Programme nucléaire algérien : des débuts secrets et une inquiétante proximité avec l’Iran – Par Hassan Abdelkhalek

Programme nucléaire algérien : des débuts secrets et une inquiétante proximité avec l’Iran – Par Hassan Abdelkhalek

Le réacteur nucléaire « Essalem » à Aïn Oussera, dans la wilaya de Djelfa, à environ 150 kilomètres au sud d’Alger, fonctionnant à l’eau lourde, a été révélé par la presse américaine

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Alors que la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran a ravivé les inquiétudes sur les dérives militaires du nucléaire, l’Algérie refait surface dans les débats sur la prolifération. Depuis les années 1980, Alger développe en toute discrétion un programme nucléaire, officiellement civil, mais entaché de zones d’ombre. Hassan Abdelkhalek ancien ambassadeur du Maroc à Alger, revient sur les liens étroits avec l’Iran et d'autres puissances nucléaires, ainsi qu’un lourd silence autour du réacteur d’Aïn Oussera, alimentent les soupçons sur de possibles ambitions militaires.

Un lancement discret, sous le sceau du secret militaire

La guerre éclair de douze jours entre Israël, appuyé par les États-Unis, et l’Iran a remis sur le devant de la scène le débat persistant autour du danger que représente l’usage militaire de l’énergie nucléaire et la nécessité pour la communauté internationale de freiner la prolifération des armes atomiques. Ce débat n’épargne pas l’Afrique du Nord, et particulièrement l’Algérie, dont le programme nucléaire suscite la controverse depuis plusieurs décennies.

C’est au cours des années 1980 que l’Algérie, en collaboration avec la Chine populaire, lance un programme nucléaire resté longtemps secret. Au cœur de ce dispositif : la construction du réacteur « Essalem » à Aïn Oussera, dans la wilaya de Djelfa, à environ 150 kilomètres au sud d’Alger. Ce réacteur, fonctionnant à l’eau lourde, possède une capacité de 15 mégawatts. Révélé par la presse américaine, il est finalement mis en service en 1993, année où l’Algérie est contrainte de le soumettre au contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Les conditions de sa réalisation ont nourri les soupçons : secret absolu pendant les travaux, sécurisation extrême du site devenu zone militaire interdite, et expulsion d’un diplomate occidental qui avait tenté de photographier le lieu dans les années 1990.

Objectif civil affiché, soupçons persistants

Les autorités algériennes ont affirmé que le réacteur d’Aïn Oussera avait pour but la production de produits pharmaceutiques radioactifs. Elles ont également mis en avant l’existence du réacteur « Nour », situé à Draria près d’Alger, construit avec l’aide de l’Argentine et mis en service en 1989. D’une puissance d’un mégawatt, il aurait, lui aussi, des objectifs purement scientifiques et médicaux.

Pour encadrer ces activités, l’Algérie a créé un « Commissariat de l’énergie atomique » censée servir de laboratoire national pour le développement des technologies nucléaires à des fins civiles. Cependant, ces déclarations n’ont pas suffi à dissiper les doutes.

La volonté du régime, et notamment de l’armée algérienne, de maîtriser la technologie nucléaire militaire semble ancienne. Elle s’est traduite par l’envoi de nombreux étudiants en Europe pour y étudier la physique nucléaire, et par la signature de multiples accords dans ce domaine avec des puissances comme la Russie, la Chine, l’Argentine, la Corée du Nord, l’Afrique du Sud… et l’Iran.

Alliances stratégiques et uranium en réserve

L’ambition d’accéder à l’arme nucléaire a été renforcée par la présence en Algérie d’un important stock d’uranium, ainsi que par des rumeurs – non confirmées – sur la capacité du réacteur d’Aïn Oussera à produire du plutonium en quantité suffisante pour la fabrication d’une bombe.

Dans une stratégie de diversification de ses partenariats, le régime algérien a accordé une attention particulière à la coopération nucléaire avec deux pays notoires pour leur hostilité envers le Maroc : l’Afrique du Sud et l’Iran. L’Algérie avait même exprimé son intérêt pour l’acquisition d’un réacteur sud-africain, officiellement pour la production d’électricité et le dessalement de l’eau de mer. Des échanges de visites d’experts ont eu lieu entre les deux pays dans ce cadre.

L’Algérie sur les traces du modèle iranien

L’Algérie a longtemps cherché à s’inspirer du modèle iranien en matière d’acquisition du savoir nucléaire. Elle a noué de longue date des relations de coopération avec les dirigeants de Téhéran, dans le but de tirer profit de toute avancée que pourrait réaliser l’Iran sur la voie de l’acquisition de l’arme nucléaire. Certains vont même jusqu’à affirmer que le régime algérien aurait transformé son pays en plateforme intermédiaire permettant à l’Iran de contourner les mécanismes de contrôle des Nations Unies, afin de se procurer des éléments indispensables à la fabrication de l’arme atomique.

La revue militaire libanaise Al-Jaysh a rapporté à cet effet dans son numéro d’avril 2012 que, selon certains rapports, l’Iran aurait acheté, par l’intermédiaire de l’Algérie, de grandes quantités de dioxyde d’uranium en provenance d’Argentine — un composé dérivé du concentré d’uranium appelé « yellowcake » — qui, une fois transformé en liquide ou en gaz, devient plus facilement exploitable pour produire de l’uranium enrichi.

Le dossier nucléaire a ainsi constitué l’un des axes principaux des visites en Algérie des anciens présidents iraniens Mohammad Khatami (2003), Mahmoud Ahmadinejad (2007) et Ebrahim Raïssi (2024). Ces visites se sont déroulées dans le cadre d’un échange d’expertises, et ont vu le régime algérien s’engager à défendre l’Iran face aux pressions occidentales, tout en cherchant à bénéficier des avancées iraniennes dans le domaine de l’enrichissement de l’uranium.

Une alliance politique, militaire et nucléaire entre Alger et Téhéran

La coopération entre les deux pays dans le domaine nucléaire s’inscrit dans un partenariat plus large, fondé sur des convergences politiques et militaires. L’Algérie a notamment soutenu l’Iran lorsque ce dernier a imposé son emprise sur quatre pays arabes. Elle s’est ainsi opposée à la suspension de la Syrie — sous influence iranienne — de la Ligue arabe, et a œuvré à sa réintégration, jusqu’aux événements postérieurs à la guerre de Gaza qui ont contribué à la chute du régime de Bechar Al-Assade ce processus.

Alignée sur la politique de Téhéran, l’Algérie a également rejeté la décision de la Ligue arabe de classer le Hezbollah libanais, bras armé de l’Iran dans la région, comme organisation terroriste.

De même, l’Algérie ne s’est jamais jointe aux condamnations internationales des attaques menées par les Houthis — les alliés de l’Iran au Yémen — contre l’Arabie saoudite. Ses communiqués officiels ont toujours évité de mentionner explicitement les Houthis, alors que la majorité des États les tenaient pour responsables des agressions visant le territoire saoudien.

Plus récemment, la diplomatie algérienne s’est également gardée de condamner l’Iran pour l’attaque de la base militaire d’Al-Udeid au Qatar. Dans une déclaration prudente, le ministère algérien des Affaires étrangères s’est contenté de dénoncer des "atteintes à la souveraineté du Qatar et à l’intégrité de son territoire", alors même que l’Iran avait publiquement reconnu sa responsabilité dans cette attaque.

L’alliance entre l’Algérie et l’Iran repose aussi sur une opposition commune au Maroc et à son intégrité territoriale. Le soutien apporté par le Hezbollah — sous l’égide de l’Iran — aux séparatistes du Polisario, notamment via des entraînements militaires, a été un élément déclencheur de la rupture des relations diplomatiques entre Rabat et Alger.

Transferts secrets, coopération militaire et inquiétudes croissantes

Ce partenariat s’étend également au domaine de la recherche nucléaire. Des informations, non confirmées officiellement, évoquent le transfert vers l’Algérie de plusieurs scientifiques nucléaires iraniens après les frappes israélo-américaines contre des installations en Iran. Ce transfert aurait visé à les protéger d’éventuels assassinats ciblés.

Par ailleurs, la coopération militaire entre les deux pays aurait porté sur l’acquisition par l’Algérie de technologies balistiques développées par l’Iran. L’armée algérienne aurait manifesté, il y a quelques années, son intérêt pour les missiles à moyenne portée Shahab-3 et Shahab-4.

Ainsi, bien que le programme nucléaire algérien ait officiellement été placé sous la surveillance de l’AIEA, ses débuts secrets et son évolution dans le cadre d’une coopération étroite avec l’Iran soulèvent de sérieuses inquiétudes. La communauté internationale espère que ce programme restera strictement civil et pacifique, afin de préserver l’Afrique du Nord de tout risque de course à l’armement nucléaire susceptible de menacer sa stabilité et sa sécurité, mais doit rester vigilante en raison de la nature de régime algérien et de ses prétentions a être un ‘’Etat pivot’’ de la région et ‘’une force de frappe’’.