Chronique d’un footing au goût d’interrogation par une jeune de la génération Z, Abdallah Zayd Drissi

Chronique d’un footing au goût d’interrogation par une jeune de la génération Z, Abdallah Zayd Drissi

Certains manifestants ont brandi l’idée de réaffecter les budgets du sport ou des grands projets vers l’éducation et la santé. Mais le vrai défi ne réside pas dans la répartition initiale des fonds. Il réside dans leur utilisation effective.

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Dans une chronique à la première personne, Abdallah Zayd Drissi, jeune de la Génération Z, transforme un simple footing dominical en méditation civique sur l’état du pays. Au rythme de ses foulées, il interroge les causes profondes des récentes manifestations de la jeunesse marocaine. Loin de la colère pure, il plaide pour une approche constructive, fondée sur la rigueur et la gouvernance plutôt que sur les slogans. Pour lui, le véritable changement ne naîtra ni d’un nouveau parti politique ni d’une agitation de circonstance, mais d’un engagement concret, lucide et collectif.

Abdallah Zayd Drissi

Ce matin, comme chaque dimanche, j’ai enchaîné avec un footing d’une heure et demie — une habitude, presque un rituel. Courir pour me vider la tête, mais surtout pour remettre en question l’actualité de la semaine. L’air iodé de la mer, le bruit régulier de mes foulées, et au fond de mon esprit, un vacarme de débats, d’articles et de déclarations.

Dans ma tête tournait le même film : les récentes manifestations de la Génération Z.

Journalistes, politologues, économistes, sociologues… tous semblaient s’être donné la main pour expliquer ces mouvements à leur manière. Et pourtant, plus j’écoutais, plus je lisais, plus les réponses se confondaient avec les questions.

Que veulent vraiment les jeunes ?

Lutter contre la corruption et les conflits d’intérêts ?

Revendiquer de meilleures conditions d’éducation et une santé accessible à tous ?

Rejeter le faste d’une Coupe du Monde jugée déconnectée des réalités sociales ?

Ou bien créer un nouveau parti politique, plus représentatif, plus sincère ?

Derrière toutes ces hypothèses, en somme communes à toutes les générations confondues, une seule certitude : chacun interprète selon son contexte.

Alors, j’ai décidé de pousser ma réflexion un peu plus loin — d’aller au-delà des discours pour comprendre les faits.

L’éducation et la santé : des droits, pas des faveurs :

L’article 31 de la Constitution marocaine de 2011 est clair : l’accès à l’éducation et à la santé est un droit fondamental.

Deux piliers essentiels pour bâtir un État juste, solide et prospère.

Et, de fait, les budgets publics alloués à ces secteurs n’ont cessé de croître.

Entre 2019 et 2023 :

Les investissements du ministère de l’Éducation sont passés de 7,1 MMDH à 9,3 MMDH.

Ceux du ministère de la Santé, de 4,1 MMDH à 10,5 MMDH.

Une progression impressionnante sur le papier.

Mais la véritable question n’est pas combien a été prévu, plutôt combien a été réellement exécuté.

L’écart invisible : le budget non dépensé :

En moyenne, sur la période 2019-2023, 2,24 MMDH n’ont pas été employés dans l’éducation.

À titre illustratif, cette somme aurait pu financer environ 500 écoles publiques.

Pour la seule année 2023, le manque d’exécution s’élève à 3 MMDH.

Du côté de la santé, le constat est encore plus frappant :

3,1 MMDH non utilisés en moyenne chaque année,

et 5,2 MMDH rien que pour 2023 — soit l’équivalent de cinq centres hospitaliers universitaires (CHU).

Alors non, la problématique n’est pas le financement.

Elle est la gouvernance.

Une gouvernance à interroger, pas un budget à détourner :

Certains manifestants ont brandi l’idée de réaffecter les budgets du sport ou des grands projets vers l’éducation et la santé.

Mais le vrai défi ne réside pas dans la répartition initiale des fonds.

Il réside dans leur utilisation effective.

J’ai cherché à comprendre pourquoi les ministères ne sont pas sanctionnés lorsque leurs budgets d’investissement ne sont pas entièrement consommés.

La réponse m’a été donnée, simple mais lourde de sens :

« Les pénalités existent pour le budget de fonctionnement, mais rarement pour l’investissement — surtout quand il s’agit de ministères stratégiques. »

Autrement dit, c’est comme si un entrepreneur recevait un financement pour construire un pont, n’en réalisait que la moitié, mais obtenait l’année suivante un budget encore plus élevé.

Malheureusement, le débat a glissé.

Les revendications légitimes — la lutte contre la corruption, les conflits d’intérêts, la transparence — ont été détournées par des acteurs politiques cherchant à récupérer la colère des jeunes pour servir leurs propres ambitions.

Certains prônent la création d’un nouveau parti politique, censé représenter la jeunesse.

Mais croire qu’un parti sera différent des autres simplement parce qu’il est jeune, c’est une illusion.

Un vieux proverbe marocain dit :

« Li 9al l‘3assida barda i7et yedou fiha » —

« Celui qui dit que la soupe est froide n’a qu’à y mettre la main. »

Ceux qui prétendent vouloir parler au nom de la jeunesse devraient d’abord agir pour elle, pas l’utiliser.

Ce que la Génération Z devrait revendiquer :

Lutter contre la corruption, ce n’est pas fonder un parti de plus :

c’est renforcer les institutions de gouvernance indépendantes,

Imposer la reddition des comptes,

et donner aux journalistes compétents et libres la place et les marges qu’ils méritent.

Voilà les vraies revendications.

Voilà ce que réclame — ou devrait réclamer — cette jeunesse :

Moins de discours, plus de rigueur, plus de transparence.

Une commission, pas un parti :

Au treizième kilomètre, le vent marin fouettant mon visage,

J’ai entrevu une idée :

Celle de créer une Commission Initiative GenZ.

Elle rassemblerait à la fois des étudiants, des chercheurs, des cadres, des penseurs.

Pas un parti politique.

Mais un intermédiaire entre la jeunesse et le gouvernement.

Capable d’écouter, d’analyser et de proposer des solutions concrètes —

Loin des slogans, proche du terrain.

Car la critique est aisée, mais l’art est difficile.

Et l’art, aujourd’hui, c’est celui de réconcilier l’espoir et l’action.

L’heure du choix :

Il est temps de savoir si ceux qui ont marché pour la Palestine

Sauront aussi marcher pour leur propre pays —

Non pas en criant, mais en construisant.

La mer, ce matin-là, s’agitait devant moi.

Comme si elle portait dans ses vagues les voix d’une génération entière.

Une génération en quête de sens.

En quête de confiance.

En quête de vérité.

Peut-être que le changement ne viendra pas d’une rue, ni d’un slogan.

Mais d’un pas après l’autre.

Comme un footing d’une heure et demie.

Où, l’esprit bien oxygéné, l’on comprend enfin que courir, c’est déjà résister.