Le besoin vital de voix de conscience en Occident et en Israël – Par Abdelhamid Jmahri

Le besoin vital de voix de conscience en Occident et en Israël – Par Abdelhamid Jmahri

Un jeune garçon palestinien se tient à côté d’une tente détruite à l'hôpital Al-Shifa de Gaza City, le 11 août 2025, après une frappe nocturne de l'armée israélienne.

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Face à la tragédie de Gaza, l’humanité chancelle. Tandis que les corps s’accumulent et que les consciences s’émoussent, rares sont les voix qui osent briser l’omerta morale et s’élever contre l’indicible. Dans ce désert de paroles justes, quelques figures éclairent la nuit, écrit Abdelhamid Jmahri, directeur et éditorialiste d’Al Ittiha Al Ichtiraki : historiens de la Shoah, intellectuels israéliens, rabbins ou anciens dirigeants européens. Ils rappellent, à contre-courant de ce qui se passe ne Israël et en Occident, que le refus de nommer le mal, c’est y consentir. Et que si la mémoire de l’extermination a un sens, c’est de prévenir sa répétition — fût-elle maquillée en légitime défense. L’appel d’Abdelhamid Jmahri résonne comme un cri de conscience : il est temps que l’Occident et Israël se regardent en face.

Par Abdelhamid Jmahri

Le silence international face à l’évidence

Lorsqu’une conscience mondiale rechigne à désigner un génocide par son nom, elle choisit en réalité avec une Conscience malheureuse, de renier sa propre humanité. C’est ce qui apparaît de manière flagrante dans ce que vit Gaza aujourd’hui : une extermination ouverte, systématique, et pourtant encore sujette à un déni sémantique déconcertant.

Malgré l’urgence criante de la situation, la réticence à qualifier les faits de génocide continue d’imprégner le climat international, retardant de fait toute action décisive. Toutefois, une évolution notable émerge : la question palestinienne commence à s’imposer à la conscience universelle comme une urgence planétaire, bien que son impact concret reste encore en deçà de ce qu’exigerait une véritable réponse politique et juridique.

Deux trajectoires opposées : cesser le feu ou bâtir un État ?

Néanmoins, et fort heureusement, la cause palestinienne commence aujourd’hui à s’imposer parmi les urgences mondiales, au niveau des consciences, même si son impact reste en deçà de ce qu’il devrait être en termes de décisions et de positions à prendre pour arrêter la guerre. En parallèle, une mobilisation internationale croissante se dessine autour de la question de la création d’un État palestinien libre, attendu depuis la résolution du partage de 1947.

Ces deux trajectoires — l’arrêt de la guerre et la fondation de l’État — peuvent sembler complémentaires aux yeux des optimistes et des passionnés d’histoire politique des luttes de libération. Mais vues sous l’angle de l’urgence catastrophique actuelle, elles paraissent plutôt opposées, l’une - la reconnaissance – dissimulant l’autre – l’arrêt des carnages. D’où cette question essentielle : chercher à établir l’État palestinien maintenant, est-ce une manière de fuir l’urgence de mettre fin à la guerre — et à son cortège de massacres —, et d’ouvrir enfin le passage du pain aux mourants ?

Toutefois, la dynamique palestinienne s’impose de plus en plus dans les consciences internationales. De nombreuses nations glissent d’un soutien inconditionnel à Netanyahou vers une posture favorable aux droits palestiniens. La France et une partie significative de l’Europe, ainsi que le Royaume-Uni — pourtant signataire de la Déclaration Balfour — prennent désormais des positions plus équilibrées.

Des intellectuels et des associations comme B’Tselem, ou des historiens de la Shoah comme Omer Bartov et Amos Goldberg, relaient une dénonciation grandissante des crimes israéliens. Un nouveau souffle traverse même une gauche israélienne longtemps tétanisée par la montée des extrémismes religieux.

Des voix justes et courageuses

L’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin incarne l’une de ces voix justes. Il assume cette cause comme un combat de conscience contre un ordre international dominé par le militarisme américano-talmudique. En France, son discours fait figure de lucidité solitaire, telle « une lumière fatiguée portée sur le dos comme Sisyphe ».

Il plaide pour un retour à la vérité des mots, face à un discours médiatique façonné par les rapports de force, et gangrené par une culpabilité historique européenne envers Israël — héritée de la barbarie nazie — devenue aujourd’hui un frein à toute lucidité morale.

Comment les démocraties occidentales, fondées sur la lutte contre le nazisme et la mémoire de l’extermination, en sont-elles arrivées à devenir otages d’une culpabilité déformée qui les empêche de nommer et condamner des actes similaires perpétrés aujourd’hui ? Cette contradiction exige une méditation sérieuse sur le destin de la conscience humaine.

Certaines voix juives, elles aussi, refusent désormais de se taire. En mai dernier, la rabbin  française Delphine Horvilleur publiait une tribune dans laquelle elle avoue s’être tue trop longtemps, et décidait de reprendre la parole face à ce qu’elle qualifie de « rêve de Netanyahou d’exterminer un autre peuple à Gaza ».

Il ne fait aucun doute que beaucoup de ceux qui condamnent aujourd’hui les dérives israéliennes le font par amour pour Israël, et par peur de ce qu’il devient. Mais cet attachement ne suffit plus à justifier l’aveuglement. Le recul moral et la dérive politique sont patents. Et comme pour l’État palestinien, les réactions tardent, malgré les martyrs palestiniens alignés devant une ONU impuissante.

La voix dissidente d’Amir Bartov

Le monde regarde les massacres à la télévision… et s’éveille dans un sursaut moral bien trop tardif. La conscience mondiale semble somnoler dans l’indifférence, alors que les cadavres s’empilent.

Edward Saïd a toujours insisté sur la nécessité de s’adresser à la conscience mondiale pour défendre la cause palestinienne. Et nul ne doute que l’urgence absolue aujourd’hui est d’arrêter la guerre, de mettre fin au génocide, à la famine et aux massacres, avant de passer à l’établissement de l’État palestinien, ultime solution espérée.

Or, partout où une conscience vivante se réveille, surgit avec elle l’évidence tragique : Gaza est devenue la chose la plus terrible que Dieu ait jamais écrite dans l’élégie de la terre.

Il ne s’agit pas ici de sombrer dans une polémique tranchée, d’autant plus que dans cette bataille pour la conscience mondiale, on observe l’émergence d’un courant critique à l’intérieur même d’Israël, distinct des familles des otages dont la lutte reste centrée sur la libération de leurs proches. Parmi ceux mentionnés par l’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin dans l’un de ses articles, figurent des personnes ayant eu le courage de s’opposer à la ligne dominante, comme l’Américano-israélien Amir Bartov, historien de renom international spécialisé dans l’étude des génocides.

Dans cette zone de confluence militaire entre les États-Unis et Israël, la Shoah est son domaine d’expertise. Ancien soldat de la guerre de 1973, Bartov a toute la légitimité pour témoigner contre l’aveuglement politique. Il a exprimé son effroi face à ce qu’il a vu à Gaza, allant au-delà du simple constat de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité, pour dénoncer des actes de génocide planifié.

Il s’est fermement opposé à la criminalisation systématique de toute critique d’Israël dans cette guerre, accusée à tort d’antisémitisme. Dans son ouvrage La Frontière de l’Ouest, il traite de l’endoctrinement idéologique de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’il compare explicitement à ce qui se passe actuellement en Israël.

Universitaire respecté, il s’était déjà opposé en 1987 à l’appel du ministre de la guerre Yitzhak Rabin à « briser les os » des enfants de la première Intifada. Alors professeur à l’université de Tel Aviv, il avait écrit à Rabin pour dénoncer une dérive lui rappelant les débuts de l’idéologie nazie, évoquant également la notion « d’espace vital » utilisée par l’armée allemande pour désigner les peuples à exterminer.

La réponse de Rabin à cette analogie avec l’armée nazie fut cinglante. Mais pour Bartov, la guerre actuelle est devenue une fin en soi, sans objectif politique réel pour en limiter la violence, la transformant en entreprise de destruction illimitée. Il critique aussi la majorité des Israéliens qui refusent non seulement de parler de Gaza, mais même de savoir ce qui s’y passe. Toute mention des victimes est perçue comme de la propagande ennemie ou de la pression extérieure.

Une position bien différente de celle observée après la guerre du Liban et le massacre de Sabra et Chatila à l’été 1982.

Nul ne doute que nombre de ceux qui s’opposent à la dérive nazie le font en grande partie par « amour » pour Israël, motivés par la peur et une conscience douloureusement marquée par l’histoire de la Shoah. Cette voix venue du passé, incarnée par des intellectuels comme l’historien Omar Bartov et son collègue Amos Goldberg, établit un parallèle troublant entre « la jeunesse israélienne d’aujourd’hui et la jeunesse allemande nazie d’hier », toutes deux engagées dans la justification et la légitimation de l’extermination.

Bartov souligne que l’image que les nazis avaient d’eux-mêmes trouve aujourd’hui un écho dans celle que projette le soldat israélien contemporain : une image qui redéfinit l’Autre — ici, le Palestinien — comme appartenant à une « infra-humanité ». Il rappelle à cet effet les tracts distribués par les nazis contre les Russes, dans lesquels les comparer à des animaux constituait une insulte… pour les animaux eux-mêmes.

Mais ces penseurs, qu’ils soient en Occident ou au cœur même d’Israël, ne se sont pas contentés d’écrits de principe distants. Ils ont eu le courage d’aller débattre dans les universités — comme celle de Be’er Sheva — face à des étudiants en colère, partisans de Netanyahou, et à l’idéologie dominante qui encadre l’armée israélienne dans sa guerre contre Gaza. Leur critique est également introspective : Bartov, par exemple, est revenu sur ses propres propos publiés dans le New York Time en novembre 2023, où il déclarait ne pas avoir de preuve d’un génocide à Gaza. Aujourd’hui, il semble convaincu que ce génocide est bel et bien en cours, tel que défini par l’ONU en 1948 : l’intention de détruire, totalement ou partiellement, une population, ou de lui infliger des pertes massives, dans un contexte menant à l’anéantissement de Gaza.

C’est dans cette perspective que resurgit la figure d’Edward Saïd, lui qui n’a cessé de plaider pour une interpellation de la conscience mondiale — et d’abord celle de la rue euro-américaine — en faveur de la cause palestinienne.