Un Moyen-Orient sans perspectives– Par Bilal Talidi

Un Moyen-Orient sans perspectives– Par Bilal Talidi

Le président américain Donald Trump participe à une réunion multilatérale avec les dirigeants du Qatar, de Jordanie, de Turquie, du Pakistan, d'Indonésie, d'Égypte, des Émirats arabes unis et d'Arabie saoudite, lors de l'Assemblée générale des Nations unies, mardi 23 septembre 2025, à New York

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Entre les calculs électoraux de miterm pour Donald Trump, l’isolement diplomatique d’Israël et l’activisme régional de la Turquie, le Moyen-Orient apparaît aujourd’hui comme un champ de tensions sans issue claire, analyse Bilal Talidi. À New York, une réunion inattendue entre Washington et plusieurs pays arabes et islamiques a esquissé l’ombre d’un plan de sortie pour Gaza, mais sans lever les incertitudes sur l’avenir de la région, où s’enchevêtrent dossiers syriens, libanais et palestiniens.

Bilal Talidi

Une rencontre inattendue à New York

En marge de l’Assemblée générale des Nations unies, une réunion imprévue a eu lieu entre le président américain Donald Trump et les dirigeants ou représentants de huit pays arabes et islamiques. Le sujet central portait sur la fin de la guerre menée par Israël.

Le côté arabe et islamique s’est abstenu de faire des déclarations sur les résultats de la rencontre, renvoyant l’annonce à un communiqué commun censé être publié quelques heures plus tard. Donald Trump, lui, a pris les devants et parlé d’un accord pour mettre fin à la guerre selon un plan américain dont ni lui ni son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff, n’ont révélé les détails. Tout juste a-t-on appris que ce plan comprenait 21 points et que l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair serait chargé de diriger la transition à Gaza, jusqu’à la remise du pouvoir à une autorité civile palestinienne indépendante des factions armées ou après des réformes de l’Autorité palestinienne la rendant apte à gérer la situation politique et sécuritaire dans l’enclave.

Un communiqué aux contours flous

Nombreux furent ceux qui s’étonnèrent que le communiqué publié se limite à appeler à la cessation des hostilités, à la fin des souffrances humanitaires et à la nécessité d’un plan de reconstruction, sans entrer dans les détails des arrangements convenus pour l’après-guerre. Le texte se contentait d’évoquer un futur plan de stabilisation à Gaza, en Cisjordanie, dans les lieux saints de Jérusalem, et un soutien aux efforts de réforme de l’Autorité palestinienne.

Trump, malgré cet accord, resta inflexible sur l’exigence de libération de tous les détenus israéliens comme condition préalable à la fin de la guerre. Le seul engagement concret qu’il sembla donner concernait son opposition à une annexion de la Cisjordanie par Tel-Aviv et son rejet des projets de l’extrême droite israélienne en ce sens.

Sur Gaza, le communiqué commun, en appelant à l’élaboration d’un plan détaillé, laissait entendre qu’un accord n’avait été conclu que sur des principes généraux du « lendemain », sans trancher les points essentiels : qui dirigera Gaza durant la transition ? Quelles forces sécuritaires garantiront la stabilité ? Comment organiser le cadre politique et juridique des élections menant à une remise du pouvoir aux Palestiniens ? Quelle attitude adopter vis-à-vis du Hamas, de sa branche militaire et des autres groupes armés ? Faut-il ou non intégrer leurs ailes politiques dans les arrangements de la transition et de l’après-guerre ?

Il convient de relever un détail mis en avant par Trump : l’éloge appuyé adressé au président turc Recep Tayyip Erdogan, présenté comme « intelligent et difficile à la fois ». Un compliment qui ne doit rien au hasard. Il traduisait la conclusion d’un marchandage ardu entre les deux hommes, dont les résultats profiteront bien sûr à Erdogan, mais bénéficieront sans doute aussi au président américain, aussi bien sur le plan intérieur que dans la consolidation de la position stratégique des États-Unis au Moyen-Orient.

Une convergence d’intérêts fragilisée

Il apparaît clairement que le point de convergence majeur entre Washington et ses interlocuteurs arabes et musulmans est la nécessité d’en finir avec la guerre à Gaza. Les conséquences de ce conflit, combinées à l’incapacité de Donald Trump à influer sur le front russo-ukrainien et au déséquilibre créé par la pression européenne, sans oublier les échecs de ses politiques économiques et douanières et leurs effets inquiétants ont fragilisé sa position. Tout cela a poussé le président américain à agir rapidement pour tenter de sauver son capital politique à l’approche des élections de mi-mandat prévues début novembre.

Par ailleurs, l’isolement international croissant d’Israël, la crainte de voir la politique du Premier ministre Benyamin Netanyahou mener le pays vers l’inconnu, et la perception, de plus en plus répandue dans l’opinion publique israélienne et américaine, que son gouvernement d’extrême droite risque de déclencher une guerre régionale mettant en péril l’existence d’Israël et les intérêts américains, ont également motivé l’initiative de Trump pour mettre fin à cette aventure dangereuse.

Washington face à un triple défi au Moyen-Orient

Les États-Unis se heurtent aujourd’hui à un triple défi au Moyen-Orient, sans parvenir à engranger de véritables succès.

Le premier concerne l’accord de sécurité syro-israélien, bloqué par l’insistance de Tel-Aviv à obtenir un couloir humanitaire reliant son territoire à la région de Soueïda, ce que Damas refuse catégoriquement, y voyant une atteinte à sa souveraineté et une carte d’ingérence susceptible de fragiliser la stabilité et l’unité de son territoire.

Le deuxième dossier est celui du plan américain pour apaiser les tensions entre Israël et le Liban. L’initiative bute sur le refus du Hezbollah de déposer les armes et sur le maintien par Tel-Aviv de son occupation de cinq points stratégiques dans le sud du Liban.

Enfin, le troisième échec porte sur la guerre à Gaza, où la résistance palestinienne exige comme condition préalable à toute libération des détenus un cessez-le-feu total et le retrait complet de l’armée israélienne de l’enclave.

Le rôle singulier de la Turquie

La Turquie détient une position clé sur le dossier syrien et entretient, aux côtés du Qatar, des relations privilégiées avec le mouvement Hamas. Elle disposerait ainsi de leviers pour jouer un rôle central, au moins dans les dossiers syrien et gazaoui. Washington espère étendre cette influence au Liban, en utilisant la géographie syrienne comme moyen de pression pour obtenir un désarmement du Hezbollah.

Lors des négociations autour de l’accord de sécurité avec Israël, le président syrien a déclaré récemment que son pays ne deviendrait pas un instrument de guerre contre le Hezbollah et qu’il refusait de laisser les blessures du passé nourrir une logique de revanche. Ces propos traduisent une volonté d’Ankara, via son alliée Damas, de conserver cette carte comme levier dans ses discussions avec Washington. La Turquie apparaît ainsi près du centre de gravité des trois grands dossiers — Gaza, Syrie, Liban — même si certaines puissances du Golfe, comme l’Arabie saoudite, continuent de jouer un rôle déterminant au Liban.

Un Trump à la veille des miterm

Ankara sait que Donald Trump traverse, à l’approche des élections de mi-mandat, l’une des périodes les plus difficiles de son mandat, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Elle sait aussi qu’Israël est frappé par une crise d’isolement international sans précédent, et que les accords d’Abraham lancés lors du premier mandat de Trump ont été largement sapés par l’attitude agressive de Tel-Aviv.

C’est pourquoi Washington a besoin de la Turquie, non seulement pour stabiliser le Moyen-Orient, mais également pour accentuer la pression sur le président russe Vladimir Poutine en vue de mettre fin à la guerre en Ukraine. Dans cette logique, Trump n’a pas hésité à exhorter Ankara à cesser ses achats de pétrole russe.

Si le président américain mise sur une grande transaction avec la Turquie, englobant quatre volets — Gaza, Syrie, Liban et Russie — le véritable défi réside dans les détails. La principale incertitude concerne l’avenir politique de Gaza après la guerre.

Il n’est pas certain que les Palestiniens acceptent l’entrée de forces étrangères dans l’enclave, encore moins de confier la gestion de la transition à Tony Blair, dont l’image reste ternie par son rôle dans le dossier irakien. De son côté, Israël trace des lignes rouges strictes, notamment sur la participation de forces arabes ou islamiques au contrôle sécuritaire de Gaza.

En réalité, tout dépendra du degré de pression exercé sur Tel-Aviv et Washington dans les prochains jours. Plus la résistance poursuivra ses opérations et maintiendra ses conditions d’un retrait israélien total, plus la Maison-Blanche sera poussée à faire preuve de flexibilité dans l’élaboration des contours du plan dit du « lendemain ».