International
Quand Bagdad choisit de guérir : entre mémoire meurtrie et renaissance déterminée
Représentation de la Cité de Babylone qui se dressait au sud de Bagdad, près de la ville moderne de Hilla, dans la province de Babil. Bagdad, qui a vu tant de grandeurs et de drames, reste marquée par son passé lointain également, mais regarde l’avenir

Longtemps ensevelie sous les décombres des guerres, Bagdad semble aujourd’hui décidée à tourner la page du chaos. Si la route reste semée d’embûches, Hatim Betioui constate et raconte comment la capitale irakienne affiche une volonté nouvelle de stabilité, de reconstruction et de retour sur la scène arabe. La récente tenue d’un sommet à Bagdad en est un symbole fort, dans un pays qui tente de redéfinir son avenir entre aspirations souveraines et ombres persistantes.
Bagdad, ville aux cicatrices profondes
Depuis la guerre Irak-Iran en 1980, suivie par l’invasion du Koweït en 1990, puis la chute brutale du régime de Saddam Hussein en avril 2003, Bagdad n’a cessé de goûter à l’amertume de l’histoire. La ville, qui a vu tant de grandeurs et de drames, reste marquée par son passé lointain également : au XIIIe siècle, les armées mongoles de Hulagu Khan, petit-fils de Gengis Khan, avaient ravagé la cité. Mosquées et bibliothèques avaient été incendiées, dont la fameuse “Bayt al-Hikma”, jetée dans le Tigre au point d’en noircir l’eau d’encre et de sang. Le calife abbasside fut exécuté de manière infamante : enveloppé dans un tapis et piétiné à mort, pour éviter, disait-on, de répandre du "sang royal".
Une capitale arabe qui retrouve sa voix
C’est dans cette ville au passé tourmenté qu’a eu lieu, en mai 2025, le deuxième sommet arabe à Bagdad, depuis la chute de Saddam Hossein, présidé par un Kurde, Abdellatif Rachid. Le symbole est fort. Le premier, en 2012, a été présidé le défunt Jalal Talabani.
Bien que les conclusions de ce sommet n’aient pas dérogé à la tradition des réunions arabes — dénonciations, inquiétudes, appels à l’unité — sa tenue même à Bagdad est hautement significative pour l’Irak. La capitale a prouvé que le climat sécuritaire s’est apaisé, sans coup de feu ni explosion depuis plus de trois ans.
Un pays qui veut en finir avec l’image de chaos
Selon un proche du Premier ministre Mohamed Chiaa Al-Soudani, le gouvernement actuel bénéficie d’une stabilité inédite, et travaille activement à changer l’image d’un pays autrefois dévasté par les conflits. Les responsables irakiens n’attendent plus grand-chose des sommets arabes pour résoudre les crises régionales, mais espèrent que la tenue de ces rencontres servira à briser les stéréotypes sur l’Irak.
Car le véritable défi est là : changer le logiciel mental des décideurs, effacer l’image d’un Irak toujours à feu et à sang, et afficher un pays ancré dans une logique de paix et de reconstruction. La période 2025-2029, selon le même responsable, sera cruciale pour inscrire définitivement cette volonté dans les faits.
Entre poids de l’Iran et volonté d’émancipation
Malgré les efforts de normalisation, l’ombre iranienne plane encore sur Bagdad. Dès la sortie de l’aéroport, les visiteurs sont accueillis par les portraits de Qassem Soleimani, tué en janvier 2020 avec Abu Mahdi Al-Muhandis dans une frappe américaine. Ces affiches, posées par les milices du Hachd Chaabi, donnent l’impression d’un pays toujours sous emprise. Mais les dirigeants irakiens cherchent à se démarquer avec prudence, afin de tracer une nouvelle feuille de route pour l’Irak et restaurer son rôle régional.
Cette volonté s’est intensifiée depuis les bouleversements provoqués par l’opération “Déluge d’Al-Aqsa” en octobre 2023, qui a redessiné l’équilibre régional.
L’Irak pluriel, entre fidélités et fractures
Il serait naïf de croire que les divisions internes ont disparu. Le pays reste un patchwork d’ethnies et de confessions. Certaines factions chiites restent inféodées à l’Iran, mais beaucoup de chiites irakiens portent une sincère fibre arabe, même s’ils ne contrôlent pas toujours l’agenda politique. Le pays reste donc un terrain d’équilibres instables, où toute stratégie doit tenir compte de la complexité et la diversité du tissu national.
Parmi les images les plus fortes d’un Irak en renaissance, le monument “Sauver la culture irakienne”, érigé en 2010 par le maître-sculpteur Mohammed Ghani Hikmat à Bab al-Muazzam, représente une main géante surgissant des ruines pour brandir un livre. Ce geste puissant symbolise la résilience culturelle et identitaire de l’Irak.
Une aube incertaine, mais portée par un souffle nouveau
Aux yeux de nombreux observateurs, le gouvernement d’Al-Soudani fait un travail salué, malgré les défis considérables. Bagdad est en chantier, les grues et les ouvriers témoignent d’un mouvement réel, palpable. L’Irak, comme l’a sculpté Ghani Hikmat, tente de sortir de sous les gravats, une main tendue vers la connaissance, l’autre vers la paix.