Le séparatisme kurde en Turquie en passe de retrouver le chemin de la nation unie

Le séparatisme kurde en Turquie en passe de retrouver le chemin de la nation unie

Des combattantrs duPKK)descendent des escaliers avant une cérémonie à Sulaimaniyah, dans la région autonome du Kurdistan irakien, le 11 juillet 2025. pour déétruire leurs armes deux mois après que les rebelles kurdes ont mis fin à leur lutte armée de plusieurs décennies contre l'État turc.. (Photo de Shwan MOHAMMED / AFP)

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Une étape symbolique du désarmement du PKK a été franchie dans le nord de l’Irak, le président Recep Tayyip Erdogan a salué "une victoire pour 86 millions de citoyens". Pourtant, dans un climat de polarisation extrême, ‘’le retour de la guérilla kurde   dans le giron turc, se fait dans une ambiance durcissement de la répression contre l’opposition politique et les médias. Une double dynamique qui vacille entre scepticisme, espoirs prudents et accusations de dérive autoritaire.

Un tournant symbolique dans le processus de paix avec le PKK

C’est avec des mots forts que Recep Tayyip Erdogan a accueilli la première phase de désarmement du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), mouvement séparatiste armé en lutte contre Ankara depuis 1984 : "La Turquie a gagné. 86 millions de citoyens ont gagné." Ces déclarations, prononcées samedi devant les cadres de l’AKP, interviennent au lendemain d’une cérémonie inédite dans les montagnes du nord de l’Irak. Une trentaine de combattants kurdes, hommes et femmes, dont plusieurs commandants, y ont symboliquement détruit leurs armes, tournant ainsi une page de quatre décennies de conflit ayant fait quelque 50.000 morts.

Le processus de paix, engagé en octobre dernier à l’initiative de l’allié nationaliste de l’AKP, le MHP, avec la participation du parti pro-kurde DEM, suscite à la fois enthousiasme et réserves. Le DEM, troisième force du Parlement, joue les médiateurs entre le pouvoir et le leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, détenu depuis plus de vingt ans sur l’île-prison d’Imrali. "L’adieu aux armes du PKK garantit que non seulement la question kurde, mais aussi les autres grands problèmes du pays pourront être résolus par des voies démocratiques", a déclaré le parti.

Erdogan a évoqué "une nouvelle page de l’histoire", promettant la mise en place d’une commission parlementaire pour "discuter des exigences juridiques du processus". Dans le même temps, la coprésidente du PKK, Bese Hozat, a exprimé depuis l’Irak la nécessité de garanties juridiques concrètes pour un retour des combattants au pays. "Sans cela, nous finirons soit en prison, soit tués", a-t-elle averti.

Une opposition muselée, des voix critiques réduites au silence

Mais alors que le gouvernement multiplie les gestes de conciliation envers la guérilla kurde, les signaux adressés à l’opposition politique et aux médias sont d’une tout autre nature. L’arrestation, en mars dernier, du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, principal rival politique du président, a marqué un tournant. L’édile social-démocrate, figure de proue du CHP, est toujours en détention, tout comme de nombreux responsables municipaux issus de ce parti, vainqueur des élections locales de 2024 dans les grandes villes du pays.

Antalya, Adana, Izmir, Adiyaman… les interpellations se sont multipliées dans les rangs du CHP, sur fond d’accusations de "corruption" systématiquement contestées. Pour le politologue Berk Esen, de l’université Sabanci d’Istanbul, "le désarmement du PKK aurait pu être le moteur d’une démocratisation. Mais la Turquie, depuis le début de ce processus, est devenue plus autoritaire encore."

La répression touche également les médias indépendants. La chaîne Sôzcü a été contrainte de cesser ses activités après une cascade de seize amendes et suspensions en six mois. "Une tous les quinze jours", dénonçait son directeur, Ozgur Cakmakci, lors de son dernier journal télévisé. "Aucune voix dissidente n’est tolérée. Une seule voix est autorisée : celle du pouvoir", affirmait pour sa part la journaliste Senem Toluay Ilgaz. D’autres chaînes, comme Halk TV, liée au CHP, sont sur la sellette.

Pour Erol Onderoglu, représentant de Reporters sans Frontières en Turquie, "le projet autoritaire d’effacement des chaînes d’opposition ne fait plus de doute." Selon lui, la fermeture des médias critiques participe d’une stratégie de concentration du pouvoir et de marginalisation de toute forme d’expression alternative.

Entre stratégie électorale et consolidation autoritair

Ce double mouvement – ouverture avec le PKK d’un côté, répression des opposants de l’autre – interroge sur les intentions réelles du président Erdogan. Berk Esen y voit une logique électoraliste. "Depuis le début, j’ai interprété ces négociations avec Öcalan comme une manœuvre pour consolider le pouvoir et rallier l’électorat kurde à la cause de l’AKP."

Malgré cette alliance tactique, le climat politique reste tendu. Le chef du Parti de la Victoire (ultra-nationaliste), Ümit Özdağ, a violemment dénoncé "un accord avec un tueur d’enfants", en référence à Öcalan. Condamné à six mois de détention pour "insulte au président", il incarne une frange dure de l’opinion qui voit dans cette ouverture un abandon des valeurs nationales. Erdogan, en réponse, a martelé : "Personne ne peut remettre en cause mon patriotisme ou l’amour de l’AKP pour la Turquie."

Les sondages actuels placent le CHP en tête, amplifiant les craintes d’un durcissement supplémentaire de la stratégie présidentielle. Pour Esen, "le gouvernement cherche à fragmenter l’opposition. Tant que le DEM ne s’alliera pas avec le CHP contre les atteintes aux libertés, la route sera libre pour l’AKP."

Un équilibre fragile entre paix et autoritarisme

À l’échelle de la société turque, les signaux sont ambivalents. D’un côté, l’image forte de combattants kurdes brûlant leurs armes devant les caméras suscite une émotion réelle. De l’autre, les interpellations d’élus, la mise au pas des médias et l’intolérance croissante à l’égard de toute contestation entretiennent un climat de méfiance.

Le président Erdogan tente de tenir ce double langage : un discours d’unité et de paix à l’adresse du pays, doublé d’une politique de centralisation et de contrôle. La paix promise sera-t-elle le prélude à une ouverture démocratique, ou un outil au service d’un pouvoir de plus en plus verrouillé ? La question reste entière. (Quid avec AFP)