Redonner sa place au mouton noir : pour une recherche indépendante sur l’IA face à l’influence des entreprises - Par Dr Az-Eddine Bennani

Redonner sa place au mouton noir : pour une recherche indépendante sur l’IA face à l’influence des entreprises - Par Dr Az-Eddine Bennani

Dr Az-Eddine Bennani, polymathe, est notament l’auteur de L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique

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Face à l'essor de l’intelligence artificielle, le Maroc ne peut se contenter d’importer des discours technophiles dictés par les géants du numérique. Dans cette tribune percutante, Dr Az-Eddine Bennani*, qui défend une vision marocaine et africaine de l’IA, ancrée dans l’éthique, l’inclusion et l’intelligence collective, appelle à réhabiliter la figure du « mouton noir » — ce chercheur libre et critique — pour bâtir une souveraineté cognitive. Il plaide pour une recherche indépendante, rigoureuse, affranchie des logiques d’influence commerciale, et pour une vigilance accrue envers les études biaisées. Un appel à créer, au Maroc, un véritable écosystème scientifique au service du bien commun. Dr Bennani explique également pourquoi il faut de la vigilance face aux publications qui vantent les mérités de telle ou telle IA.

L’intelligence artificielle suscite une effervescence sans précédent dans les sphères économiques, politiques et médiatiques. Mais cette effervescence s’accompagne, comme le souligne avec lucidité Amélie Raoul, chercheuse et analyste en politiques numériques, d’un brouillage croissant entre recherche scientifique, marketing déguisé et communication d’influence.

Dans un post devenu viral cette semaine, elle partage une expérience révélatrice : après avoir lu 23 études récentes sur l’IA, elle constate que 19 d’entre elles sont directement sponsorisées par les entreprises dont elles vantent les mérites. Résultat : des méthodologies faibles, des biais assumés, et des conclusions sur-mesure, présentées comme des vérités scientifiques. Elle identifie dix signaux d’alerte — des « red flags » — qui devraient éveiller notre vigilance : absence de relecture par les pairs, échantillons fermés, confusion entre communication et publication, minimisation des biais, co-signatures par des dirigeants d’entreprise, etc.

Cette critique vise un phénomène global : la transformation de la recherche sur l’IA en outil de légitimation commerciale. Un phénomène d’autant plus dangereux qu’il se développe dans une zone grise entre science, stratégie et influence. Amélie Raoul appelle donc à une vigilance accrue face à ce qu’elle nomme « l’industrialisation des pseudo-études » sur l’IA.

Redonner une place au "mouton noir" dans l’écosystème scientifique

Ce que pointe Amélie Raoul, c’est précisément ce que j’appelle dans mes travaux la nécessité du mouton noir : cette figure intellectuelle et sociale qui ose questionner le récit dominant, déranger les certitudes, perturber le confort du consensus. Dans le domaine de l’IA, les moutons noirs sont ces chercheuses, chercheurs, enseignants ou journalistes qui, comme elle, interrogent les failles d’un discours technophile hégémonique.

Mais dans un univers saturé de storytelling numérique, ces voix critiques sont trop souvent disqualifiées, marginalisées ou accusées de retardisme. Or, c’est bien d’elles que peut surgir l’éveil nécessaire à une science émancipée, lucide, ancrée dans le réel.

Le Maroc, s’il souhaite bâtir une souveraineté numérique durable, doit non seulement investir dans la recherche, mais aussi protéger, écouter et valoriser ses moutons noirs. C’est-à-dire ses penseurs libres, ses sceptiques méthodiques, ses innovateurs hors cadre. Car ils sont le signe d’une démocratie cognitive vivante.

Quand la recherche devient un levier de domination commerciale
Derrière des mots séduisants – efficacité, adoption, inclusion, éthique – se cachent trop souvent des études :
- non évaluées par les pairs,
- publiées directement sur des blogs ou dans des livres blancs d’entreprise,
- construites sur des échantillons restreints et biaisés,
- concluant systématiquement à la supériorité du produit du financeur.

À l’échelle mondiale, cette tendance est fortement marquée par les stratégies des géants américains comme OpenAI, Meta ou Google, qui investissent massivement dans la production d’études internes non validées scientifiquement mais destinées à influencer les régulations et l’opinion publique.

En France, cette dynamique se développe à travers des études relayées dans les médias et les institutions, souvent commanditées par des acteurs privés, et utilisées comme leviers d’influence dans les débats publics, sans transparence sur leur financement ni rigueur méthodologique suffisante.

Au Maroc, la vigilance est cruciale. Trop de rapports importés, rédigés dans d’autres contextes culturels, sociaux et économiques, orientent nos politiques sans que leur validité ou leur pertinence ne soient véritablement évaluées. Cela nous expose à une double dépendance : intellectuelle et technologique.

Dans mon ouvrage, Le Maroc à l’ère de l’intelligence artificielle – Souveraineté, inclusion et transformation systémique, j’insiste sur une idée centrale : le Maroc ne peut pas se contenter d’importer des modèles d’IA ou des cadres d’analyse construits ailleurs. Il doit produire sa propre connaissance, mobiliser ses propres chercheurs et interroger ses propres priorités.

Cela suppose un écosystème de recherche libre, rigoureux et affranchi des injonctions commerciales. Et cela suppose surtout de créer les conditions de l’émergence d’une pensée critique nationale — structurée, respectée, relayée.

Recommandations pour un Maroc souverain et lucide dans sa recherche IA

  1. Créer un Conseil marocain indépendant d’éthique, d’évaluation et de régulation de la recherche en IA, à l’abri des conflits d’intérêts commerciaux.
    2. Financer des études locales, transparentes, pluridisciplinaires et contextualisées, portées par les universités, les écoles d’ingénieurs, les think tanks et la société civile.
    3. Rendre obligatoire la traçabilité du financement de toute étude utilisée pour éclairer des décisions publiques, qu’il s’agisse d’achats technologiques, de formations ou de politiques publiques.
    4. Former les journalistes, enseignants et décideurs à l’analyse critique des publications scientifiques, en insistant sur les critères de fiabilité : sources, échantillons, validation, transparence des auteurs.
    5. Créer une base de données nationale ouverte et indexée des études sur l’IA au Maroc, avec une classification selon le niveau de robustesse scientifique et d’indépendance.

Pour une science au service du bien commun
L’enjeu n’est pas de rejeter les contributions du secteur privé. Mais il s’agit de remettre en place des garde-fous solides là où les intérêts économiques risquent de prendre le pas sur l’intérêt général. Ce n’est qu’à cette condition que l’IA pourra devenir un véritable levier de souveraineté, d’inclusion et de transformation systémique.

Comme je l’écris dans mon livre : « Ce n’est pas seulement l’intelligence artificielle qu’il faut développer, c’est notre intelligence collective face à elle. »


Tableau comparatif : Monde – France – Maroc et recommandations clés

Critères

Monde

France

Maroc

Origine des études IA

Souvent financées par les géants de la tech (OpenAI, Meta, Google)

Mélange d’études publiques et privées, souvent issues de cabinets de conseil

Majoritairement importées, peu contextualisées

Rigueur scientifique

Peu de relecture par les pairs, whitepapers marketing fréquents

Variable selon les sources ; tendance à la simplification médiatique

Manque d’outils d’évaluation critique et de transparence

Recommandations clés

Promouvoir une gouvernance mondiale de la recherche IA indépendante

Encourager la transparence des partenariats public-privé

Créer un Conseil national indépendant, renforcer les capacités locales de recherche

 

*Le Dr Az-Eddine Bennani est ancien professeur à l’Université de Technologie de Compiègne (UTC – Sorbonne Universités) et à NEOMA Business School (Reims, Rouen, Paris), avec plus de quarante ans d’expérience croisant les mondes académique, industriel et des politiques publiques. Ingénieur en systèmes de formation, il est titulaire de diplômes avancés en intelligence artificielle, d’un MBA en commerce international (Chicago), d’un doctorat en économie (Sorbonne) et d’une HDR en gouvernance et stratégie numérique (Toulouse). Tout au long de sa carrière, le Dr Bennani a conjugué leadership académique, conseil, entrepreneuriat et collaboration internationale dans les domaines de l’IA, de la gouvernance numérique et de la transformation systémique. Il est fondateur d’un cabinet de conseil à Paris et se déploie dans l’enseignement supérieur. Il a encadré des doctorants en France, au Maroc et en Chine, et continue à enseigner à l’Université Al Akhawayn et à l’ISTEC Paris. On compte parmi les ouvrages dont il l’auteur : Le Phénomène numérique (2011/2013) et de L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique (2025).

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