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L’information, facteur de production et horizon sans travail : un dialogue entre économie, IA, Maroc et France - Par Dr Az-Eddine Bennani
Au Maroc, que devient l’emploi pour une jeunesse nombreuse si l’automatisation progresse vite ? Peut-on transformer ce défi en opportunité par l’éducation, la créativité et des niches à forte valeur culturelle et patrimoniale (artisanat augmenté, agriculture intelligente) ? En France, que signifie la protection sociale si la base salariale s’érode ? Comment redistribuer une richesse produite par des machines ? Au-delà des chiffres, c’est la question du pouvoir qui émerge
D’un dialogue autour d’une intuition ancienne : l’information n’est pas seulement un support, mais un facteur autonome de production. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, cette idée prend une résonance nouvelle : et si le travail disparaissait progressivement de certaines activités, remplacé par les systèmes informationnels ? Pour le Dr Az-Eddine Bennani en va et vient entre les deux pays, en France comme au Maroc, la question interroge la souveraineté numérique, la redistribution des richesses et l’avenir de la jeunesse face à l’automatisation.

Par Dr Az-Eddine Bennani
À la fin des années 1990, j’ai eu le privilège d’accompagner mon ami Yves Thépaut dans la préparation et la soutenance de son doctorat d’État en sciences économiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Pendant de longues journées, nous avons débattu de la place de l’information dans les systèmes productifs, moi venant du monde des systèmes d’information et de l’industrie, lui ancré dans l’analyse économique. Ces échanges avaient déjà un parfum d’anticipation : et si l’information, bien avant l’avènement de l’IA, était un facteur autonome de production, au même titre que le travail et le capital ? Dans sa thèse, Yves a introduit la notion de pouvoir informationnel, en montrant que l’information n’est pas seulement un support mais une ressource stratégique génératrice de rentes. Cette vision, alors novatrice, était déjà présente dans les réflexions françaises sur l’économie de l’information et les réseaux. Elle trouve un écho particulier aujourd’hui, dans un Maroc en pleine transformation numérique, où l’on redécouvre le rôle de la donnée et des systèmes intelligents comme leviers de souveraineté et de développement.
Les années ont passé, et l’intuition d’Yves prend un relief inattendu : l’essor de l’intelligence artificielle modifie profondément la fonction de production. En France, les débats sur l’automatisation et l’IA (CNIL, rapport Villani, stratégie France 2030) interrogent l’avenir du travail et la compétitivité industrielle. Au Maroc, les mêmes questions émergent sous d’autres formes : comment moderniser les entreprises, former des talents, rattraper le retard technologique, tout en préservant la cohésion sociale ? Dans les deux contextes, un constat s’impose : le travail tel que défini traditionnellement voit sa part se réduire. Dans l’industrie marocaine, la logistique, les centres d’appel, l’agriculture, on observe déjà des gains de productivité par la donnée et les algorithmes. En France, la banque, la santé, l’administration intègrent massivement l’IA. L’information, supportée par des machines apprenantes, devient un facteur qui compresse le besoin en main-d’œuvre humaine et redistribue les cartes entre capital, savoir et technologie.
Dès lors, nous pouvons poser une hypothèse stimulante, que nous évoquions déjà à la Sorbonne : et si, dans certaines activités, le travail disparaissait presque totalement de la fonction de production, remplacé par l’IA et les systèmes informationnels ? Cette idée soulève des enjeux universels, mais aussi locaux : Au Maroc, que devient l’emploi pour une jeunesse nombreuse si l’automatisation progresse vite ? Peut-on transformer ce défi en opportunité par l’éducation, la créativité et des niches à forte valeur culturelle et patrimoniale (artisanat augmenté, agriculture intelligente) ? En France, que signifie la protection sociale si la base salariale s’érode ? Comment redistribuer une richesse produite par des machines ? Au-delà des chiffres, c’est la question du pouvoir qui émerge : qui détient l’information détient le levier économique. Yves appelait cela la dominance informationnelle ; aujourd’hui, on parlerait de souveraineté numérique, enjeu crucial autant pour l’Europe que pour le Maroc, face aux géants américains ou chinois.
Je garde en mémoire ces longues conversations avec Yves. Dans un bureau parisien, entre des piles de notes et des diagrammes sur les réseaux, nous avions déjà pressenti que le centre de gravité des économies se déplacerait vers l’information et l’intelligence. Aujourd’hui, ces questions nous interpellent dans deux contextes que je connais bien : En France, pays de recherche, de régulation et d’innovation, où le débat public sur l’IA est vif, structuré, souvent normatif. Au Maroc, pays jeune, agile, en quête de souveraineté numérique, où l’IA doit s’adapter à des réalités économiques, sociales et culturelles différentes, mais tout aussi exigeantes. L’histoire d’Yves et la mienne se croisent ici : entre patrimoine intellectuel et ambition stratégique, entre Paris et Rabat, nous avons compris très tôt que l’information n’est pas seulement un bien économique ; elle est le pouvoir même, et désormais le cœur battant des sociétés à l’ère de l’IA.