Souveraineté marocaine et IA : pourquoi le Maroc doit penser, coder et déployer sa propre IA – Par Dr Az-Eddine Bennani

Souveraineté marocaine et IA : pourquoi le Maroc doit penser, coder et déployer sa propre IA – Par Dr Az-Eddine Bennani

L’intelligence artificielle n’est jamais neutre. Elle fonctionne par couches : infrastructures matérielles, données, manières de penser, algorithmes, code exécutable, applications et règles sociales. À chaque couche, des choix sont faits. Ces choix traduisent toujours une vision du monde

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Dans cette tribune, Dr Az-Eddine Bennani pose un enjeu qu’il estime décisif pour l’avenir stratégique du Maroc : l’intelligence artificielle ne saurait être souveraine si elle se limite à l’importation d’outils et de modèles conçus ailleurs. L’IA n’est pas seulement une technologie, mais une architecture de pensée qui encode des valeurs, des priorités et une vision du monde. Sans la conception et le déploiement de modèles propres, notamment de grands modèles de langage enracinés dans le multilinguisme, l’histoire et les réalités sociales du pays, le Maroc risque une dépendance invisible mais structurante. Penser, coder et déployer une IA marocaine devient ainsi un projet politique, culturel et civilisationnel, au cœur même de la souveraineté au XXIe siècle.`

Dr Az-Eddine Bennani

Le Maroc parle aujourd’hui d’intelligence artificielle avec ambition. Stratégies nationales, programmes de formation, partenariats internationaux et projets pilotes se multiplient. Cette dynamique est nécessaire. Mais pour qu’elle ne reste pas superficielle, une clarification essentielle s’impose : la souveraineté en intelligence artificielle ne se joue pas uniquement dans la technologie, mais dans la manière de penser que cette technologie exécute.

L’intelligence artificielle n’est jamais neutre. Elle fonctionne par couches : infrastructures matérielles, données, manières de penser, algorithmes, code exécutable, applications et règles sociales. À chaque couche, des choix sont faits. Ces choix traduisent toujours une vision du monde, un rapport à l’individu et au collectif, une hiérarchie des priorités, une culture et une histoire.

Le risque pour le Maroc est celui d’une dépendance invisible. Former des ingénieurs, déployer des infrastructures et adopter des solutions venues d’ailleurs est une étape normale. Mais si les cadres de pensée, les modèles centraux et les valeurs implicites sont conçus ailleurs, alors le Maroc exécute une manière de penser qui n’est pas la sienne.

Les modèles LLM, ou grands modèles de langage, sont au cœur de cet enjeu. Ils structurent le langage, le discours et la compréhension du monde. Dans un pays comme le Maroc, marqué par le multilinguisme, la pluralité culturelle et une histoire singulière, cette question est décisive. Un LLM conçu ailleurs ne peut pas, par défaut, traduire fidèlement cette complexité.

La souveraineté marocaine en intelligence artificielle passe donc nécessairement par la conception, le développement et le déploiement de modèles LLM marocains. Ces modèles doivent intégrer les réalités économiques du pays, ses structures sociales et territoriales, ses traditions culturelles, son histoire, ses équilibres institutionnels, ses langues et son identité collective.

Coder des valeurs n’est pas un slogan. C’est un choix politique et civilisationnel. De la même manière que la Constitution et les lois traduisent des valeurs collectives en normes juridiques, un LLM traduit une vision du monde en instructions informatiques exécutables.

Former à l’IA au Maroc doit donc aller au-delà de l’apprentissage des outils. Il s’agit de former des concepteurs capables de relier technique, culture et société. Sans cela, le pays formera d’excellents exécutants, mais restera dépendant sur l’essentiel : le sens.

La souveraineté marocaine en intelligence artificielle ne sera jamais atteinte par la seule adoption de technologies étrangères. Elle ne sera réelle que lorsque toutes les couches de l’IA, de la pensée jusqu’au code, traduiront les valeurs, les réalités et l’identité du Maroc.

Concevoir un LLM marocain n’est pas un luxe technologique. C’est un projet stratégique, culturel et civilisationnel. Le Maroc a les talents, l’histoire et la légitimité pour le faire. Reste à en faire un projet national pleinement assumé.

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