L’illusion de la victoire pour digérer l’amère réalité de la défaite – Par Hatim Betioui

L’illusion de la victoire pour digérer l’amère réalité de la défaite – Par Hatim Betioui

L’ayatollah Khamenei proclamant la victoire, caché dans un bunker.

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Tandis que l’Iran proclame une victoire symbolique face à Israël et aux États-Unis, la réalité géopolitique du pays révèle plutôt une série de défaites stratégiques. Hatim Betioui explique dans cette chronique rappelle que la posture iranienne d’aujourd’hui renvoie à une constante historique dans la région : l’obsession des régimes avec des triomphes illusoires pour masquer leurs échecs militaires et politiques patents.

Une victoire proclamée… pour masquer l’échec

Ce que vit l’Iran aujourd’hui illustre une vieille pathologie politique de la région, que l’on pourrait nommer la « syndrome de la victoire introuvable » : le besoin perpétuel de forger des « victoires symboliques », malgré l’évidence répétée de la défaite. L’issue de la récente guerre n’a pas dérogé à la règle. L’ayatollah Ali Khamenei n’a pas hésité à proclamer la victoire contre Israël et les États-Unis, qualifiant l’anecdotique tir de missiles sur la base américaine d’Al-Udeid au Qatar de « gifle majeure » à Washington.

Une posture qui n’a trompé personne. De nombreux analystes ont plutôt vu dans cette déclaration un dérisoire écran de fumée visant à dissimuler un échec sécuritaire et militaire sans précédent. Les opérations israéliennes ont mis au jour un profond effondrement de l’appareil sécuritaire iranien, tandis que les missiles tirés vers Tel-Aviv et d’autres villes israéliennes, même s’ils ont contourné partiellement le Dôme de Fer, n’ont en rien compensé les pertes stratégiques infligées à Téhéran.

Des héritages tragiques et des mythes persistant

Le discours actuel rappelle les grandes heures du nationalisme arabe et ses désillusions. Depuis Nasser, les peuples de la région ont été nourris par les mythes de la libération et de la gloire, même après la débâcle de 1967 qui a mis fin à l’influence régionale de l’Égypte. Nasser, bien qu’ayant échoué militairement, est demeuré une icône de l’anti-impérialisme, sans avoir remporté une seule victoire tangible.

À l’inverse, Anouar el-Sadate mena l’Égypte à une victoire réelle lors de la guerre d’octobre 1973, suivie d’un succès diplomatique : la restitution du Sinaï via les accords de paix avec Israël. Pourtant, cette démarche pragmatique lui valut le qualificatif de traître et son assassinat. L’opinion publique arabe, encline à glorifier le verbe plutôt que les résultats, continue de préférer les orateurs aux stratèges.

Le même schéma s’est reproduit en Irak. Saddam Hussein résista à l’Iran postrévolutionnaire au terme d’une guerre épuisante de huit ans, mais saborda ses acquis en envahissant le Koweït. Cette erreur stratégique entraîna la destruction progressive du pays, continua néanmoins à régner sur l’Irak en maitre absolu avant que l’invasion américaine de bush fils vienne en 2003 finir le travail commencé par le Bush père en 1991.

L’Iran face à ses propres limites

Aujourd’hui, la République islamique répète mêmes acrobaties verbales, en s’accrochant à une rhétorique révolutionnaire qui ne répond plus aux exigences internes. Son expansion au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen semble avoir atteint ses limites. La priorité devrait être donnée à la reconstruction intérieure, tant les crises économiques et sociales minent la société iranienne. Poursuivre des aventures extérieures risquerait non seulement d’accentuer l’isolement du pays, mais aussi de précipiter son effondrement.

Malheureusement, les leçons du passé n’ont pas été retenues au Moyen-Orient. Le récit du faux triomphe continue de séduire, alimenté par une ferveur nationaliste ou religieuse aveugle, alors que les échecs s’accumulent.

En parallèle, les États-Unis demeurent l’acteur dominant de la région, et Israël un prolongement fonctionnel de cette influence. La récente guerre a démontré la solidité de leur coordination militaire et stratégique. C’est cette réalité que Sadate avait comprise, déclarant que 99 % des clés de la paix au Moyen-Orient se trouvaient à Washington. Il choisit la voie de la négociation après la victoire, plutôt que celle d’une guerre sans fin et sans issue.

Même Nasser, chantre du panarabisme, avait fini par accepter, peu avant sa mort, le plan américain « Rogers », déçu par le soutien défaillant de l’URSS. Une preuve que le réalisme politique, parfois, parvient à percer même sous les slogans les plus bruyants

La fin d’un cycle impérial

Quant à l’Iran, qui persiste à se déclarer victorieux alors que ses infrastructures nucléaires sont gravement endommagées et ses élites scientifiques ciblées par des assassinats, elle fait face à un défi existentiel. La reconstruction prendra des années, si elle se réalise un jour.

Après la chute de Saddam Hussein, Téhéran s’est comportée en maître du Golfe et du Moyen-Orient. Mais aujourd’hui, elle se trouve à la croisée des chemins : se replier pour préserver ce qui peut l’être, ou persister dans une fuite en avant qui l’enfoncera davantage.

L’ère de l’exportation de la révolution est close. Celle de la domination régionale aussi. Ce qui reste à l’Iran ? des larmes pour pleurer les occasions perdues et une hypothétique tentative de sauvetage de l’État – sans doute même du régime dans son ensemble.