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Soudan : chronique d’un effondrement oublié – Par Hatim Betioui
Un char détruit et rouillé dans un quartier sud de Khartoum, le 29 mars 2025, à e. Selon les Nations unies, plus de 3,5 millions de personnes ont fui Khartoum depuis le début de la guerre. Des millions d'autres, incapables ou refusant de partir, vivent dans des bâtiments abandonnés, des véhicules accidentés et ce que l'armée affirme être des charniers cachés. (Photo de l'AFP)
Plongé depuis avril 2023 dans une guerre civile dévastatrice, le Soudan est aujourd’hui un État en ruines, ignoré par les projecteurs du monde. Hatim Betioui rappelle dans cette chronique comment de l’indépendance à nos jours, l’histoire du pays n’a cessé d’osciller entre coups d’État militaires, brèves expériences démocratiques et tragédies humaines.

Une guerre qui dévore un pays déjà à genoux
Depuis le déclenchement de la guerre civile entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide en avril 2023, le Soudan s’enfonce dans l’une des pires crises humanitaires du XXIe siècle. Ce pays autrefois surnommé « le grenier de l’Afrique » est devenu un théâtre de famine et d’oubli, éclipsé par d'autres drames mondiaux plus médiatisés.
Jusqu’à la mi-2025, plus de 40 000 personnes ont péri, selon les chiffres des Nations unies. Les rapports accablants évoquent des crimes de guerre, des nettoyages ethniques, des violences sexuelles systématiques contre les femmes et les enfants. Tout cela dans un silence international glaçant.
Une instabilité chronique depuis l’indépendance
Le Soudan n’a jamais connu de stabilité politique durable depuis son indépendance, acquise le 1er janvier 1956 après la fin du condominium anglo-égyptien. À peine deux ans plus tard, le général Ibrahim Abboud renversait le pouvoir civil. Bien que son régime militaire ait pris fin en 1964 à la suite d’un soulèvement populaire, la transition vers un pouvoir civil fut fragile et courte.
Les premiers ministres civils, comme Sadiq al-Mahdi et Mohammed Ahmed Mahjoub, dirigèrent des gouvernements faibles, incapables de résister à l’appétit du pouvoir militaire. En 1969, le général Jaafar al-Nimeiri prit les rênes du pays et le dirigea d’une main de fer jusqu'à son renversement en 1985 lors d’un nouveau soulèvement.
De rares éclaircies démocratiques vite éteintes
La période transitoire dirigée par le maréchal Abdel Rahman Swar al-Dahab fut saluée comme un moment rare dans l’histoire arabe : un militaire rendant volontairement le pouvoir à des civils. Une troisième expérience démocratique vit le jour, avec à sa tête une nouvelle fois Sadiq al-Mahdi. Mais ce fragile espoir fut de courte durée.
En 1989, Omar el-Béchir, avec l’appui de la mouvance islamiste, prit le pouvoir par un coup d’État. Il gouverna pendant 30 ans, marquant son règne par des guerres, la répression, des sanctions internationales et la sécession du Soudan du Sud en 2011. Il fut finalement renversé en avril 2019 sous la pression populaire.
La malédiction militaire persiste
Mais même après la chute de Béchir, le cycle infernal ne s’arrêta pas. Le Soudan tombe à nouveau sous l’influence des militaires, cette fois dirigés par Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Les deux généraux, d’abord alliés, entrent en guerre ouverte en 2023, précipitant le pays dans le chaos total.
Aujourd’hui, le Soudan n’est plus seulement un pays en crise. C’est un État effondré, failli. Son économie est exsangue, ses services publics sont détruits, la société est morcelée, les écoles à l’abandon, et l’avenir des enfants est englouti par l’insécurité. Le développement a déserté. La famine rôde.
Quand la littérature donne voix à l’effondrement
L’écrivain soudanais Tayeb Salih, disparu en 2009, avait anticipé dans un célèbre article publié dans Al-Majalla ce qui se joue aujourd’hui. Intitulé « D’où viennent ces gens-là ? », son texte dénonçait déjà la brutalité et l’absurdité du régime de Béchir, mais semble tristement prophétique dans le contexte actuel.
Dans une de ses descriptions poignantes, il écrivait :
« Khartoum la belle, telle une enfant que l’on endort de force et qu’on enferme à double tour. Elle dort en pleurant, dans ses vêtements usés. Nulle lumière aux fenêtres, nul bruit dans les rues, pas de joie dans les cœurs, pas de rires, pas d’eau, pas de pain, pas de sucre, pas d’essence, pas de médicaments. La sécurité y règne comme le calme chez les morts. »
Une question qui reste sans réponse
Salih concluait son article par une série de questions devenues tristement universelles dans le Soudan d’aujourd’hui :
« D’où viennent ces gens-là ? Les mères ne les ont-elles pas nourris ? N’ont-ils pas entendu le souffle du vent du nord et du sud ? N’ont-ils pas vu les éclairs briller dans le ciel ?… Aiment-ils leur pays comme nous l’aimons ? Alors pourquoi l’aiment-ils comme s’ils le haïssaient ? Pourquoi le bâtissent-ils comme s’ils étaient chargés de le détruire ? »
Ces mots résonnent encore aujourd’hui. Le chaos continue, la guerre aussi. Et l’oubli, ce crime passif, s’ajoute à la liste. Le Soudan attend un salut qui semble s’éloigner chaque jour un peu plus.