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Trump et la diplomatie de l’humiliation : un style assumé aux lourdes conséquences – Par Hatim Betioui
De gauche à droite : Bassirou Diomaye Faye (Sénégal), Mohamed Ould Ghazouani (Mauritanie), Brice Clotaire Oligui Nguema (Gabon), Joseph Boakai (Libéria) et Umaro Sissoco Embalo (Guinée Bissau) entourent Donald Trump dans le Bureau ovale à la Maison-Blanche, le 9 juillet 2025.
Le comportement de Donald Trump envers plusieurs chefs d’État africains, lors d’une rencontre à la Maison Blanche, n’est ni une première, ni une surprise. Ce qui pourrait sembler une série de maladresses isolées relève, explique Hatim Betioui, d’une méthode constante et clivante dans sa manière de gérer les relations internationales. Si ce style plaît à une partie de l’électorat américain, il pourrait coûter cher à l’influence diplomatique des États-Unis dans le monde.

Une scène déroutante à la Maison Blanche
Ce qui s’est passé à Washington la semaine dernière dépasse le cadre d’un simple faux pas protocolaire. Lors d’une réunion officielle avec plusieurs dirigeants ouest-africains, le président Donald Trump a ostensiblement manqué de respect à ses homologues de Mauritanie, de Guinée-Bissau, du Gabon et du Liberia. Loin d’un incident isolé, cette attitude illustre un style désormais bien ancré dans la personnalité politique de Trump.
Lors de la rencontre, le président américain a interrompu sèchement le président mauritanien Mohamed Ould Ghazouani en lançant :
« Peut-être devrions-nous nous dépêcher, l’agenda est chargé. »
Il s’est ensuite tourné vers Umaro Sissoco Embaló, président de Guinée-Bissau, pour lui demander de se présenter brièvement. Beaucoup y ont vu une attitude méprisante et
condescendante.
Une ignorance diplomatique assumée
Ce qui a choqué de nombreux observateurs, c’est l'absence totale de préparation de Trump, qui n’a même pas pris la peine de mémoriser les noms de ses invités, malgré la dimension officielle de l’événement, présenté pourtant comme une « opportunité et moment un fort du partenariat américano-africain ».
Dans le même entretien, il s’est adressé à Joseph Boakai, président du Liberia, en ces termes :
« Vous parlez un très bel anglais. Où l’avez-vous appris ? »
Une remarque qui a été perçue comme une insulte implicite, révélant une méconnaissance totale de l’histoire du Libéria et du fait que c(est un pays anglophone depuis sa fondation.
Pour la petite histoire, c’est en 1822 que l'American Colonization Society commence à coloniser le territoire, sous l'hypothèse que les personnes noires des Etats Unis auraient des meilleures chances à la liberté et à la prospérité en Afrique. Le pays déclare son indépendance en 1847, reconnue par les États-Unis en 1862, et est donc la première nation d'Afrique à avoir, à l'époque contemporaine, obtenu son indépendance. Entre 1822 et le début de la guerre de Sécession en 1861, des milliers d'Afro-Américains et d'Afro-Caribéens, anciens esclaves et nés libres s'y sont installés
L’Afrique du Sud, l’Ukraine, l’Europe… tous dans la ligne de mire
Ce comportement n’est pas nouveau. En mai 2025, alors qu’il recevait le président sud-africain Cyril Ramaphosa à la Maison Blanche, Trump avait projeté des vidéos controversées évoquant de présumées persécutions contre les Blancs en Afrique du Sud, transformant ainsi la rencontre en procès à charge. Ramaphosa avait gardé son calme, mais l’incident a été jugé humiliant.
Avec Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, Trump a également brillé par son agressivité. Lors d’un entretien au Bureau ovale, ses propos ont été si brutaux que certains médias ont évoqué une ambiance digne d’un film de gangsters.
Les dirigeants européens n’ont pas été épargnés. Il s’était montré particulièrement virulent envers Theresa May, Première ministre britannique à l’époque, qu’il a ouvertement accusée d’incompétence dans ses évaluations dans l’affaire de l’empoisonnement du dissident russe Skripal et de sa fille. Justin Trudeau, alors Premier ministre du Canada, non plus n’a pas échappé aux moqueries de Trump qui l’avait qualifié de « faible et malhonnête » à un sommet du G7.
Macron, Merkel, Kim Jong-un : provocations tous azimuts
Emmanuel Macron a aussi fait les frais des attaques trumpiennes, notamment via Twitter, où Trump critiquait sa faible popularité et les taux de chômage français. Il l’a qualifié à plusieurs reprises de « faible ».
Même pas la vénérable Angela Merkel, ex-chancelière allemande n’a été épargnée. Il l’avait accusée de soumission à la Russie en raison de la dépendance énergétique allemande au gaz russe.
En direction de la Corée du Nord, Donald Trump n’a pas ménagé ses mots envers le dirigeant Kim Jong-un. En 2017, alors que les tensions s’intensifiaient autour des essais nucléaires de Pyongyang, Trump déclara depuis la tribune des Nations unies :
- « Kim Jong-un est un petit homme-fusée en mission suicide ! »
Dans une autre déclaration retentissante, il ajouta :
- « Si la Corée du Nord continue ses menaces, elle fera face au feu et à la fureur comme le monde n’en a jamais connu. »
De l’insulte à l’invitation : la diplomatie façon Trump
Pourtant, les temps changent. Dans un revirement inattendu, la Maison Blanche annonça que Trump avait accepté de rencontrer Kim Jong-un. Ainsi eut lieu en juin 2018, à Singapour, le tout premier sommet de l’histoire entre un président américain en exercice et un dirigeant nord-coréen.
S’ensuivit une seconde rencontre à Hanoï, au Vietnam, en février 2019, qui s’acheva sur un échec diplomatique, sans accord concret.
Un président américain en Corée du Nord
En juin 2019, Trump franchit une nouvelle étape en rencontrant Kim dans la zone démilitarisée entre les deux Corées. Il devint alors le premier président américain à fouler le sol nord-coréen.
Par la suite, Trump déclara :
- « Kim et moi sommes tombés amoureux. »
Il le qualifia de « très intelligent » et affirma qu’il le respectait beaucoup. Ces propos, jugés surprenants, provoquèrent des remous jusque dans sa propre administration. Certains de ses collaborateurs l’accusèrent d’avoir offert une « légitimité internationale gratuite » à un régime dictatorial sans contrepartie nucléaire réelle.
Il est devenu évident que Trump affectionne les mises en scène diplomatiques exceptionnelles. Rencontrer un dirigeant banni sur la scène internationale lui offrait un capital médiatique certain.
L’humiliation des chefs d’État africains
Son attitude méprisante envers les présidents de Mauritanie, de Guinée-Bissau et du Liberia lors de la rencontre à Washington suscita une onde de choc diplomatique. Des experts en relations internationales ont qualifié cet épisode de « modèle d’erreur protocolaire » et de « piège diplomatique », dans lequel la présence des chefs d’État africains a été instrumentalisée pour des messages internes à l’usage du public trumpiste.
Ce comportement ne restera pas sans effets. Il est fort probable qu’il ébranle la confiance de plusieurs dirigeants africains dans le partenariat stratégique avec Washington. Certains pourraient alors se tourner davantage vers la Chine ou la Russie, perçues comme moins condescendantes et plus respectueuses du protocole.
Ce style pourrait également renforcer les mouvements nationalistes et de gauche sur le continent africain, convaincus que le « néo-colonialisme » persiste sous des formes plus brutales et plus cyniques.
Le prix diplomatique du mépris
Le plus préoccupant est que le comportement de Trump risque de faire hésiter plusieurs chefs d’État à répondre à de futures invitations à la Maison Blanche. L’épisode survenu récemment ne peut être qualifié de simple « dérapage verbal » ou de « cas isolé ». Il constitue plutôt la continuité d’une méthode de gestion des relations étrangères, centrée sur l’humiliation, l’improvisation et le mépris.
Si ce style a galvanisé sa base électorale aux États-Unis, son coût diplomatique pourrait être lourd, menaçant à terme l’influence américaine dans les pays du Sud.