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Vers une souveraineté numérique arabe – Une trajectoire marocaine pour une IA contextualisée - Par Dr AZ Eddine Bennani*
Le paysage arabe de l’IA est profondément inégal. D’un côté, les pays du Golfe, riches en ressources, multiplient les plans nationaux. De l’autre côté, des pays comme la Tunisie, la Jordanie, le Liban, ou même l’Égypte et le Maroc, peinent à formaliser une stratégie globale malgré un fort potentiel humain et une dynamique académique réelle.
À l’heure où l’intelligence artificielle redéfinit les équilibres mondiaux, le monde arabe se trouve face à un choix stratégique : subir ou construire. Dans ce texte analytique, le Dr AZ Eddine Bennani* plaide pour une souveraineté numérique arabe fondée sur l’ancrage culturel, la gouvernance éthique, l’investissement endogène et la coopération régionale. Le Maroc, par sa vision systémique et son approche inclusive, pourrait jouer un rôle central dans cette trajectoire collective vers une IA contextualisée et durable.

Un tournant historique pour le monde arabe
L’intelligence artificielle (IA) ne se limite plus aux laboratoires ou aux discours futuristes : elle irrigue désormais l’économie, la culture, la sécurité, l’éducation, et redéfinit en profondeur les rapports de pouvoir. Dans cet immense basculement technologique et civilisationnel, le monde arabe se trouve à la croisée des chemins : deviendra-t-il simple consommateur de solutions étrangères, terrain d’expérimentation pour les grandes plateformes, ou acteur souverain et créatif d’une intelligence contextualisée et inclusive ?
Comme je l’ai analysé pour le cas du Maroc dans mon ouvrage L’intelligence artificielle – Souveraineté, inclusion et transformation systémique, cette révolution doit être lue non comme un saut technologique isolé, mais comme un phénomène systémique, qui interpelle les structures sociales, les choix politiques, les récits culturels et les visions du futur. Le même regard doit aujourd’hui être porté sur l’ensemble du monde arabe, pour penser une voie propre, ambitieuse et responsable de l’IA.
Une dynamique hétérogène : entre ambitions du Golfe et retards structurels
Le paysage arabe de l’IA est profondément inégal. D’un côté, les pays du Golfe, riches en ressources, multiplient les plans nationaux : les Émirats arabes unis ont nommé un ministre de l’IA dès 2017 et ouvert l’Université MBZUAI à Abou Dhabi ; l’Arabie saoudite vise le leadership mondial à travers la SDAIA, sa stratégie IA 2030 et son projet NEOM. Le Qatar développe également des centres de recherche d’envergure à travers la Qatar Foundation.
De l’autre côté, des pays comme la Tunisie, la Jordanie, le Liban, ou même l’Égypte et le Maroc, peinent à formaliser une stratégie globale malgré un fort potentiel humain et une dynamique académique réelle. Si des initiatives fleurissent – comme l’AI Movement au Maroc ou le Centre national d’IA en Égypte –, elles restent fragmentées, souvent peu financées, et peu intégrées aux politiques industrielles et éducatives.
Le risque est grand d’une fracture numérique intra-arabe, où l’IA devient l’apanage de quelques États vitrine, pendant que d’autres en subissent les conséquences sans en maîtriser les leviers.
L’illusion de la technologie importée : vers une souveraineté numérique arabe ?
Trop souvent, les pays arabes adoptent des solutions d’IA développées ailleurs, sans en maîtriser ni le code, ni les données, ni les intentions. Cette dépendance technologique constitue un danger réel pour la souveraineté des États comme pour les libertés des citoyens. Les données arabes sont hébergées à l’étranger, les IA génératives ne comprennent ni l’arabe dialectal ni les contextes culturels, les systèmes de surveillance importés ne sont ni éthiques ni transparents.
Il est urgent de concevoir une souveraineté numérique arabe, articulée autour de trois piliers : l’infrastructure (cloud souverain, stockage local), la gouvernance (cadre juridique commun, coordination éthique) et la connaissance (langue arabe, patrimoine, éducation).
Lire aussi : REDONNER SA PLACE AU MOUTON NOIR : POUR UNE RECHERCHE INDÉPENDANTE SUR L’IA FACE À L’INFLUENCE DES ENTREPRISES - PAR DR AZ-EDDINE BENNANI
Dans mon ouvrage, je défends l’idée d’une souveraineté cognitive : celle qui consiste à produire, enseigner, réguler et transformer l’IA depuis nos propres référentiels, au lieu de l’importer comme une boîte noire. Cette approche reste pertinente pour tout le monde arabe.
Des usages sectoriels à fort potentiel, mais inégalement déployés
Éducation :
L’IA peut transformer l’apprentissage : diagnostic précoce des difficultés, tutoriels personnalisés, soutien à distance. Pourtant, peu de pays arabes ont structuré l’usage éducatif de l’IA dans leur système public. Le Maroc a testé des modèles prédictifs performants pour prévenir le décrochage scolaire, mais sans généralisation.
Santé :
Des projets existent (ex. télémédecine en Arabie saoudite, IA chirurgicale à Dubaï, plateformes COVID-19 en Égypte), mais la fracture entre métropoles et zones rurales reste profonde. La dépendance à des algorithmes externes soulève aussi des questions de fiabilité et de confidentialité.
Villes intelligentes :
Le Golfe mise sur des smart cities géantes (NEOM, Masdar), souvent conçues comme des vitrines technologiques. Le monde arabe gagnerait à développer une intelligence urbaine à échelle humaine, sobre, durable et inclusive, comme esquissé dans la vision systémique proposée pour Ifrane au Maroc.
Culture et patrimoine :
Peu d’initiatives structurées existent pour l’archivage numérique, la valorisation du patrimoine arabe, ou la création artistique assistée par IA. La francophonie numérique de la BnF contraste avec l’absence d’un équivalent en langue arabe. Il est temps de créer une galaxie d’archives culturelles arabes ouvertes, accessibles par IA en langue native.
Vers un modèle arabe éthique et inclusif de l’IA
Le modèle arabe de l’IA ne peut pas être un simple calque des solutions occidentales ou chinoises. Il doit intégrer des valeurs propres : équilibre entre innovation et préservation, respect des droits humains, inclusion des femmes et des territoires marginalisés, éthique inspirée des référents culturels arabes et islamiques.
Mon approche de l’IA systémique repose sur quatre axes :
- L’alignement stratégique entre État, science et société.
- La gouvernance distribuée des données.
- L’intégration des savoirs traditionnels et technologiques.
- L’intelligence collective comme fondement de la performance.
Cette philosophie pourrait inspirer une charte arabe de l’IA éthique, fondée sur l’hospitalité numérique, la protection de l’humain et la justice sociale.
Coopérer ou périr : pour une diplomatie numérique arabe
La fragmentation actuelle des stratégies IA dans le monde arabe fragilise l’ensemble de la région face aux grandes puissances numériques. Il est temps de bâtir une diplomatie numérique arabe proactive, qui articule :
- Une stratégie IA panarabe, sous l’égide de l’OCI, de la Ligue arabe ou d’un sommet régional.
- La création d’un fonds d’investissement IA arabe, pour financer les startups locales et mutualiser les ressources.
- Des alliances Sud-Sud : Maroc–Tunisie–Égypte–Jordanie, avec transferts de compétences et développement partagé.
- Une université virtuelle arabe de l’IA, multilingue, interdisciplinaire, accessible aux jeunes de toute la région.
Bâtir une intelligence arabe, ancrée et ouverte
L’intelligence artificielle n’est pas une fin, mais un miroir. Elle révèle la structure de nos sociétés, la lucidité de nos choix, la vision que nous avons de l’avenir. Pour le monde arabe, elle constitue une opportunité historique : dépasser la rente, revaloriser le savoir, reconnecter nos héritages avec les défis du XXIe siècle.
Mais cette opportunité ne se saisira ni par mimétisme, ni par incantation. Elle exige un changement de paradigme, une volonté politique forte, une vision partagée, et surtout… une souveraineté intellectuelle retrouvée.
Comme je l’écrivais dans mon livre :
« L’intelligence artificielle ne se gouverne pas, elle s’inscrit. Elle ne se subit pas, elle se construit.
Ce que le Maroc peut offrir au monde arabe en IA
Le Maroc avance à pas mesurés mais structurés dans le domaine de l’intelligence artificielle. Sa stratégie ne se déploie pas de manière isolée, mais s’inscrit pleinement dans le cadre plus large de la Stratégie Maroc Digital 2030, pilotée par le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration.
Cette stratégie vise à faire du numérique un levier transversal de transformation, d’inclusion et de compétitivité. L’IA y apparaît comme une technologie clé, à intégrer dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’administration publique, de l’agriculture et de la culture. À ce titre, le Maroc entend développer des solutions IA endogènes, en s’appuyant sur ses talents, ses universités et ses structures comme AI Movement, centre africain de référence labellisé par l’UNESCO.
Un signal fort est donné en 2025 avec la tenue des Assises nationales de l’intelligence artificielle, prévues les 1er et 2 juillet à Rabat. Cet événement, que je considère comme fondateur, devrait permettre, je l’espère, de mieux affiner le volet IA de la stratégie Maroc Digital 2030, en articulant :
- les initiatives publiques, académiques et entrepreneuriales autour d’une vision commune ;
- les exigences éthiques, réglementaires et culturelles adaptées au contexte national ;
- une inscription claire de la trajectoire du pays dans une diplomatie numérique panafricaine et arabe.
Ce positionnement progressif, mais ancré dans une vision systémique, fait du Maroc un acteur-pivot capable de relier le Maghreb, l’Afrique et le monde arabe dans une dynamique d’intelligence collective.
*Le Dr Az-Eddine Bennani est ancien professeur à l’Université de Technologie de Compiègne (UTC – Sorbonne Universités) et à NEOMA Business School (Reims, Rouen, Paris), avec plus de quarante ans d’expérience croisant les mondes académique, industriel et des politiques publiques. Ingénieur en systèmes de formation, il est titulaire de diplômes avancés en intelligence artificielle, d’un MBA en commerce international (Chicago), d’un doctorat en économie (Sorbonne) et d’une HDR en gouvernance et stratégie numérique (Toulouse). Tout au long de sa carrière, le Dr Bennani a conjugué leadership académique, conseil, entrepreneuriat et collaboration internationale dans les domaines de l’IA, de la gouvernance numérique et de la transformation systémique. Il est fondateur d’un cabinet de conseil à Paris et se déploie dans l’enseignement supérieur. Il a encadré des doctorants en France, au Maroc et en Chine, et continue à enseigner à l’Université Al Akhawayn et à l’ISTEC Paris. On compte parmi les ouvrages dont il l’auteur : Le Phénomène numérique (2011/2013) et de L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique (2025).