La recherche scientifique, levier stratégique de souveraineté et de compétitivité

La recherche scientifique, levier stratégique de souveraineté et de compétitivité

Les success stories existent pourtant : MAScIR et SOTHEMA dans la biotechnologie, OCP et MANAGEM dans les procédés miniers, HPS et S2M dans la monétique, ABA Technology dans l’IoT, ou encore COPAG et Aiguebelle dans l’agroalimentaire. Ces exemples prouvent qu’une alliance réussie entre université et industrie produit de la valeur, crée des emplois qualifiés et renforce la souveraineté technologique.

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Rabat – Le Maroc est à la croisée des chemins. Entre ambitions industrielles, défis énergétiques et transition numérique, une question centrale s’impose : comment transformer la recherche scientifique en moteur de développement, d’innovation et de compétitivité durable ? Derrière ce chantier, se joue l’avenir d’une économie capable de créer sa propre valeur ajoutée, de maîtriser ses technologies et de renforcer sa souveraineté. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) appelle à une stratégie nationale intégrée, coordonnant les acteurs de la recherche, du développement et de l’innovation (RDI), pour éviter la fragmentation actuelle et construire un modèle cohérent, inclusif et productif.

La science comme levier de puissance nationale

La capacité d’un pays à produire, valoriser et appliquer ses savoirs scientifiques détermine son rang économique et sa résilience stratégique. À l’heure où les mutations technologiques s’accélèrent et où la compétition mondiale se durcit, la recherche scientifique n’est plus un luxe académique : elle devient un instrument de puissance et d’indépendance.

Au Maroc, plusieurs institutions – du CESE à l’Académie Hassan II des sciences et techniques, en passant par le CSEFRS – ont déjà souligné le rôle structurant de la recherche dans le développement national. Le Nouveau modèle de développement (NMD) en a fait un pilier essentiel de la montée en gamme industrielle, de la durabilité environnementale et de l’emploi qualifié. Mais entre la théorie et la pratique, le fossé reste large.

La recherche marocaine souffre d’un déficit de coordination, d’un financement insuffisant, d’une faible articulation avec le tissu économique et d’une valorisation limitée de ses résultats. Autant d’obstacles qui compromettent son impact socio-économique et freinent la dynamique d’innovation du pays.

Un écosystème scientifique en quête d’unité

Le Maroc dispose d’un réseau universitaire dense : 142 établissements publics, 33 structures non universitaires et 19 instituts publics de recherche couvrent des domaines variés – de l’agronomie à la géologie, en passant par la santé ou le numérique. Des centres comme l’IRESEN, l’INRA ou le MAScIR incarnent des pôles d’excellence. Pourtant, ces structures fonctionnent souvent en silos, sans stratégie globale de convergence.

La loi-cadre 51-17, relative à l’éducation, la formation et la recherche scientifique, a posé les fondations d’une gouvernance intégrée. Elle prévoit notamment un Conseil national de la recherche scientifique chargé de coordonner les acteurs publics et privés. Mais dans les faits, cette instance, créée en 2021, n’a tenu qu’une seule réunion. Le système demeure morcelé, avec des initiatives sectorielles parallèles – Pacte ESRI 2030, Maroc Innovation, Maroc Digital, etc. – rarement synchronisées.

Le capital humain : richesse et fragilité du système

Avec près de 23 000 enseignants-chercheurs, dont la majorité en sciences et techniques, le Maroc possède un vivier de compétences considérable. Mais la pyramide des âges inquiète : un tiers de ces enseignants a dépassé 55 ans, sans plan de relève massif. En parallèle, la massification universitaire accroît la pression sur un corps professoral déjà surchargé.

Le nombre de doctorants progresse – 44 000 inscrits en 2024 contre 25 000 dix ans plus tôt – mais seules 4 000 thèses sont soutenues chaque année. Les conditions financières et institutionnelles restent précaires, malgré la création d’une bourse de 7 000 dirhams pour les doctorants moniteurs. L’absence de statut pour les chercheurs non enseignants et le manque de techniciens et d’ingénieurs d’appui freinent également la productivité des laboratoires.

Une production scientifique en hausse, mais encore trop académique

En dix ans, la production scientifique marocaine a triplé : près de 15 000 publications indexées en 2023 contre moins de 4 000 en 2013. Mais le rendement individuel demeure faible – à peine 0,4 article par chercheur et par an – et la valorisation économique quasi inexistante. La majorité des travaux reste confinée dans des revues académiques, sans débouché industriel ni social tangible.

Cette tendance traduit un déséquilibre entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. L’université produit des savoirs, mais l’économie peine à les absorber. L’articulation entre les deux mondes – académique et productif – demeure le maillon faible du système.

Des freins structurels persistants

Les textes juridiques encadrant la recherche existent, mais leur application demeure incomplète. L’article 7 de la loi 01-00, autorisant les universités à créer des filiales ou à investir dans des entreprises innovantes, n’a jamais été opérationnalisé. De même, les dispositifs de financement – comme le Fonds national pour la recherche scientifique et le développement technologique (FNRSDT) – peinent à atteindre une taille critique.

Le financement global de la recherche reste faible : environ 0,75 % du PIB, contre plus de 2 % dans l’Union européenne et 3 % dans les pays les plus avancés. Le CESE recommande de tripler cet effort d’ici 2030. L’État supporte encore 70 % de la charge, le secteur privé n’en finançant qu’un tiers.

La complexité administrative aggrave le problème. Le contrôle financier a priori, la lenteur des procédures et la rigidité budgétaire freinent l’exécution des projets. Moins de 30 % des crédits universitaires destinés à l’équipement scientifique sont effectivement engagés chaque année.

Pacte ESRI 2030 : une réforme ambitieuse, mais fragmentée

Lancé en 2022, le Pacte national pour l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et l’innovation (ESRI 2030) ambitionne de transformer l’écosystème universitaire marocain. Il prévoit la création d’instituts d’excellence, la généralisation des Cités d’innovation et la mise en place d’un cycle doctoral conforme aux standards internationaux.

Le plan introduit aussi des réformes de gouvernance, visant à renforcer l’autonomie des universités et à élargir le financement du Fonds national pour la science et l’innovation. Mais cette stratégie reste déconnectée de la loi-cadre 51-17, qui exige une approche unifiée. L’absence d’un cadre global coordonnant toutes les initiatives limite son efficacité.

Le rôle des régions dans la dynamique scientifique

Les régions commencent à jouer un rôle croissant dans le financement et la valorisation de la recherche appliquée. Rabat-Salé-Kénitra consacre près de 3 milliards de dirhams à la création d’une Cité des sciences et d’un réseau d’innovation régional. Casablanca-Settat a lancé un programme de 57 millions de dirhams pour soutenir la R&D universitaire, tandis que Marrakech-Safi finance des projets de recherche agricole.

Ces efforts régionaux, encore disparates, ouvrent la voie à une territorialisation de la recherche scientifique, essentielle pour ancrer l’innovation dans les réalités économiques locales.

Les entreprises, maillon indispensable de l’écosystème

Le secteur privé reste la clé de voûte de toute politique d’innovation. Pourtant, seules 6 % des entreprises marocaines mènent des activités de recherche et développement. Ce chiffre atteint 26 % pour les grandes entreprises, mais chute à 3 % pour les TPE. Le manque d’incitations fiscales et de mécanismes de financement adaptés décourage l’investissement dans la R&D.

Les success stories existent pourtant : MAScIR et SOTHEMA dans la biotechnologie, OCP et MANAGEM dans les procédés miniers, HPS et S2M dans la monétique, ABA Technology dans l’IoT, ou encore COPAG et Aiguebelle dans l’agroalimentaire. Ces exemples prouvent qu’une alliance réussie entre université et industrie produit de la valeur, crée des emplois qualifiés et renforce la souveraineté technologique.

Mais ces réussites restent isolées. En 2023, seules 6,8 % des publications marocaines mentionnaient une collaboration avec des entreprises, et à peine 75 projets communs ont été recensés.

Innovation et brevets : un potentiel encore sous-exploité

Le Maroc se classe parmi les leaders africains en matière de marques et de design industriel, mais il accuse un retard en brevets : 37 brevets déposés par des entreprises locales en 2022 contre plus de 5 000 en Turquie. Cette faiblesse s’explique par le manque d’accompagnement juridique et de soutien à la propriété intellectuelle. Certaines startups préfèrent même déposer leurs brevets à l’étranger.

L’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (OMPIC) multiplie pourtant les actions de sensibilisation. La création de structures régionales de transfert technologique pourrait améliorer la protection des innovations et leur valorisation économique.

Les startups, catalyseurs d’un nouvel élan

Les jeunes entreprises innovantes représentent un moteur potentiel pour la R&D nationale. Le programme « Tatwir R&D et Innovation », lancé en 2023, a déjà soutenu plus de cent projets pour un investissement global de 615 millions de dirhams. Mais l’écosystème demeure embryonnaire.

L’absence d’un cadre juridique spécifique pour les startups – à l’image du « Startup Act » tunisien – freine leur croissance. La stratégie « Maroc Digital 2030 » ambitionne de combler ce vide, en facilitant l’accès au financement et en ciblant les secteurs porteurs comme la fintech, la santé numérique ou l’intelligence artificielle.

La commande publique, récemment réformée, introduit la notion de « prestations innovantes », mais sa mise en œuvre reste timide. Transformer l’État en premier client de l’innovation nationale serait un levier décisif.

Pour une nouvelle gouvernance de la recherche et de l’innovation

Le CESE plaide pour une refonte en profondeur du système national de RDI, articulée autour de deux axes stratégiques :

  1. Un système unifié et régionalisé : recentrer la recherche autour des universités et instituts de recherche, tout en renforçant la gouvernance, la transparence et la valorisation des résultats.
  2. Un couplage fort entre économie et recherche : promouvoir des pôles régionaux d’excellence, des clusters technologiques et des consortiums public-privé.

Le Conseil appelle aussi à créer un Observatoire national de la recherche et de l’innovation, rattaché au Conseil national de la recherche scientifique, pour suivre les indicateurs, évaluer les performances et assurer une visibilité internationale.

Quick Wins : des mesures urgentes pour accélérer la dynamique

Parmi les priorités immédiates, le CESE recommande :

La révision de la loi 01-00 pour accorder une véritable autonomie financière et administrative aux universités.

La contractualisation pluriannuelle entre l’État, les universités et les régions, avec des objectifs mesurables.

L’adoption d’une charte éthique de la recherche, garantissant intégrité scientifique et transparence.

Le renforcement des moyens humains et matériels des instituts stratégiques comme l’INRA, l’IRESEN ou l’Institut Pasteur.

L’instauration de bourses de doctorat cofinancées par l’État et les entreprises.

La révision du système de rémunération des chercheurs pour attirer et retenir les talents.

La dimension humaine, cœur de la réforme

Au-delà des infrastructures, la réussite dépendra du capital humain. Le Maroc doit former une nouvelle génération de chercheurs capables d’interagir avec le monde industriel et de collaborer internationalement.

Le CESE préconise d’encourager la mobilité entre secteurs public et privé, d’attirer les chercheurs marocains résidant à l’étranger et d’améliorer les conditions d’accueil des talents étrangers. La reconnaissance d’un statut spécifique pour les chercheurs à temps plein, distinct de celui des enseignants, permettrait de professionnaliser la recherche et d’en accroître la productivité.

La recherche en sciences humaines et sociales : un maillon oublié

Longtemps marginalisées, les sciences humaines et sociales (SHS) doivent être reconnues comme un pilier à part entière de l’innovation. Comprendre les comportements, les dynamiques sociales et les mutations culturelles est essentiel pour anticiper les transitions technologiques et économiques.

Le CESE propose la création de pôles de recherche en SHS au sein du CNRST et de l’Académie Hassan II, pour éclairer les politiques publiques et intégrer la dimension humaine dans les stratégies de développement.

Une nouvelle alliance entre savoir et économie

La réussite d’une politique nationale de recherche repose sur un principe simple : la connaissance doit se transformer en valeur. Pour cela, le Maroc doit encourager les consortiums public-privé, développer les structures mixtes de transfert technologique et stimuler les clusters sectoriels.

L’introduction d’un crédit d’impôt recherche et innovation, à l’instar du modèle français, représenterait un signal fort. Combinée à des dispositifs tels que les « chèques innovation » pour les PME, cette mesure favoriserait la prise de risque et l’investissement dans la R&D.

Vers un modèle national d’innovation partagée

Le Maroc possède les fondations d’un écosystème scientifique solide : universités dynamiques, capital humain compétent, entreprises innovantes, diaspora scientifique active. Ce potentiel doit désormais être orchestré, aligné et amplifié.

Une stratégie nationale coordonnée, intégrant la recherche, le développement technologique et l’innovation, permettrait de franchir le cap du « piège du revenu intermédiaire » et d’entrer dans une économie de la connaissance compétitive, inclusive et durable.

En somme, il ne s’agit plus seulement de produire du savoir, mais de le transformer en puissance créatrice, économique et sociale. L’avenir du Maroc scientifique repose sur cette équation : connaissance + coordination + courage politique = souveraineté et prospérité.

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