Le CNI attribue la crise migratoire de Sebta au ''discours agressif'' de Rabat sur le Sahara

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Paz Esteban, patronne des services de renseignement espagnols, aux commandes du CNI au moment de la crise maroco-espagnole, limogée en mai 2022 suite à l’affaire Pegasus dans l’écoute d’indépendantistes catalans

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Un rapport, dont les grandes lignes ont été relayées lundi par le quotidien espagnol El Pais, estime que le Maroc a fait usage de la migration sur le préside de Sebta, le 18 mai 2021, pour exercer des pressions sur le gouvernement espagnol afin de changer sa position sur la question du Sahara.

« Le 18 mai 2021, le gouvernement espagnol tentait de faire face à la crise provoquée par l'entrée, depuis la veille, de milliers d'immigrants illégaux à Sebta face à la passivité des autorités marocaines », écrit le quotidien espagnol.

« La situation a déclenché l'alarme au sein du gouvernement et le président, Pedro Sánchez, s'est rendu d'urgence dans la ville nord-africaine, où l'armée avait été déployée pour aider la police nationale et la garde civile, qui étaient submergées par la marée de personnes traversant la frontière », ajoute le journal.

« Ce jour-là, le Centre national d'intelligence (CNI) a rédigé un rapport de quatre pages, qu'il a envoyé à Sánchez et à d'autres membres de son gouvernement. Il y analysait l'état des "relations" avec le Maroc à l'époque "suite à l'accueil" en Espagne, un mois plus tôt, de Brahim Ghali, chef du Front Polisario pour être soigné d'une grave infection au Covid», fait noter la même source.

« Le document présente l'afflux massif d'immigrants comme faisant partie du "discours agressif" avec lequel Rabat essayait de faire changer la position de Madrid sur la question du Sahara Occidental. Et il souligne que le Maroc a tenté d'"impliquer directement le président du gouvernement" », détaille El Pais.

Un second rapport du CNI, daté du 24 juin, reprend la même idée, concluant que l'objectif était de "faire pression sur le gouvernement espagnol pour qu'il adopte une position favorable au Maroc dans le conflit du Sahara occidental".

« En mars, dix mois après la crise de Sebta, Sánchez abandonne la position traditionnelle de neutralité de l'Espagne dans le conflit du Sahara, maintenue pendant 47 ans, et se range du côté de Rabat, considérant sa proposition d'autonomie pour l'ancienne colonie "comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du conflit" », rappelle le journal.

« Peu après cette dernière annonce, on a appris qu'en pleine crise de Sebta, les téléphones portables de M. Sánchez lui-même, du ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, de la ministre de la Défense, Margarita Robles, et de la responsable des Affaires étrangères de l'époque, Arancha González Laya - qui allait quitter le gouvernement en juillet suivant - avaient été attaqués avec le logiciel espion Pegasus », indique encore El Pais, précisant que l'organisation non gouvernementale Amnesty International avait déjà accusé le Maroc à l'été 2021 d'avoir utilisé ce virus informatique pour espionner 50 000 téléphones, dont celui du président français Emmanuel Macron.

« Rabat a toujours nié l'utilisation de Pegasus. L'Audience nationale enquête depuis un mois pour savoir qui est derrière les attaques contre Sánchez et ses ministres », rapporte l'auteur de l'article.

Dans le rapport du 18 mai, le CNI analyse l'évolution de la politique étrangère marocaine dans les mois précédant la crise de Sebta. Il souligne qu'elle s'était attachée à obtenir du président américain Joe Biden le maintien de la reconnaissance de la souveraineté de Rabat sur le Sahara que son prédécesseur, Donald Trump, avait matérialisée en décembre 2020.

Le document du CNI ajoute qu'après avoir considéré cet objectif atteint, Rabat a adopté "un discours agressif visant à faire en sorte que d'autres pays suivent cette décision ou révisent leur position" sur l'ancienne colonie espagnole.

"Toutefois, dans le cas de l'Espagne, la position marocaine avait été maintenue dans le cadre d'une relation marquée par la compréhension et la coopération", une situation qui a changé lorsque l'arrivée de Ghali le 18 avril dans un hôpital de Logroño a été révélée, selon El Pais.

Les services secrets espagnols soulignent que Rabat est passé de la considération de cet événement comme "une occasion de discréditer le chef du Front Polisario, à la gestion de cette situation comme une 'magnifique opportunité' pour obtenir plus de concessions de notre pays dans le domaine bilatéral".

A cette fin, ajoute le CNI, le Maroc a initié "une stratégie parfaitement planifiée et dirigée depuis les plus hauts niveaux du pouvoir" et, plus précisément, par le Roi Mohammed VI.

"Le monarque marocain s'est impliqué directement dans la stratégie car il a considéré que la décision espagnole était approuvée par les plus hauts niveaux du pouvoir politique de notre pays et a estimé que les explications reçues étaient insuffisantes", souligne le Centre espagnol d'intelligence.

Le rapport souligne qu'à cette époque, les autorités de Rabat considéraient déjà que Berlin et Madrid avaient influencé "négativement" leurs aspirations à obtenir plus de soutien au sein de l'UE pour leur position sur la question du Sahara.

Pour le Maroc, "le voisinage de l'Espagne et sa position" constituent "l'un des principaux obstacles à l'exercice de sa souveraineté sur l'ensemble du territoire du Sahara occidental".

« Le document identifie Fouad Ali El Himma, conseiller du roi Mohammed VI (son ami d'enfance) et fondateur du parti Authenticité et Modernité, deuxième parti le plus voté aux élections de 2016 et 2021, comme le planificateur de cette stratégie », indique El Pais.

Outre El Himma, le CNI pointe du doigt le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et les chefs de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), Yassin Mansouri, et de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), Abdellatif Hammouchi.

Le CNI leur reproche également "diverses actions d'influence" sur les réseaux sociaux, les médias et les tribunaux, notamment la réactivation de deux procédures devant l'Audience nationale contre le leader du Front Polisario, qui avaient été mises en veilleuse pendant un certain temps.

Le rapport leur attribue également la prétendue tentative d'introduire le débat au Congrès des députés sur la pertinence ou non d'accueillir Brahim Ghali à travers des questions écrites de députés espagnols - entre mai et juin de cette année, Vox a présenté près de cinquante questions de ce type, un nombre bien plus élevé que le PP, le deuxième parti le plus actif en la matière -, ainsi qu'en Europe "par le biais d'un député français", qu'il n'identifie pas.

Le rapport souligne que le Maroc a maintenu cette stratégie jusqu'au 10 mai 2021 "environ", date à laquelle il a entrevu la possibilité que Ghali quitte l'Espagne sans qu'aucune action judiciaire ne soit engagée contre lui, comme cela s'est finalement produit trois semaines plus tard.

À ce moment-là, le Maroc a changé sa stratégie et l'a recentrée sur la migration irrégulière. Le CNI estime que jusqu'au 16 mai de l'année dernière, "il n'y a pas eu d'altération évidente de la collaboration bilatérale" dans ce domaine.