Science & tech
De l’IA comme système à l’IA comme levier national : Ce que le Maroc peut apprendre d’Abu Dhabi - Par Dr Az-Eddine Bennani
Abu Dhabi n’a pas multiplié les initiatives isolées : elle a bâti un écosystème complet où chaque composante nourrit les autres
En s’inspirant d’Abu Dhabi, qui a bâti un écosystème complet autour de l’intelligence artificielle, le Maroc pourrait transformer l’IA d’un simple outil technologique en un véritable levier national de croissance, de souveraineté et de rayonnement international. Les explications du Dr Az Eddine Bennani.

Par Dr Az Eddine Bennani
Voir l’IA comme un système et non comme un outil
Dans mon approche, l’intelligence artificielle n’est pas un simple ensemble de technologies ou d’applications. Elle constitue un système vivant, où les infrastructures, les compétences, la gouvernance, le financement, la culture et l’innovation interagissent en permanence. Un pays qui souhaite en tirer le meilleur doit agir comme un chef d’orchestre : chaque élément – éducation, industrie, recherche, cadre réglementaire, inclusion – doit jouer en harmonie avec les autres.
Abu Dhabi a compris ce principe et l’a mis en œuvre avec une cohérence et une rapidité remarquables. Le Maroc, qui a déjà une vision stratégique et des secteurs porteurs (énergies renouvelables, agriculture intelligente, tourisme, services numériques), gagnerait à adopter une approche intégrée semblable.
Comment Abu Dhabi a appliqué l’approche systémique
Abu Dhabi n’a pas multiplié les initiatives isolées : elle a bâti un écosystème complet où chaque composante nourrit les autres.
- Vision claire et chiffrée : 103 milliards USD pour l’IA et l’innovation, avec un objectif de 13,6 % du PIB d’ici 2030.
- Gouvernance dédiée : un gouvernement « natif IA » pour piloter et coordonner.
- Infrastructure technologique : plus grand campus d’IA au monde, production massive de puces NVIDIA.
- Capital humain : universités spécialisées (MBZUAI, Khalifa University).
- Financement massif : fonds souverain MGX (100 milliards USD), capital-risque, soutien aux startups.
- Pôles sectoriels : santé, énergie, défense, aérospatial, agriculture, médias.
- Partenariats stratégiques : Microsoft, NVIDIA, G42, ADNOC, Masdar.
Chaque maillon de cette chaîne renforce les autres : les investissements attirent les talents, les talents alimentent l’innovation, l’innovation renforce la compétitivité et donc la capacité à financer de nouvelles avancées.
Où en est le Maroc et ce qu’il pourrait gagner
Le Maroc dispose de plusieurs atouts systémiques :
- Position géographique stratégique entre Afrique, Europe et monde arabe.
- Leadership africain dans les énergies renouvelables (Noor Ouarzazate, éolien Tarfaya).
- Universités et écoles d’ingénieurs reconnues (UM6P, AUI, EMI, ENSIAS).
- Secteurs économiques à fort potentiel d’IA : agriculture, tourisme, logistique, finance, administration.
- Acteurs publics et privés prêts à investir, mais encore dispersés.
Ce qui manque aujourd’hui, c’est l’intégration : un pilotage centralisé, un financement de type fonds souverain dédié à l’IA, une industrialisation des technologies (cloud souverain, semi-conducteurs, data centers), et une massification des compétences.
En adoptant la logique d’Abu Dhabi, le Maroc pourrait :
- Tripler la contribution de l’IA à son PIB d’ici 2030.
- Attirer des centres R&D et des sièges régionaux de géants technologiques.
- Créer des dizaines de milliers d’emplois qualifiés.
- Devenir la plateforme IA du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.
Tableau comparatif – Approche systémique IA : Abu Dhabi vs Maroc
|
Dimension systémique |
Abu Dhabi |
Maroc |
|
Vision & Objectifs |
Stratégie IA claire depuis 2017, actualisée, objectif 13,6 % du PIB en 2030 |
Stratégie IA Maroc en cours de consolidation, objectifs économiques non chiffrés |
|
Gouvernance |
Gouvernement « natif IA », ministre dédié à l’IA |
Gouvernance intégrée à la stratégie numérique globale, pas d’autorité IA dédiée |
|
Financement |
Fonds souverain MGX (100 Md USD), capital-risque massif |
Financement public/privé dispersé, pas de fonds souverain dédié |
|
Infrastructures |
Campus IA mondial, production de puces, data centers de pointe |
Data centers émergents, pas de production locale de puces, absence de campus IA national |
|
Capital humain |
Universités spécialisées (MBZUAI, Khalifa), programmes ciblés |
Écoles et universités généralistes intégrant l’IA, pas d’université 100 % IA |
|
Pôles sectoriels |
Santé, énergie, défense, aérospatial, médias, agriculture |
Santé, agriculture, énergies renouvelables, smart cities |
|
Partenariats |
Alliances avec Microsoft, NVIDIA, G42, ADNOC |
Partenariats IBM, Huawei, Microsoft, Orange, mais plus limités |
|
Écosystème startup |
Hub71, VentureOne, soutien massif à la création |
Technopark, Maroc Numeric Cluster, croissance mais moins capitalisée |
Le Maroc n’a pas besoin de copier Abu Dhabi, mais de traduire son approche systémique dans un cadre adapté à sa culture, son économie et ses priorités.
Cela suppose :
- La création d’un fonds souverain marocain pour l’IA et les technologies émergentes.
- Un organe central de gouvernance IA avec un mandat clair.
- La mise en place d’un campus national de l’IA connecté aux universités.
- Une stratégie sectorielle ciblée (santé, agriculture, énergie, tourisme).
- Un écosystème de financement et d’incubation capable de faire émerger des champions marocains de l’IA.
Comme Abu Dhabi, le Maroc pourrait ainsi passer d’une IA perçue comme un outil à une IA conçue comme un système national intégré, capable de générer croissance, souveraineté et rayonnement international.