa dernière rencontre avec les médias, La communication présidentielle, mal maîtrisée sur la forme, semble sur le fond totalement déconnecté des enjeux, des tensions et des réalités politiques concrètes auxquelles elle a prétendu répondre.