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Yahya Jammeh le Magnifique despote de Gambie – Par Hatim Betioui
Yahya Jammeh et son épouse, Zineb, ont été accueillis à la Maison Blanche lors d'un sommet de dirigeants africains en 2014
Tour à tour président, guérisseur, chasseur de sorciers ou prophète autoproclamé, Yahya Jammeh aura marqué la Gambie de son sceau fantasque et brutal pendant 23 ans. De sa prise de pouvoir en 1994 à son exil en 2017, il a imposé un règne aussi autoritaire qu’absurde, mêlant dictature, croyances mystiques et extravagances vestimentaires. Hatim Betioui fait dans cette chronique le récit d’un règne surréaliste.

Le despote en habits de prophète
Nombreux sont les chefs d’État africains à s’être illustrés par un exercice du pouvoir excentrique. Yahya Jammeh, ancien président de la Gambie, incarne sans doute l’un des exemples les plus emblématiques de cette lignée de dirigeants aux pratiques ubuesques.
En 1994, le capitaine Jammeh, âgé de seulement 29 ans, renverse par un coup d'État sans effusion de sang le premier président élu du pays, Dawda Jawara. Si le régime précédent était marqué par la stabilité politique, l’économie restait fragile, fondée sur la culture de l’arachide et le tourisme.
Le régime de la peur… et du ridicule
Durant 23 ans, Yahya Jammeh dirige d’une main de fer une Gambie repliée sur elle-même. Son pouvoir, jalonné de répression et de violations des droits humains, se double d’un goût prononcé pour le grotesque. Une blague populaire résume ce climat : « Quelle est la différence entre Yahya Jammeh et Internet ? Internet vous connecte au monde, Jammeh vous connecte au mur si vous parlez trop. »
Fier de sa dictature, il affirma un jour sans détour : « Je suis fier d’être dictateur ». Il décrivait ironiquement les prisons gambiennes comme des « hôtels cinq étoiles » et prétendait qu’il régnerait « un milliard d’années ». Son accoutrement vestimentaire, une longue robe blanche, un bonnet assorti, un chapelet, un bâton brillant et un Coran à la main, visait à incarner une figure à la fois religieuse, savante et charismatique.
Son bâton, loin d’être un simple appui, s’imposait comme un symbole de commandement : « Le bâton est pour celui qui désobéit ». Il en fit l’emblème de son autorité.
Chapeaux, sorcellerie et traitements miracles
Jamais à court d’idées insolites, Jammeh multiplia les décisions absurdes : interdiction du football pendant la saison agricole, obligation pour les jeunes de travailler dans les champs, ou encore une campagne nationale contre la sorcellerie. Des militaires, accompagnés de guérisseurs, arrêtèrent des centaines de villageois forcés de boire des décoctions pour « expulser les mauvais esprits ». La raison ? Il croyait fermement que sa tante était morte à cause d’un sortilège. Il déclara : « Je ne serai tranquille que lorsque j’aurai chassé tous les sorciers de Gambie », gagnant ainsi dans la presse occidentale le surnom de « chasseur de sorciers présidentiel ».
En 2007, Yahya Jammeh franchit un nouveau cap en se proclamant médecin. Il affirma avoir découvert un remède naturel contre le sida, composé d’herbes et de versets coraniques. Il organisait personnellement les séances de soins les lundis et jeudis, contraignant les malades à abandonner les traitements antiviraux classiques. Malgré les alertes de l’Organisation mondiale de la santé, il persista dans ses croyances pseudo-scientifiques.
Entre délire mystique et autocratie
Un jour, lorsque son avion présidentiel fut cloué au sol, il déclara : « Les étoiles n’étaient pas alignées. Je ne bouge pas avant que mon astrologue ne m’ait tracé la route ». En réalité, la presse révéla plus tard que l’avion était simplement en panne.
En 2015, Yahya Jammeh décréta unilatéralement que la Gambie devenait « un État islamique », sans pour autant modifier la Constitution. Face aux protestations, il précisa : « Je n’ai pas dit un État de charia, mais un État spirituel ».
Lors d’une interview télévisée, un journaliste lui demanda : « Êtes-vous le sauveur de la nation ? » Il répondit, imperturbable : « Je suis plus que cela… Je suis un miracle qui marche sur deux jambes ». Le journaliste, pris d’un fou rire incontrôlable, fut aussitôt muté de la radio au service d’impression.
Une fin précipitée pour un règne de 23 ans
Lorsque Yahya Jammeh perdit l’élection présidentielle de 2016 face à Adama Barrow, il refusa d’en reconnaître le résultat. Il menaça de proclamer l’état d’urgence et de saisir la Cour suprême. Ce fut l’intervention militaire de la CEDEAO, en janvier 2017, qui le força à quitter le pouvoir et à s’exiler en Guinée équatoriale.
Son règne se termina après 23 années, loin du milliard d’années promis. Mais il laissa derrière lui une ribambelle de titres pompeux, imposés aux médias officiels : Son Excellence Cheikh Professeur Docteur Hadj Yahya Abdul-Aziz Jamus Junkung Jammeh, Baba Mlay, Commandant suprême, Bâtisseur de la nation, Maître du temps, Conquérant de la vérité, Connaissant de Dieu, Médecin spirituel et Guide unique de la Gambie.
Refusant même le terme "opposition", il fit interdire son usage dans les médias officiels, les forçant à parler des « groupes temporairement non alignés sur l’orientation présidentielle ». Sa sentence était sans appel : « En Gambie, l’opposition n’est pas une opinion, c’est une trahison ! »