Science & tech
Big Data et sciences sociales au Sud : enjeux de souveraineté pour le Maroc – Par Dr Az-Eddine Bennani
Les dérives du big data sont bien connues : opacité algorithmique, biais de sélection, absence de représentativité, exploitation commerciale des données personnelles, sans oublier l’empreinte écologique croissante des centres de données. Mais ce n’est pas une raison pour s’en détourner.
Dans cette chronqiue, Dr Az-Eddine Bennani, Professeur en gouvernance, stratégie digitale et intelligence artificielle, auteur de L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique, explore les enjeux critiques que soulève le big data pour les sciences sociales dans les pays du Sud, en particulier au Maroc. Loin de céder à l’illusion technicienne ou à la fascination des chiffres, il appelle à une gouvernance souveraine, éthique et transformatrice des données numériques. Car derrière l’apparente neutralité algorithmique, se jouent des batailles épistémiques, politiques et culturelles. Les sciences sociales ne sont pas dépassées : elles sont défiées, élargies, augmentées – à condition de refuser la dépendance et de revendiquer une souveraineté cognitive.

Par Dr Az-Eddine Bennani
Depuis la naissance du Web, deux visions s’opposent quant à l’impact des données massives – ou big data – sur les sciences sociales. Pour certains, l’afflux de données rend caduques les théories classiques : pourquoi encore construire des modèles explicatifs quand les chiffres parlent d’eux-mêmes ? Pour d’autres, au contraire, ces données numériques constituent une occasion historique de renouveler les outils, les méthodes et les paradigmes d’analyse. C’est cette seconde voie que je défends, avec lucidité, mais aussi avec vigilance.
L’article de Nonna Mayer, publié récemment sur The Conversation, illustre bien cette tension. À travers plusieurs cas, elle montre que les sciences sociales peuvent bénéficier de l’essor du big data, à condition d’en reconnaître les biais, les limites, mais aussi les potentialités transformatrices. Cette approche entre en résonance directe avec les thèses que je défends depuis plusieurs années dans mes ouvrages et interventions publiques, notamment sur la gouvernance systémique de l’intelligence artificielle.
Ce que le big data révèle… et cache
L’un des mérites de l’article est de montrer comment le big data permet d’approcher des phénomènes complexes, souvent sous-déclarés ou socialement sensibles, comme le racisme, l’antisémitisme ou les normes sexuelles implicites. Par exemple, l’analyse de requêtes Google associées à des termes racistes aux États-Unis a permis de révéler un racisme structurel invisibilisé dans les sondages traditionnels. En France, les études menées sur YouTube ou Meetic croisent données numériques et méthodes statistiques pour aller au-delà des discours convenus.
Mais si les données numériques permettent de « voir » autrement, encore faut-il savoir qui regarde, avec quels outils, dans quel cadre éthique et politique. Le big data, comme l’intelligence artificielle qui le traite, est un révélateur biaisé. Il reflète des pratiques, des discours, des comportements qui ne sont jamais neutres. Le chercheur ou la chercheuse qui mobilise ces données doit donc combiner rigueur méthodologique, sens critique et conscience éthique.
Les sciences sociales augmentées : un tournant générationnel
Nonna Mayer évoque avec justesse l’émergence d’une nouvelle génération de doctorants et de chercheuses mobilisant l’intelligence artificielle, le machine learning ou les LLM (Large Language Models) pour explorer de vastes corpus textuels. L’analyse computationnelle du genre, des politiques migratoires ou du climat à l’échelle européenne, en est une illustration saisissante. Il ne s’agit plus simplement de collecter des données, mais d’entraîner des modèles sur des corpus massifs, transnationaux et diachroniques, pour produire des savoirs renouvelés.
Ce basculement n’est pas sans rappeler ce que j’appelle dans mes travaux la « souveraineté cognitive » : la capacité à maîtriser les outils, les corpus, les finalités de la connaissance. Dans un monde numérique dominé par les plateformes, les algorithmes propriétaires et les biais culturels, les sciences sociales doivent impérativement revendiquer leur autonomie épistémique et stratégique. Le big data est un levier, pas un maître.
Gouverner les données : entre vigilance et transformation
Les dérives du big data sont bien connues : opacité algorithmique, biais de sélection, absence de représentativité, exploitation commerciale des données personnelles, sans oublier l’empreinte écologique croissante des centres de données. Mais ce n’est pas une raison pour s’en détourner. C’est au contraire une invitation à instaurer une gouvernance éthique, souveraine et inclusive des infrastructures numériques, à commencer par la gouvernance de la donnée elle-même.
C’est l’un des grands enjeux pour les pays du Sud, et notamment pour le Maroc. Si nous voulons éviter d’être de simples « territoires de données » pour les grandes plateformes du Nord, il nous faut investir dans la formation, la recherche, l’open data responsable, et dans des modèles d’IA explicables et auditables. Le big data ne doit pas être un miroir déformant, mais un outil de projection démocratique.
Loin de tuer les sciences sociales, le big data les oblige à se repenser, à s’outiller, à dialoguer avec d’autres disciplines. Il ne remplace ni la théorie, ni le terrain, ni l’intuition scientifique. Mais il offre une chance rare : celle de penser autrement, à plus grande échelle, en réseau, en profondeur. Encore faut-il que cette révolution soit accompagnée, gouvernée et éclairée.
En définitive, ce n’est pas tant le big data qui révolutionne les sciences sociales, que notre capacité collective à l’intégrer dans un projet de connaissance critique, humaniste et souverain – en particulier dans les Suds comme le Maroc.